Lafarge en Syrie : une avocate raconte le procès du cimentier qui payait Daech

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Le 4 novembre 2025, au 2e étage du tribunal judiciaire de Paris, porte de Clichy, la 16e chambre correctionnelle ouvre le procès de Lafarge SA et de 8 de ses anciens dirigeants et cadres. Ils sont poursuivis pour financement d’entreprises terroristes et violation des sanctions financières internationales. Pendant 5 semaines, une avocate prend des notes au fond de la salle. Danièle Prieur en a tiré Lafarge en Syrie. Accords diaboliques, 304 pages chez Mareuil Éditions. Elle le présente comme un « récit littéraire », écrit par images plutôt que par théories.

Une avocate au fond de la salle

L’auteure ne cache pas sa double casquette. Sa carte d’avocate lui ouvre le prétoire avant le public. Elle a rencontré plusieurs acteurs du dossier, dont le général Christophe Gomart et des agents de renseignement. Elle remercie aussi 3 consœurs : Aurélia Grignon, avocate de Bruno Pescheux, Solange Doumic, avocate de Christian Herrault, et Julie Février, avocate de Sherpa. Chez le même éditeur, elle avait cosigné en 2025 Défendre l’indéfendable avec Béatrice Zavarro, l’avocate de Dominique Pélicot.

Le livre suit l’audience jour après jour. Des retours en arrière s’y intercalent : l’histoire de la Syrie, celle de Lafarge, les montages financiers, l’enquête. Le prologue donne le ton. Les dirigeants de la rue des Belles-Feuilles y sont comparés aux chefs amérindiens qui signaient des traités avec les colons pour éviter la guerre, et récoltaient le déshonneur, la guerre et les réserves. À la différence près, écrit l’auteure, que les « petits chefs à plumes » du siège parisien ne défendaient pas un peuple mais des tableaux de rentabilité.

Jalabiya, à 80 kilomètres de Raqqa

L’usine est inaugurée en octobre 2010. Sur les 120 hectares de désert entre Raqqa et Manbij, Lafarge érige la plus grande cimenterie du Moyen-Orient. Elle est 2 fois plus grosse que la plus importante usine du groupe en France, dimensionnée pour 7 500 tonnes par jour et coûte près de 700 millions d’euros. Il faut acheminer l’eau depuis un barrage éloigné. 90 techniciens chinois construisent une centrale électrique, et eux seuls savent ensuite la faire tourner. Les 250 salariés, logés à Manbij, font chaque jour l’aller-retour en navette.

Ce jour-là, Bruno Lafont, PDG du groupe, est présent avec l’ambassadeur de France Éric Chevallier et un homme d’affaires syrien aux lunettes noires, Firas Tlass. Le directeur de la filiale, Bruno Pescheux, est un « Lafarge boy » entré au groupe en 1983. Il a travaillé en Syrie pour Creusot-Loire à la fin des années 1970 et y a fait son voyage de noces. Il est lié par un simple contrat de travail, sans mandat social. À l’audience, il fera savoir qu’il est atteint de la maladie de Parkinson.

Du Teil au mur de l’Atlantique

L’auteure remonte à 1833 et au village du Teil, en Ardèche. La famille Pavin y exploite une carrière de calcaire au lieu-dit La Farge. La chaux du Teil sert au canal de Suez, à raison de 110 000 tonnes. Puis viennent les filiales d’Algérie, d’Indochine, du Maroc et de Tunisie. Sous l’Occupation, le groupe vend du ciment à l’Organisation Todt pour le mur de l’Atlantique, pour l’équivalent de plus de 30 millions d’euros de chiffre d’affaires. Interrogé par l’INA en 2018, le père Emmanuel de Jerphanion, fils du directeur de l’usine de l’époque, défend un « mal nécessaire ». En 1944, l’usine est mise sous séquestre. Le Conseil d’État lève la mesure en 1947, mais la famille fondatrice perd la présidence. L’auteure revient sur ce précédent dans son dernier chapitre.

Orascom, GBL, Holcim

Pour Danièle Prieur, la chute commence avant la guerre. Jusqu’en 2006, Lafarge reste indépendant. Bertrand Collomb avait prévenu Albert Frère qu’au-delà de 5 % du capital, il y verrait un geste inamical. Sous Bruno Lafont, le Groupe Bruxelles Lambert entre au capital, puis monte à 20 %, aux côtés du Canadien Paul Desmarais Jr. En décembre 2007, en pleine crise des subprimes, Lafont annonce le rachat d’Orascom Cement à la famille égyptienne Sawiris. L’opération coûte 8,8 milliards d’euros, plus environ 1 milliard de dettes reprises. Elle est financée par 6 milliards d’emprunt auprès de Calyon, Morgan Stanley et BNP Paribas, et par une augmentation de capital réservée à Nassef Sawiris, qui obtient 11,4 % du groupe. La licence d’exploitation de Jalabiya fait partie du lot. La dette grimpe vers 17 milliards d’euros. À l’été 2011, les agences de notation reclassent Lafarge en catégorie spéculative.

