Les anciens combattants se dispersaient par petits groupes, les familles s’attardaient encore, comme si quitter les lieux eût déjà été consentir à l’oubli. J’aperçus alors Javier Milei s’éloigner, entouré de sa sœur, de son chef de cabinet et d’un cortège dense de ministres et d’officiers. La scène avait quelque chose d’ordonné, presque hiératique, comme si le pouvoir cherchait à retrouver, le temps d’une cérémonie, une continuité que les convulsions politiques des dernières années avaient ébranlée.
Une absence troublait pourtant cette ordonnance : celle de Victoria Villarruel, dont la fonction eût naturellement commandé la présence. Elle n’était pas là, et cette absence, dans un moment de recueillement national, en disait davantage que bien des discours. Le président, qui protège avec une fidélité sans faille Manuel Adorni en dépit des controverses qui l’entourent, poursuit à l’égard de sa vice-présidente une hostilité persistante, comme si la rivalité personnelle devait l’emporter sur la nécessité d’une unité symbolique au sommet de l’État. Cette dissymétrie révèle moins une stratégie qu’un tempérament : des adhésions absolues et des ruptures irréconciliables, où la loyauté personnelle prime parfois sur la cohérence politique.
Il serait pourtant erroné de réduire la journée à ces querelles d’hommes. Ce qui s’exprimait ici relevait d’un temps plus long, d’une mémoire qui excède les gouvernements et traverse les générations. Les Malouines, en Argentine, ne sont ni un dossier diplomatique parmi d’autres, ni un sujet secondaire. Elles constituent un point fixe, un repère immobile dans un monde mouvant, une blessure que le temps n’a ni refermée ni même atténuée. Un noyau dur autour duquel s’organise encore une part essentielle du sentiment national.
L’histoire, à cet égard, ne souffre guère de contestation. Les îles furent d’abord reconnues et nommées par des Bretons de Saint-Malo, avant que la France ne renonce à ses droits au profit de l’Espagne, dont l’Argentine hérita juridiquement après son émancipation. Lorsque les autorités argentines y établirent un gouverneur et une présence effective, elles s’inscrivirent dans une continuité incontestable. L’expulsion de 1833 par la Royal Navy ne releva pas d’un arbitrage, mais d’un fait de force pur et simple.
Il faut même aller plus loin, car le titre britannique lui-même, à bien des égards, apparaît historiquement fragile. Des engagements internationaux anciens, tels que le traité d’Utrecht de 1713 ou la convention de Nootka de 1790, limitaient explicitement les possibilités d’implantation britannique dans les espaces relevant de la souveraineté espagnole. Les propres correspondances diplomatiques britanniques du XVIIIe siècle reconnaissaient cette contrainte. Il n’est pas indifférent que le duc de Wellington lui-même ait pu douter, dans une lettre privée, de la solidité juridique de la souveraineté anglaise sur ces îles.
Un acteur souvent négligé joua pourtant un rôle décisif dans cette séquence : les États-Unis. En 1831, un navire de guerre américain, sous pavillon français, détruisit les installations du gouverneur argentin Luis Vernet dans une opération que Washington qualifiera plus tard d’illégale. Ce geste désorganisa la présence argentine et laissa les îles vulnérables. L’année suivante, les Britanniques purent intervenir et s’emparer des îles. Un acte américain, désavoué mais irréversible, ouvrit ainsi la voie à l’occupation britannique.
L’affaire ne s’arrêta pas là. Elle remonta jusqu’aux plus hautes instances américaines, et la Cour suprême, saisie en 1839, affirma que la reconnaissance de la souveraineté relevait exclusivement du pouvoir exécutif. Ce refus de trancher, loin d’être anodin, institua une forme de neutralité stratégique qui n’a jamais été levée depuis lors. Aucun président américain n’a, à ce jour, reconnu formellement la souveraineté britannique sur les Malouines. Ce silence, qui pouvait sembler insignifiant dans un monde figé par les équilibres du XIXe siècle puis de la guerre froide, prend aujourd’hui une portée nouvelle.
Dans le même temps, l’ambassadeur argentin Carlos María de Alvear s’efforçait, documents à l’appui, de démontrer la réalité d’une administration argentine organisée, peuplée, reconnue, interrompue seulement par la force. Il ne s’agissait pas d’une revendication abstraite, mais d’un fait historique étayé, incarné, presque tangible. Cette démarche se heurta pourtant à une inertie diplomatique qui traduisait moins l’indifférence que le refus américain de s’engager dans un arbitrage qui eût contrarié les équilibres du moment.
