Nature humaine : le livre que Le Figaro Magazine met dans la valise du prochain président

Publicité

Le Figaro Magazine a lancé pour l’été une série où plusieurs plumes désignent le livre que devrait lire, selon elles, le prochain locataire de l’Élysée. Arthur Chevallier a proposé Clemenceau, Mathieu Bock-Côté a défendu Taine. Samuel Fitoussi, lui, a choisi un ouvrage de sciences cognitives paru en France chez Odile Jacob en 2005Comprendre la nature humaine, de Steven Pinker. Un choix qui en dit long sur le déplacement du curseur intellectuel de ces dernières années.

Le raisonnement de Fitoussi tient en une phrase : gouverner, ce n’est pas afficher des intentions vertueuses, c’est concevoir des incitations qui fonctionnent. Et l’on ne conçoit d’incitations efficaces que si l’on sait ce qui meut réellement l’individu. D’où l’intérêt d’un livre entièrement consacré à démonter ce que Pinker appelle le dogme de la page blanche.

Le cerveau n’est pas une ardoise vierge

La thèse du psycholinguiste canado-américain, professeur à Harvard, est connue mais reste explosive dans le débat français : l’idée qu’un cerveau humain naîtrait vierge, et que la société y imprimerait ensuite tout ce qu’un individu est, ne résiste pas aux données. Or c’est cette croyance, souligne Fitoussi, qui affleure chaque fois que l’on affirme qu’un écart de représentation entre hommes et femmes trahit nécessairement une discrimination, que les goûts individuels ne sont que des conventions arbitraires, que l’échec scolaire d’un enfant relève toujours de son environnement — ou qu’il suffirait de refaire la société pour obtenir un homme nouveau.

Une des applications les plus tenaces de ce dogme concerne la violence. Fitoussi rappelle la formule de Lyndon B. Johnson en 1967, pour qui la violence naîtrait de l’ignorance, de la discrimination, de la pauvreté, de la maladie et du chômage. Derrière cette évidence apparente, une anthropologie précise : celle du bon sauvage, où le mal n’est jamais dans l’homme, toujours dans les institutions.

Publicité

Contester coûte cher

L’article s’attarde sur un épisode révélateur : la mise au ban de l’anthropologue Napoléon Chagnon, qui avait documenté la fréquence des raids et des guerres chez les Yanomamö d’Amazonie, et observé que les hommes ayant tué le plus avaient davantage d’épouses et de descendants. Conclusion implicite dérangeante : la violence pouvait présenter une forme de rationalité évolutive. Chagnon fut accusé — à tort — d’avoir falsifié ses données, provoqué les conflits qu’il décrivait, voire favorisé un génocide.

Les éléments que Pinker rassemble sont pourtant d’ordre factuel : le meurtre intraspécifique existe chez la plupart des chimpanzés ; la corrélation entre testostérone, dominance et agressivité est établie ; la différence de gabarit entre les sexes signe un passé de compétition violente entre mâles. Et l’âge le plus violent de la vie n’est pas l’adolescence mais la petite enfance — la moitié des garçons de deux ans frappent, mordent, donnent des coups de pied. D’où le retournement de la question posé par Pinker : moins « comment les enfants apprennent-ils à agresser ? » que « comment apprennent-ils à s’en abstenir ? »

Dissuader plutôt que rééduquer

Reconnaître que la violence appartient au répertoire humain n’est pas la cautionner, insiste Pinker. C’est même l’inverse : traiter la violence comme une anomalie fait oublier avec quelle facilité elle surgit. Fitoussi en tire une critique frontale de la culture de l’excuse contemporaine, qui ne repose plus sur un déterminisme biologique mais environnemental : si le criminel n’est que le produit passif de son conditionnement social, la responsabilité glisse de l’individu vers la collectivité tout entière.

Conséquence en matière de politiques publiques : ce qui fait reculer la violence, y compris sexuelle, ce ne sont ni les campagnes de rééducation culturelle, ni les ateliers de déconstruction, ni les cours d’empathie, mais l’élévation du coût anticipé du délit — autrement dit une probabilité élevée de sanction. Fitoussi cite aussi les psychologues Martin Daly et Margo Wilson, pour qui le désir de vengeance remplit une fonction adaptative : empêcher que le fautif tire profit de sa faute. Instinct que l’État civilise en l’institutionnalisant ; faute de quoi il ressurgit sous forme de culture de l’honneur, avec les règlements de comptes qui vont avec.

Autre point développé : nous ne serions pas tous également prédisposés. Pinker décrit une minorité au tempérament impulsif, colérique, rebelle à l’autorité, dont les traits apparaissent tôt et persistent. Fitoussi en déduit que la prison ne sert pas seulement à dissuader, mais aussi à neutraliser — argument appuyé sur un chiffre repris de Pinker, selon lequel 7 % des jeunes hommes commettraient 79 % des délits de violence avec récidive.

