Depuis sa première diffusion sur la chaîne publique israélienne Kan 11 en juin 2020, la série israélienne Téhéran s’est imposée, saison après saison, comme l’une des propositions les plus excitantes du thriller d’espionnage contemporain. Portée par l’actrice Niv Sultan dans le rôle de Tamar Rabinyan — agente du Mossad et hackeuse née à Téhéran, élevée en Israël, infiltrée dans le pays de son enfance pour saboter le programme nucléaire iranien —, elle a su, en trois saisons et 24 épisodes, conquérir un public international, aligner à son casting des pointures comme Glenn Close et Hugh Laurie, et résister à la comparaison avec les maîtres du genre que sont Homeland, Le Bureau des légendes et Fauda. Chronique passionnée d’une série qui, par la force des choses géopolitiques, résonne aujourd’hui avec une acuité troublante.
Il y a des séries qu’on suit par habitude, d’autres qu’on abandonne après trois épisodes faute de souffle narratif, et puis il y a celles dont on émerge, épisode après épisode, avec la conviction d’avoir touché à quelque chose de rare : le mélange exact de tension, de réalisme, d’intelligence et d’ambiguïté morale qui fait la grande série d’espionnage. Téhéran, créée par l’ancien journaliste israélien Moshe Zonder, co-créée par la regrettée Dana Eden — dont la disparition brutale à Athènes en février dernier, en plein tournage de la quatrième saison, a bouleversé l’équipe de production — et par Maor Kohn, appartient incontestablement à cette catégorie.
Une héroïne entre deux mondes
Le cœur battant de la série, c’est Tamar Rabinyan, incarnée avec une intensité rare par la comédienne israélienne Niv Sultan. Jeune juive née en Iran, émigrée enfant en Israël, recrutée par le Mossad pour ses compétences en piratage informatique, elle est envoyée dans la capitale iranienne sous couverture dès le pilote afin d’y saboter un radar antiaérien et permettre aux chasseurs israéliens de frapper une centrale nucléaire. Tout le programme de la saison 1 tient dans ce pitch haletant — mais l’intelligence de Zonder et de ses co-scénaristes est d’y greffer une dimension plus intime : Tamar redécouvre, en même temps qu’elle l’espionne, le pays de son enfance, sa langue maternelle, sa famille éclatée entre les deux rives du conflit, les visages d’un Iran qui ne se réduit pas à ses mollahs.
Pour camper ce rôle, Niv Sultan — presque inconnue du grand public avant la série — s’est plongée pendant quatre mois dans l’étude du persan et s’est formée au Krav Maga, la méthode d’autodéfense israélienne. Le résultat crève l’écran : Tamar est à la fois déterminée et vulnérable, technicienne implacable de l’infiltration et femme rongée par des loyautés contradictoires. On pense à la Carrie Mathison de Homeland par moments, à Mathilde de Bureau des légendes à d’autres, sans jamais tomber dans la copie.
Un Iran complexe, loin des clichés hollywoodiens
L’une des grandes forces de Téhéran réside dans le portrait qu’elle dresse de la société iranienne. Tournée à Athènes — l’accès à l’Iran étant évidemment impossible pour une production israélienne —, la série reconstitue la capitale iranienne avec un souci du détail qui tranche avec les représentations grossières qu’on trouve habituellement dans les fictions occidentales. Les quartiers riches du nord de Téhéran, la jeunesse dorée qui organise en secret des rave parties dans des villas abritées, les manifestations étudiantes réprimées avec une férocité à peine codée, les femmes qui retirent leur voile dans l’intimité des appartements, la pratique des réseaux sociaux clandestins, les mosquées, les bazars, les checkpoints : tout est reconstitué avec un sens de l’observation qui impose le respect.