Au conseil d’administration de fin 2013, la Syrie tient en une ligne : l’activité « demeure affectée par la situation actuelle ». Aucun administrateur ne pose de question. Total, Air Liquide, Bel, Carrefour et Shell ont pourtant quitté le pays en 2012.

La fusion avec le Suisse Holcim est annoncée le 7 avril 2014 et bouclée en 3 mois. Christian Herrault, directeur général adjoint et président de la filiale syrienne, l’apprend une semaine avant. Avant la signature, les conseils d’Holcim posent la question rituelle : y a-t-il quelque chose d’important à partager ? Personne ne répond. À la barre, le représentant actuel de Lafarge SA admet que la Syrie n’a pas été discutée.

L’auteure relève une ironie. Le 9 décembre 2013, sous la Coupole de l’Institut de France, Bruno Lafont expliquait qu’une entreprise est française quand son siège social est en France. 4 mois plus tard, le siège partait pour Zurich. En mars 2015, Lafont est écarté de la direction de LafargeHolcim et nommé coprésident non exécutif.

Screenshot

Firas Tlass et le « speed dating » de Gaziantep

Firas Tlass est fils d’un ancien ministre syrien de la Défense, proche de Hafez el-Assad. Il apporte la licence et reçoit une participation de 1,5 % dans la filiale. Quand la guerre éclate, il passe à la rébellion, voit ses biens gelés par le régime et se réfugie à Dubaï. Les enquêteurs et les juges d’instruction ne l’ont jamais entendu. Le système qu’il gère est rudimentaire. Chaque mois, il touche 75 000 dollars fixes en espèces récupérées à Beyrouth par un chauffeur, plus une part variable qu’il redistribue aux groupes armés selon une ventilation que Pescheux n’a jamais connue. Dans la comptabilité, ces sommes apparaissent sous le libellé « paiements de sécurité ».

Le 21 septembre 2012, Tlass organise une rencontre de 2 jours dans le hall de l’hôtel Tugcan, à Gaziantep, en Turquie. Les chefs de groupes armés y défilent de canapé en canapé, 15 minutes chacun, face aux 2 hommes de la sûreté de Lafarge. Jacob Waerness, l’un d’eux, a lui-même comparé la séance à du speed dating dans son livre. Peu après, 9 employés, alaouites pour la plupart, sont enlevés. Lafarge paie 200 000 dollars de rançon. Waerness remet l’argent sous un pont de l’Euphrate, dans 2 sacs-poubelle de 30 kilos chacun.

Le binôme de la sûreté

Le directeur sûreté, Jean-Claude Veillard, est entré à 16 ans à l’École des mousses de Brest. Il a ensuite dirigé le commando Montfort et terminé capitaine de frégate. Christian Herrault le recrute en 2008. Pour 80 pays et 80 000 employés, il dispose d’une adjointe et d’une secrétaire. Il renseigne la DRM, la DGSI et la DGSE, cette dernière via une adresse « grosmarmotte » sur Gmail. Il est mis en examen 7 ans, puis bénéficie d’un non-lieu en 2024, le seul du dossier. Le parquet n’a pas fait appel. Cité comme témoin, il affirme que si la décision n’avait tenu qu’à lui, Lafarge aurait quitté la Syrie en novembre 2011.

Jacob Waerness, ex-agent du renseignement intérieur norvégien, arabophone, est recruté en septembre 2011 comme gestionnaire sûreté sur place. Les jeunes avocats le surnomment « Brad Pitt ». Il démissionne à l’été 2013. Il est interpellé à Roissy le 2 mai 2018 et raconte aujourd’hui vivre de petits boulots à Zurich. Son successeur, l’ex-agent jordanien Ahmad al-Jaloudi, est lui aussi jugé.

2014, l’État islamique entre dans la boucle

Le 29 juin 2014, le califat est proclamé et Raqqa devient sa base, à 80 kilomètres de l’usine. Le 20 juillet, Tlass écrit à Pescheux qu’il a proposé à l’État islamique 10 millions de livres syriennes par mois, soit environ 25 000 euros, pour le libre passage du personnel et des matières premières. Un mois plus tard, Frédéric Jolibois, nouveau directeur, rend compte à Herrault. Le montant ne devrait pas augmenter, écrit-il, car ce serait contraire à la charia. Le tribunal fait projeter un laissez-passer du gouverneur de l’État islamique à Alep, daté du 1er septembre 2014, pour les camions de ciment Lafarge. Le parquet chiffre les versements à 5 millions d’euros : environ 3 millions de paiements de sécurité et 2 millions d’achats de matières premières à l’organisation.

