La Légende de la Mort (Anatole le Braz) racontée chaque jour sur Breizh-info.com : Conjurations et conjurés

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Voici un nouvel extrait de La Légende de la mort en Basse-Bretagne, recueillie par Anatole Le Braz, pour accompagner jour après jour les lecteurs de Breizh-info.

Les personnes qu’on est obligé de conjurer sont presque toujours des riches dont les biens ont été mal acquis, des tuteurs qui ont accaparé les deniers de leurs pupilles ; bref des gens qui ont volé et qui ont à restituer.

⁂

Leurs âmes sont condamnées à errer, jusqu’à ce que le tort qu’elles ont fait ait été réparé de quelque façon. Elles sont hargneuses et méchantes. Elles rôdent sans cesse autour de leur ancienne demeure, et se vengent de leur détresse en portant le trouble parmi les vivants. On les conjure, pour les réduire à l’immobilité et au silence.

⁂

Les prêtres seuls ont le pouvoir de conjurer. Encore tous les prêtres ne le savent-ils pas faire. Il faut un homme habile, déterminé, sûr de sa science. C’est tout au plus s’il s’en trouve un par région. Il ne suffit pas que l’exorciste connaisse à fond son métier, il est indispensable aussi qu’il ait la poigne solide.

⁂

Quand le prêtre est appelé pour une conjuration, il revêt son surplis et tient à la main son étole. Arrivé dans la maison hantée, il se déchausse, car il faut « qu’il soit prêtre jusqu’à la terre (bêlek betek ann douar)[210]. »

Pour qu’il puisse reconnaître les traces du mort, les gens de la maison ont eu soin, dès la veille, de répandre sur le sol de terre battue du sable ou de la cendre fine. Ils en ont répandu de même dans l’escalier, sur toutes les marches depuis le rez-de-chaussée jusqu’au grenier. Le prêtre suit à la piste les traces du mort et s’enferme dans la pièce au seuil de laquelle elles paraissent s’arrêter. C’est là qu’est gîté le mauvais revenant. Là aussi, s’engage entre le prêtre et lui un terrible combat. On a vu des prêtres sortir de ces rencontres exténués, pâles, ruisselants de sueur. Tout le temps que dure le sinistre tête-à-tête, les gens de la maison se tiennent tapis au coin du foyer, muets d’épouvante. Ils se bouchent les oreilles pour tâcher de n’entendre point le vacarme effrayant qui se fait là-haut. Chacun se demande avec anxiété qui l’emportera, de l’âme méchante ou de l’homme de Dieu. Le prêtre cependant tantôt multiplie les oraisons spécifiques, tantôt lutte avec le revenant corps à corps : quelquefois il ruse avec lui, il lui pose des questions embarrassantes et profite du moment où il est occupé à chercher la réponse, pour lui passer l’étole au cou. Dès lors le revenant est vaincu. Il devient d’une docilité rampante. Le prêtre prononce sur lui la formule d’exorcisme et le fait entrer dans le corps d’un animal, le plus souvent d’un chien noir. Il le traîne hors de la maison, puis le remet à un homme de confiance, généralement le bedeau ou le sacristain, dont il se fait toujours accompagner en semblable occurrence. Tous deux se dirigent alors, le prêtre marchant devant, le bedeau suivant avec la bête, vers quelque endroit peu fréquenté, comme une lande stérile, une carrière abandonnée, une fondrière dans une prairie. « C’est ici désormais que tu demeureras » dit le prêtre au mort. Et il lui délimite l’espace dans lequel il se pourra mouvoir. Pour circonscrire cet espace, il se sert habituellement d’un cercle de barrique. On choisit un endroit peu fréquenté, parce que si quelqu’un passait à portée du conjuré, il serait sûr d’être appréhendé par les pieds et entraîné sous terre.

⁂

Dans les marais qui avoisinent l’embouchure du Douron, au Moual’chic (lieu du petit merle), en Plestin, il y avait un conjuré qui criait sur un ton lamentable, toutes les nuits :

— Daouzek dezio Pask ha Nedelek,
Re C’hourmikel, ha re ann Drinded,
Biskoaz hini, nhe n’am eus grêt !…

(Les quatre-temps (en breton : les douze jours) de Pâques et de Noël, — ceux de la Saint Michel et de la Trinité, — il n’y en a pas un que j’aie observé !…)

Quelqu’un, passant un jour à proximité, répondit au mauvais hurleur :

— Je les ai observés tous quatre ; je te fais cadeau d’une de mes observances.

— Ma bénédiction sur toi ! dit l’âme, calmée subitement ; désormais, je suis délivrée.

(Communiqué par N.-M. Le Braz.)
⁂

Monseigneur Luyer qui mourut évêque de Quimper, vers 1757, avait de son vivant, paraît-il, commis bien des passe-droits. Pendant de longues années, il hanta son château épiscopal de Lanniron. Il se promenait dans son carrosse à travers les allées du parc, l’air absorbé, soucieux.

Un jeune prêtre du diocèse eut le courage de le conjurer.

— Holà, monseigneur ! lui cria-t-il, mettez du moins la tête à la portière, que l’on puisse vous dire un mot.

Le mort, interloqué, se pencha en dehors du carrosse. Le prêtre eut le temps de lui passer au cou son étole.

À partir de ce jour, Mgr Luyer ne revint plus.

(Communiqué par René Alain. — Quimper).

Photo : DR

[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.

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