Tout ce qui suivit ne fut qu’un effort pour habiller ce fait initial d’une légitimité rétrospective. Londres invoque aujourd’hui le principe d’autodétermination des peuples, en s’appuyant sur la volonté des habitants actuels. Or ces derniers sont, pour l’essentiel, les descendants d’une population installée après l’éviction des autorités argentines. Le principe d’autodétermination, appliqué à une population issue d’une substitution, devient un instrument de légitimation d’un fait accompli. L’histoire est alors sommée de s’effacer devant la sociologie.
Cette mécanique n’est pas sans analogie avec d’autres situations contemporaines, y compris en Europe, où l’on pourrait imaginer que des territoires anciennement constitutifs d’une nation voient leur appartenance contestée au nom de leur composition démographique actuelle. Il est des raisonnements qui, poussés à leur terme, dissolvent l’idée même de continuité nationale.
Pendant des décennies, l’Argentine a cru pouvoir corriger cette anomalie par les voies du droit et de la diplomatie : résolutions des Nations unies, appels au dialogue, argumentaires juridiques. Quarante années de démarches n’ont pas modifié d’un pouce le statu quo, précisément parce que le pouvoir réel ne se déplace pas au rythme des déclarations. Tant que l’Atlantique Sud demeurait périphérique dans la hiérarchie des intérêts mondiaux, la présence britannique y apparaissait comme une anomalie tolérable, presque invisible.
Or cette périphérie est en train de disparaître.
Les États-Unis redécouvrent le continent américain comme un espace stratégique à part entière. Ce retour à une logique néo-monroïste se traduit par des actes concrets : intérêt renouvelé pour les espaces polaires, vigilance face aux implantations chinoises en Amérique latine, et signaux discrets comme l’arrivée d’un appareil militaire américain à Ushuaïa accompagné d’une délégation du Congrès. L’Atlantique Sud cesse d’être un angle mort pour devenir un théâtre possible de compétition.
Dans ce contexte, la position de l’Argentine se transforme. En se rapprochant de Washington et en se présentant comme un partenaire fiable, elle acquiert une marge de manœuvre nouvelle. Le silence américain sur la souveraineté des îles devient un levier. Donald Trump, peu enclin aux fidélités traditionnelles envers Londres, pourrait, dans certaines circonstances, considérer la question sous un angle strictement stratégique plutôt que sentimental.
Ainsi se vérifie une fois encore ce que Ernst Jünger entrevoyait : sous les constructions juridiques les plus élaborées, le réel finit toujours par revenir, et avec lui la décision, la puissance, et, en dernier ressort, la force.
Il serait cependant imprudent de conclure à une résolution rapide. Les nations avancent avec lenteur. L’Argentine a engagé un mouvement de réarmement et de réhabilitation de ses forces armées, rompant avec une longue période de marginalisation. Si cette orientation se confirme, elle pourrait, à terme, modifier l’équilibre militaire régional. Car chaque nation, au fond, conserve en elle une géographie stratégique propre : le Chili regarde vers ses frontières du nord et du sud, et l’Argentine, qu’elle le veuille ou non, demeure tournée vers ces îles comme vers une ligne de destin.
L’avenir dépendra aussi de la capacité de Buenos Aires à proposer une perspective crédible aux habitants des îles. Le président lui-même a esquissé cette idée : la prospérité et la puissance retrouvées de l’Argentine pourraient, un jour, rendre désirable un rattachement volontaire. Ce pari, qui peut sembler audacieux, n’est pas sans précédent. Les appartenances politiques ne sont jamais totalement figées, surtout lorsque les conditions matérielles et symboliques évoluent. Non plus une contrainte, mais une alternative ; non plus un passé à réparer, mais un avenir à construire.
En quittant les abords du mémorial, je songeais à ces visages croisés, à ces familles, à ces anciens soldats et à ces enfants qui apprennent déjà le nom des îles comme on apprend celui d’un parent absent. Pour eux, comme pour une grande partie du peuple argentin, la question est d’une simplicité désarmante.
Les Malouines ne sont pas une revendication.
Elles sont une mémoire.
Et toute mémoire, lorsqu’elle est portée par un peuple entier, finit un jour par redevenir une volonté.
Balbino Katz
Envoyé spécial de Breizh info en Argentine
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2 réponses à “Malouines : mémoire argentine, puissance britannique — le retour du réel”
Ah j’avais oublié les filets de tacauds de chez Furic!!! Bon il faut songer au pays don Balbino…le café de l’océan, le café des embruns, la rue du vivier! la librairie Ogmios…ben oui les vétérans ont gardé des souvenirs!…
Les malouines aux Malouins!