Dès l’été 2012, Herrault écrivait ne pas vouloir que le groupe soit comme la grenouille dans la casserole qui chauffe lentement. En 2020, un rapport de synthèse des enquêteurs des douanes résume les 2 années suivantes : la direction avait fait de Daech « un fournisseur comme les autres ».

Le 18 septembre 2014 au soir, une trentaine de responsables sûreté du groupe dînent sur la péniche du Cercle de la Mer, à Paris. Sur la passerelle, Ahmad al-Jaloudi suit au téléphone l’avancée des combattants. Aucun plan d’évacuation n’existe. Les 25 ouvriers restés sur le site reçoivent l’ordre de se réfugier dans les tunnels avec des matelas, de l’eau et du sucre. Le chef d’usine, Hassan al-Saleh, un Kurde, part vers la Turquie avec sa femme et ses 7 enfants. 2 salariés chrétiens, Philip et Johnny, sont enlevés la veille, puis relâchés 10 jours plus tard après une conversion forcée. L’État islamique prend l’usine et diffuse les images des camions Lafarge chargés de ciment en route vers Raqqa. Les Kurdes reprennent la zone en février 2015, et les forces spéciales de la coalition s’installent sur le site. L’usine est partiellement bombardée en 2019.

L’alibi de l’État à l’épreuve de la barre

Toute la défense de Christian Herrault repose sur un argument : l’État savait et l’a encouragé à rester. Le livre raconte comment l’audience l’a démonté.

Entendu en visioconférence, un agent de la DGSI explique que Daech fonctionne comme un État, financé à 57 % par les taxes et extorsions. Solange Doumic parle de racket. L’agent la reprend : il s’agissait selon lui d’accords « discutés et signés ». Le général Gomart, directeur du Renseignement militaire de 2013 à 2017, est cité par la défense de Bruno Lafont. Il dit ne l’avoir jamais rencontré. Il reconnaît que les informations de Lafarge ont servi, mais répond « absolument pas » quand on lui demande s’il était informé des paiements.

Éric Chevallier, ambassadeur à Damas de mai 2009 à novembre 2011, avait assuré que les forces de l’ordre syriennes ne tireraient que des balles en caoutchouc. Il commence par nier avoir rencontré Herrault, puis écrit aux magistrats après avoir consulté son agenda pour reconnaître le rendez-vous. Herrault affirme lui avoir dit au téléphone, en décembre 2013, que l’État islamique « participait au racket ». La présidente Isabelle Prévost-Desprez lui demande si cela valait permis de faire. Il répond oui.

Jolibois porte le coup final. Le 10 septembre 2014, il rencontre à Ankara le conseiller diplomatique chargé de la Syrie, sans lui parler de l’accord qu’il a validé avec l’État islamique. La présidente lui demande s’il ment. Il répond qu’il « ne dit pas la vérité ». Elle lui fait remarquer que c’est un classique à la barre. Le prévenu admet ensuite que le diplomate ne lui a jamais demandé de rester. Dans son jugement, le tribunal estime qu’il n’a pas été demandé au groupe de rester en Syrie pour servir le renseignement ou la diplomatie, et que l’argument est de toute façon inopérant. Le Quai d’Orsay avait déjà répondu à la députée LR Valérie Boyer, en juin 2019, que le choix de rester relevait de la « seule responsabilité » de l’entreprise.

L’auteure ne ménage pas la diplomatie française pour autant. Elle relève les contradictions entre l’Élysée et les diplomates sur le terrain, et constate que leurs erreurs restent sans conséquence pour leurs auteurs.

Les témoins de la défense

Le chapitre le plus cruel concerne les témoins cités par la défense. Le géographe Fabrice Balanche reconnaît que son rapport est une commande rémunérée, puis affirme que les habitants étaient contents de voir l’usine tourner. Le grand reporter Georges Malbrunot qualifie les faits de « maladresses ». Patrick Franceschi parle longuement. Le documentariste Guillaume Dasquié présente comme une révélation que Firas Tlass informait la DGSE depuis 2013, ce qui ne surprend pas le parquet, puis parle 2 heures 30, au point que l’avocate qui l’a fait citer lui demande d’abréger. Jean-Pierre Raffarin vient décrire Bruno Lafont en industriel modèle. Un ancien grand patron né en 1938 assure que Lafont est un bon catholique, puis ajoute qu’une délégation n’empêche pas un contrôle. Derrière l’auteure, des étudiants de Sciences Po ont l’impression que ces témoins sont venus « parce qu’ils avaient quelque chose à vendre ».