Les comédiens d’origine iranienne, nombreux au casting — Shaun Toub (vu notamment dans Iron Man et Homeland), Shervin Alenabi, Shila Ommi, Darius Homayoun, Bahador Foladi, Navid Negahban, Sia Alipour, Elnaaz Norouzi et bien d’autres — apportent à la série une authenticité linguistique et culturelle qui saute aux yeux. Les dialogues alternent hébreu, persan et anglais avec une fluidité qui peut dérouter le spectateur francophone habitué au doublage intégral, mais qui sert considérablement la crédibilité des situations.
Le duel Tamar–Faraz : l’un des grands couples antagonistes de la série contemporaine
Si Niv Sultan porte la série sur ses épaules, elle trouve son contrepoids dans le personnage de Faraz Kamali, contre-espion iranien incarné par Shaun Toub. Faraz n’est pas le méchant monolithique qu’on pourrait craindre. Homme d’âge mûr, marié à Naahid — une femme malade, jouée par Shila Ommi, dont le couple traverse des tempêtes successives —, traqué par ses propres supérieurs autant qu’il traque Tamar, Faraz est d’une complexité rare. Loyal au régime mais lucide sur ses dérives, méthodique mais capable de gestes inattendus de compassion, il incarne à lui seul toute l’ambiguïté que refusent généralement les fictions manichéennes.
Le face-à-face entre Tamar et Faraz, tissé et retissé au fil des trois saisons, constitue l’un des grands couples antagonistes de la télévision d’espionnage contemporaine. À la manière du duel qui opposait Carrie à Brody dans les premières saisons de Homeland, ou de celui, plus intellectuel, qui opposait Malotru à ses interlocuteurs russes dans Le Bureau des légendes, ce duel-là repose moins sur la traque physique que sur une forme de reconnaissance mutuelle entre deux professionnels qui se respectent, malgré tout ce qui les sépare.
Glenn Close, puis Hugh Laurie : des guests de prestige
À partir de la saison 2, la série franchit un palier en attirant dans son casting la légende hollywoodienne Glenn Close, huit fois nommée aux Oscars, dans le rôle de Marjan Montazami, une psychologue britannique installée à Téhéran dont les loyautés se révèlent vertigineusement ambivalentes. Close, réputée pour son exigence dans le choix de ses rôles, porte magistralement un personnage inédit dans l’univers de la série : la femme d’un intellectuel iranien, pleinement intégrée à la bonne société téhéranaise, mais dont le double jeu mobilise toutes les ressources de son intelligence. Ses scènes avec Niv Sultan, lorsque les deux femmes évoluent dans un rapport qui oscille entre protection et manipulation, comptent parmi les plus saisissantes de la deuxième saison.
La saison 3, diffusée sur Apple TV depuis janvier 2026, a relevé le défi de trouver un nouveau poids lourd international. Le choix s’est porté sur Hugh Laurie — le Dr House de la série culte éponyme —, qui incarne Eric Peterson, inspecteur britannique de l’AIEA dépêché en Iran pour superviser l’application des accords nucléaires, et dont la relation avec Tamar, elle aussi en rupture avec sa hiérarchie, devient l’un des ressorts dramatiques principaux de la saison. Laurie, sobre et formidable comme à son habitude, apporte à la série une texture britannique qui prolonge élégamment ce que Close avait initié.
Quand la fiction rattrape — et parfois précède — la réalité
Il y a quelque chose de vertigineux à regarder aujourd’hui Téhéran. Plusieurs scénarios imaginés par les créateurs ont trouvé dans la réalité géopolitique des années 2024-2025 des échos d’une précision troublante. Piratage des défenses antiaériennes iraniennes, plans d’élimination de hauts responsables du régime, utilisation par le Mossad d’objets piégés pour neutraliser des cibles spécifiques : autant d’éléments qui composent la trame fictionnelle des trois saisons, et qui se sont retrouvés, presque simultanément, dans les pages d’actualité internationale. Les frappes israéliennes et américaines contre des sites militaires et nucléaires iraniens en juin 2025 ont donné à la diffusion de la saison 3 — débutée en janvier 2026 sur Apple TV — une résonance qui dépasse largement la fiction.
