Géopolitique. La Turquie et Israël peuvent-ils vraiment se réconcilier ?

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Le 9 mars 2022, le président israélien Isaac Herzog a effectué une visite historique dans la capitale turque, Ankara, devenant ainsi le premier président israélien à le faire en 14 ans.

Tout a commencé par une série d’appels téléphoniques entre les dirigeants des deux pays le mois dernier, et beaucoup saluent aujourd’hui une supposée « nouvelle ère » de l’amitié turco-israélienne. Le président turc Recep Tayyip Erdogan a qualifié l’événement d' »historique » et de « tournant ». Il a ajouté qu’Ankara était prête à coopérer avec Tel Aviv dans le secteur de l’énergie.

La vice-présidente de la Knesset, Ghaida Rinawie Zoabi, a déclaré que la Turquie et Israël pourraient coopérer en Méditerranée orientale. Il s’agit d’un développement assez remarquable, surtout si l’on considère qu’en août 2020, Yossi Cohen, le chef du Mossad, l’agence de renseignement israélienne, aurait déclaré que la Turquie est une plus grande menace pour Tel Aviv que l’Iran lui-même. Le point le plus bas dans les relations turco-israéliennes a probablement été l’incident de mai 2010, lorsqu’une flottille turque a pris la mer pour briser le blocus israélien de la bande palestinienne de Gaza et que les militants turcs à bord de l’un des navires ont été assassinés par des commandos israéliens, provoquant ainsi une crise diplomatique, qui a été suivie d’autres tensions au cours des dernières années.

Malgré toutes ces tensions, le commerce bilatéral a été bon. Il se compose principalement d’exportations turques vers Israël et a augmenté en valeur de 3,8 milliards de dollars (en 2008) à 6,5 milliards de dollars (en 2020). Quoi qu’il en soit, les deux pays bénéficieraient certainement d’une coopération sur un certain nombre de questions régionales liées à la sécurité et au commerce, ainsi qu’au tourisme. Les deux États ont été alignés dans leur soutien à l’Azerbaïdjan pendant la guerre du Haut-Karabakh en 2020, et tous deux partagent également certaines préoccupations en Syrie.

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Depuis les accords d’Abraham, un certain nombre de pays arabes qui ne reconnaissaient pas l’État d’Israël ont normalisé leurs relations avec l’État juif et, dans certains cas (comme les Émirats arabes unis, par exemple), ont même approfondi les accords de coopération stratégique. Cela s’explique en grande partie par le fait que nombre de ces États arabes considéraient en fait l’Iran et la Turquie – et non plus Israël – comme les principales menaces. Nous vivons une époque intéressante et des rapprochements apparemment improbables se sont produits ou, du moins, ont été tentés.

Par exemple, l’Iran et l’Arabie saoudite, qui étaient historiquement des ennemis jurés, semblent chercher à normaliser leurs relations diplomatiques depuis un certain temps déjà, bien qu’un cycle de pourparlers prévu ait été suspendu cette semaine (juste après que l’Arabie saoudite a procédé à une exécution massive d’activistes chiites). La série de normalisation des relations entre les États arabes et Israël a également renforcé le sentiment d’isolement de la Turquie. Dans ce monde en mutation, peut-être qu’Ankara et Tel Aviv peuvent eux aussi parvenir à une réconciliation. Cela peut-il être le cas ? Les efforts de réconciliation entre la Turquie et les Émirats arabes unis pourraient contribuer à ouvrir la voie. En février, Gallia Lindenstrauss, spécialiste de la politique étrangère turque à l’Institut d’études de sécurité nationale de Tel Aviv, a déclaré que le rapprochement entre la Turquie et les Émirats arabes unis était considéré comme une assurance supplémentaire que la Turquie était réellement sérieuse dans ses ouvertures actuelles, y compris envers l’État d’Israël.