Bilal, Hicham et les autres

Plus de 300 parties civiles se constituent : 193 anciens salariés de la filiale, 132 victimes de l’État islamique en France, dont celles du 13 Novembre, et 11 associations, dont Sherpa et ECCHR, à l’origine de la plainte de novembre 2016. En 2024, la Cour de cassation a annulé la mise en examen pour mise en danger de la vie d’autrui, la loi française étant inapplicable aux salariés syriens.

Bilal, responsable des ressources humaines, a été pris en otage 2 fois, une heure puis 10 jours. 2 de ses frères ont été tués par des islamistes. Il rappelle que les expatriés ont été évacués à l’été 2012 et que le directeur pilotait l’usine depuis un hôtel du Caire. Il demande au tribunal : « Parce que je suis Syrien je dois mourir ? » Hicham, surnommé Kevlar, raconte sa fuite de nuit et le check-point où il a dû réciter un verset du Coran, une kalachnikov contre le cou. Pendant ce temps, Bruno Lafont écrit dans un cahier posé sur son genou. La plupart des prévenus refusent de répondre aux avocats des parties civiles.

13 avril 2026

La présidente lit le jugement pendant 4 heures 30. Le tribunal retient 5,6 millions d’euros versés à 3 entités terroristes, dont l’État islamique, et ne prononce aucune relaxe. Bruno Lafont est condamné à 6 ans de prison et Jacob Waerness à 18 mois. Les amendes vont de 225 000 euros pour les principaux dirigeants à 20 000 euros pour Waerness. 3 dirigeants doivent payer solidairement une amende douanière de 4,5 millions d’euros. Ahmad al-Jaloudi, Jacob Waerness et Firas Tlass sont interdits définitivement du territoire. Lafarge SA écope de 1,125 million d’euros d’amende, le maximum légal. Aux États-Unis, le groupe avait plaidé coupable en octobre 2022 et payé 778 millions de dollars.

La présidente ordonne l’arrestation de Bruno Lafont et Christian Herrault à l’audience, sans menottes. Les 2 hommes partagent une cellule de 8 mètres carrés à la Santé pendant 6 semaines, puis sont libérés sous contrôle judiciaire fin mai 2026. Bruno Pescheux, malade, reste libre. Tous les condamnés ont fait appel et restent présumés innocents. Un second volet reste à l’instruction : la mise en examen de Lafarge SA pour complicité de crimes contre l’humanité, validée par la Cour de cassation en janvier 2024. Ce serait une première pour une personne morale.

Damas, juillet 2026

Le dernier chapitre déplace le regard. Les 6 et 7 juillet 2026, Emmanuel Macron se rend à Damas avec des patrons du CAC 40. Il y est reçu par Ahmed al-Charaa, l’ancien Abou Mohammed al-Joulani, fondateur du Front al-Nosra, l’un des groupes que Lafarge a payés. 2 bombes explosent près de l’hôtel de la délégation, et le programme est maintenu. L’auteure rapproche cette visite d’une phrase du général Gouraud en 1920 : « L’affaire payera. » Le livre se referme sur les jeunes de Daraya qui avaient sauvé des milliers de livres des ruines pour en faire une bibliothèque souterraine.

Le livre vaut d’abord par ce qu’aucune dépêche ne restitue : 5 semaines de prétoire, ses silences, ses dérobades, la mécanique d’une présidente qui interroge en entonnoir. Les meilleurs passages sont des scènes : le « J’étais un capitaine de navire » de Jolibois, la lettre de licenciement pour faute grave envoyée à Pescheux en 2017 puis retirée après qu’il en a adressé copie au juge Van Ruymbeke, le témoin de la DGSI qui transforme le racket en accord commercial. Les pages sur la justice américaine sont claires. L’auteure explique pourquoi l’amende française plafonne à 1,125 million d’euros face aux 778 millions de dollars obtenus par le procureur de Brooklyn.

Lafarge en Syrie. Accords diaboliques, Danièle Prieur, Mareuil Éditions, 2026, 304 pages

Crédit photo : DR (photo d’illustration)
[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle. Breizh-info.com, 2026, dépêches libres de copie et de diffusion sous réserve de mention obligatoire et de lien do follow vers la source d’origine.

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Une réponse à “Lafarge en Syrie : une avocate raconte le procès du cimentier qui payait Daech”

  1. vert dit :

    Procès imbécile.
    Cela ne concerne que les syriens.
    Si il doit y avoir un Procès.
    Cela devrait être en syrie

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