Cette capacité à anticiper — ou à capter en temps réel — les mouvements profonds d’une région instable est l’une des marques des grandes séries d’espionnage. Elle tient autant au sérieux du travail documentaire de Moshe Zonder et de son équipe qu’à la chance narrative, parfois cruelle, qui accompagne les fictions bien construites. Homeland avait connu ce genre de résonance lors de ses premières saisons, au moment des printemps arabes. Le Bureau des légendes aussi, lors de ses séquences syriennes. Téhéran appartient désormais à ce club restreint.
Serait-ce vouloir faire de l’éloge aveugle que de ne pas mentionner quelques faiblesses ? Certains épisodes de la troisième saison reposent sur des facilités scénaristiques que les puristes du genre ne manqueront pas de pointer. L’alternance entre persan et anglais dans les dialogues entre Iraniens de la diaspora peut dérouter, voire irriter les spectateurs les plus attachés au réalisme linguistique. Les critiques iraniennes ont reproché à la série — ce qui n’étonnera personne — une vision déformée de la société iranienne, et certains universitaires occidentaux ont souligné le traitement parfois sommaire de l’histoire des juifs iraniens, communauté millénaire pourtant riche d’enseignements. Enfin, Téhéran n’atteint pas la profondeur psychologique labyrinthique que pouvait déployer Homeland dans ses meilleures saisons, ni la densité littéraire d’un John Le Carré dont on sent qu’elle aurait enrichi l’ensemble.
Mais ces réserves mêmes rendent le verdict d’autant plus solide : malgré ses imperfections, Téhéran tient la dragée haute aux monuments du genre. Elle s’inscrit, sans fausse modestie, dans la lignée directe de Hatufim (la série-mère dont Homeland s’est inspirée), de Fauda, de Le Bureau des légendes, de The Americans. Elle confirme au passage le savoir-faire exceptionnel de l’industrie audiovisuelle israélienne, qui continue depuis une quinzaine d’années d’exporter des concepts et des séries dont les budgets modestes cachent une créativité et une rigueur d’écriture enviables.
Daniel Syrkin, la main derrière la caméra
Le nom du réalisateur Daniel Syrkin mérite d’être souligné. Aux commandes de l’ensemble des épisodes des trois saisons — un choix rare dans l’industrie sérielle contemporaine, qui préfère habituellement multiplier les réalisateurs pour accélérer les tournages —, Syrkin imprime à la série une cohérence visuelle et rythmique remarquable. Sa caméra, nerveuse mais jamais brouillonne, sait saisir aussi bien les scènes d’action — filées au scalpel — que les longs dialogues tendus où se joue l’essentiel. La musique de Mark Eliyahu, compositeur israélien maître du kamân (violon persan), accompagne l’ensemble d’une mélancolie discrète qui évoque les deux identités de Tamar, entre Orient et Occident.
La quatrième saison, dont le tournage a été marqué par la disparition de la productrice et co-créatrice Dana Eden à Athènes en février 2026, devrait arriver sur Apple TV dans les prochains mois. L’équipe de production, qui a tenu à poursuivre le tournage en hommage à sa collaboratrice, a laissé entendre que la nouvelle saison reprendrait directement les enjeux ouverts à la fin de l’épisode final de la saison 3, Jour zéro, dans lequel Tamar et Peterson étaient laissés dans une situation vertigineusement périlleuse.
Pour qui aurait manqué Téhéran jusqu’ici — et il doit en rester —, voici donc trois saisons disponibles sur Apple TV (et Mycanal), soit vingt-quatre épisodes d’une intensité rare. De quoi occuper utilement quelques week-ends, en attendant de découvrir ce que Tamar Rabinyan nous réserve dans ce Moyen-Orient dont la réalité, décidément, semble chaque jour moins éloignée de ce que les scénaristes israéliens imaginent depuis leurs bureaux de Tel-Aviv. Une excellente série, au sens plein du terme, à placer sans hésitation au panthéon des thrillers d’espionnage contemporains.
YV
[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.
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