Là où la synthèse devient contestée

C’est dans le dernier tiers que l’article quitte le terrain de la recension pour celui de la prescription. Fitoussi mobilise l’héritabilité partielle des comportements antisociaux pour plaider en faveur d’une sélection plus stricte des personnes accueillies en France, et convoque The Son Also Rises de l’économiste Gregory Clark, qui retrace sur plusieurs siècles la remarquable inertie du statut social au sein des lignées.

Honnêteté oblige : ce prolongement appartient à Fitoussi, pas à Pinker. Le psychologue de Harvard, qui se définit d’abord comme un libéral, n’a jamais tiré de conclusion migratoire de ses travaux, et s’est employé à distinguer l’héritabilité mesurée au sein d’une population des comparaisons entre groupes. Les thèses de Clark sur la transmission du statut sont par ailleurs vivement discutées chez les économistes, qui y voient souvent l’effet de la transmission du capital social, culturel et matériel plutôt que d’une racine biologique. Quant au chiffre des 7 % de récidivistes, il provient d’études de cohorte anciennes dont la généralisation reste débattue en criminologie. Rien de tout cela n’invalide la critique de la page blanche ; mais entre « le tempérament a une composante héritable » et « il faut trier les migrants sur ce critère », il y a un pas qui relève de la politique, non de la science.

La civilisation comme conquête

Reste la conclusion, qui est la plus stimulante. Un livre affirmant que l’homme est traversé de passions sombres n’a rien de déprimant, écrit Fitoussi. Il produit l’effet inverse : une fois abandonnée l’illusion d’une bonté originelle, on cesse de considérer la paix, l’ordre et la prospérité comme l’état naturel des choses, et l’on comprend qu’ils constituent une conquête laborieuse, donc fragile.

L’inversion est décisive pour le débat public. Si la paix est notre condition naturelle, chaque violence persistante devient le symptôme d’une faillite collective à dénoncer ; si la prospérité l’est aussi, alors seule la pauvreté demande une explication, et le système économique en porte seul la faute. Pinker propose l’angle inverse : expliquer d’abord la rareté relative du mal, et ce qui l’a rendue possible. Fitoussi conclut par une remarque de l’économiste américain Thomas Sowell, qui s’étonnait que les intellectuels s’interrogent si rarement sur les raisons pour lesquelles leurs sociétés n’ont ni la misère de l’Inde, ni l’oppression nord-coréenne, ni les massacres rwandais — et donc sur le lien possible avec les traditions et les institutions qu’ils s’emploient à déconstruire.

Une invitation, en somme, à ne toucher aux institutions que d’une main tremblante. Le prochain président y trouvera moins un programme qu’une grille de lecture. Ce qui, par les temps qui courent, serait déjà beaucoup.

[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.

Breizh-info.com, 2026, dépêches libres de copie et de diffusion sous réserve de mention obligatoire et de lien do follow vers la source d’origine.

Publicité
Cet article vous a plu, intrigué, ou révolté ?

PARTAGEZ L'ARTICLE POUR SOUTENIR BREIZH INFO

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

ARTICLES EN LIEN OU SIMILAIRES

Justice, Société

De Philippine à Aix-en-Provence : la toute-puissance des juges et le paradoxe de la « bonne conduite »

Découvrir l'article

International

États-Unis : le FBI revendique 7 200 enfants victimes de trafic secourus depuis le retour de Trump

Découvrir l'article

Justice

Justice des mineurs : le ministère de la Justice ouvre plus de 150 postes d’éducateurs à la PJJ

Découvrir l'article

Sociétal

« Le Suicide français » : le best-seller d’Éric Zemmour porté à l’écran, un demi-siècle de bascule française en images

Découvrir l'article

A La Une, Sociétal

Narbonne : Louis, 17 ans, meurt après avoir été lynché lors d’un guet-apens [Vidéo]

Découvrir l'article

Sociétal

Le Pogam, Musk et la revanche des bâtisseurs : quand les entrepreneurs défient la pensée dominante

Découvrir l'article

NANTES

Nantes : les home-jackings en hausse, la police pointe des récidivistes remis en liberté

Découvrir l'article

ST-BRIEUC

Côtes-d’Armor : deux femmes agressées en trois jours près de Saint-Brieuc

Découvrir l'article

Immigration, International

Suède : la résidence permanente bientôt supprimée pour certains immigrés

Découvrir l'article

International

Irlande du Nord : ce que le fact-checking officiel sur l’immigration et la criminalité ne dit pas

Découvrir l'article

Nous utilisons des cookies pour vous garantir la meilleure expérience sur Breizh Info. Si vous continuez à utiliser le site, nous supposerons que vous êtes d'accord.