Quoi qu’il en soit, à l’heure actuelle, le rapprochement turco-israélien semble difficile : il faudrait que la Turquie déploie de grands efforts diplomatiques pour mettre de côté tous ses différends avec Tel Aviv et Athènes (sans parler de Paris) en Méditerranée orientale – l’équilibre des pouvoirs est en train de changer dans la région depuis au moins 2020, comme l’a signalé le porte-avions à propulsion nucléaire français « Charles de Gaulle » que Paris a envoyé naviguer dans les eaux continentales grecques qu’Ankara revendique.

Les différends maritimes gréco-turcs remontent à l’Antiquité. Aujourd’hui, ils consistent principalement en des désaccords sur les eaux territoriales et les revendications sur les îles de la mer Égée, ainsi que sur la question chypriote. Mais il y a aussi un facteur énergétique : Athènes a des liens militaires et énergétiques très forts avec Tel Aviv. En outre, la Grèce et l’État d’Israël semblent devenir d’importants partenaires économiques et diplomatiques. L’État juif cherche actuellement à atteindre le statut de superpuissance du transport et du stockage du pétrole.

Par exemple, en janvier 2020, le Premier ministre israélien de l’époque, Benjamin Netanyahu, a signé un accord avec ses homologues grec et chypriote pour la construction d’un gazoduc EastMed qui acheminerait le gaz de ces trois pays vers l’Europe (via l’île grecque de Crète). Cet accord a porté une sorte de coup aux intérêts régionaux turcs. Les intérêts géostratégiques israéliens en matière de gaz et de pétrole s’inscrivent dans une compétition régionale avec la République de Turquie, ce qui a motivé une démonstration de force navale pas plus tard qu’en novembre 2021, lorsque l’État juif, les États-Unis et les Émirats arabes unis ont lancé un exercice conjoint en mer Rouge. Paris, à son tour, se dispute la domination de la Méditerranée orientale avec Ankara depuis un certain temps.

En outre, depuis au moins 2020, la France, la Grèce et Israël coordonnent leurs efforts pour contrer les ambitions turques en matière d’hégémonie en Méditerranée orientale. Israël risque donc de susciter l’inquiétude de ses alliés français et grecs s’il choisit de renforcer ses liens avec Ankara. Par ailleurs, la Turquie est un soutien de la cause palestinienne et entretient toujours de bonnes relations avec le Hamas, par exemple, et, plus largement, avec les Frères musulmans.

Depuis au moins l’année dernière, la Turquie cherche à se rapprocher de ses ennemis historiques (comme l’Arménie et les Émirats arabes unis). Sous ces gestes amicaux se cachent les ambitions néo-ottomanistes turques d’hégémonie et le désir d’Ankara de se projeter comme un acteur régional et mondial combinant à la fois soft et hard power. À l’heure actuelle, Erdogan tente de servir de médiateur dans la guerre russo-ukrainienne et même dans la crise en Bosnie-Herzégovine. Le surprenant dialogue turco-israélien d’aujourd’hui doit donc être considéré comme faisant partie de ce contexte plus large.

Du Caucase du Sud à l’Afrique du Nord, en passant par la Méditerranée orientale et l’Europe de l’Est, régulant habilement sa concurrence avec la Russie tout en essayant de gagner en influence au sein de l’OTAN, la Turquie navigue dans des relations bilatérales compliquées. À ce stade, la politique étrangère sophistiquée d’Ankara semble aspirer à tout concilier et à tout embrasser, comme le célèbre pélican des mèmes. Il s’agit cependant d’un jeu complexe et une éventuelle future coopération stratégique israélo-turque est encore loin.

Uriel Araujo (Infobrics, traduction breizh-info.com)

Photos DR
[cc] Breizh-info.com, 2022, dépêches libres de copie et de diffusion sous réserve de mention et de lien vers la source d’origine.

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0 réponse à “Géopolitique. La Turquie et Israël peuvent-ils vraiment se réconcilier ?”

  1. patphil dit :

    tant qu’il a un gramme de bénéfice à tirer, erdogan s’applatira et dira le contraire de ce qu’il disait hier !
    le en même temps !

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