Constance Avenel (ECLJ) : « La franchise du discours du pape Léon contraste avec la prudence diplomatique traditionnelle du Vatican » [Interview]

Publicité

Constance Avenel est une experte française en droit et en droits de l’homme, chargée de la défense de la liberté religieuse au Centre européen pour le droit et la justice (ECLJ). Notre confrère Álvaro Peñas a discuté avec elle de la récente visite du pape Léon XIV en Algérie, de la situation des chrétiens au Maghreb, ainsi que des persécutions et des discriminations auxquelles sont confrontés les chrétiens dans de nombreuses régions du monde. Article original : The European Conservative, traduction par nos soins.

Beaucoup de gens qualifient la récente visite du pape Léon XIV à Alger de succès. Êtes-vous d’accord ?

Constance Avenel (ECLJ) : Tout à fait. Le pape est un chef d’État, mais avant tout, c’est un berger, le gardien de son troupeau, et c’est à ce titre qu’il est venu rendre visite à la petite mais très vivante communauté catholique d’Algérie. Dans un pays où la liberté religieuse est de plus en plus restreinte, le pape a apporté de la joie dans le cœur des gens et redonné de l’espoir à son troupeau. Selon plusieurs observateurs sur place, les catholiques étaient « ravis » et ce fut un « succès total ». Il faut dire que les autorités ont beaucoup investi dans cette visite : le président Tebboune a personnellement supervisé les préparatifs, et rien n’a été laissé au hasard.

En se rendant en Algérie, et en particulier sur l’ancien site d’Hippone, où saint Augustin a exercé son ministère épiscopal à la fin du IVe siècle, le pape a redonné vie à l’héritage chrétien du pays. En effet, l’Algérie était autrefois une terre profondément chrétienne, berceau de penseurs de l’Église latine. Dans ce contexte, le ministère de la Culture et des Arts a même consacré la première édition du Colloque de la pensée afro-américaine à l’héritage de saint Augustin, figure qui fait le pont entre l’Afrique et le monde méditerranéen. Cet événement s’est déroulé peu après la visite du pape, les 29 et 30 avril à Alger.

Espérons que cette tendance se poursuivra. Si l’on peut se réjouir de cette mise en valeur officielle de l’héritage chrétien, il ne faut pas oublier que, par cet accueil somptueux réservé au pape, le régime a cherché à restaurer sa légitimité, dans le but de faire oublier ses excès autoritaires de ces dernières années.

Publicité

Jusqu’à présent, le gouvernement algérien a qualifié d’« ingérence flagrante » les critiques formulées à l’encontre de ses politiques religieuses par des instances internationales, telles que le Parlement européen. La visite du pape peut-elle mettre un terme à cette politique, ou faut-il une pression internationale plus forte ?

Constance Avenel (ECLJ) : Malheureusement, dans un contexte de restrictions croissantes des libertés publiques en Algérie depuis 2019, il est peu probable que la visite du pape à elle seule conduise à un changement significatif de la politique gouvernementale ou à des réformes immédiates en faveur d’une plus grande reconnaissance des chrétiens.

Au-delà des gestes symboliques et d’un accueil chaleureux, aucun changement institutionnel concret ne semble avoir suivi la visite jusqu’à présent. Les églises n’ont pas rouvert, l’Église protestante d’Algérie n’est toujours pas officiellement reconnue comme association religieuse, et des questions telles que les restrictions prévues par le Code de la famille ou la fermeture de Caritas n’ont pas été abordées.

Cela dit, cette visite a permis d’attirer l’attention sur les chrétiens d’Algérie et leur diversité. Mgr Vesco, archevêque d’Alger, a souligné la présence des Églises protestantes, et une jeune femme pentecôtiste a partagé son témoignage à Notre-Dame d’Afrique. Le pape a quant à lui contribué à donner une plus grande visibilité à la situation. Bien qu’aucune réforme n’ait été mise en œuvre immédiatement après la visite du pape, la perspective d’une réforme à long terme est bien réelle. À la fin de sa visite, le pape a déclaré que « durant nos deux jours en Algérie, nous avons eu une merveilleuse occasion de continuer à jeter des ponts et à promouvoir le dialogue ». Le pape était conscient de la situation à laquelle sont confrontés les chrétiens, et en particulier les protestants. Malgré les efforts des autorités algériennes pour tenir l’EPA [l’Église protestante d’Algérie, note de la rédaction] à l’écart, ceux-ci ont tout de même pu faire entendre leur voix auprès du pape.

Le pape a contribué à inscrire la question des minorités religieuses en Algérie à l’ordre du jour international. Il a ouvert la voie et il appartient désormais à la communauté internationale de se saisir de cette cause, ainsi qu’au président Tebboune de prendre les mesures nécessaires pour se conformer à ses obligations internationales en matière de liberté de religion.

Pourquoi les médias accordent-ils si peu d’attention à des cas comme celui de l’Algérie ?

La visite du pape a contribué à attirer l’attention sur une situation qui reste très peu connue et largement sous-médiatisée. Plusieurs raisons expliquent cela. Tout d’abord, la situation des chrétiens dans ce pays est assez complexe et relève souvent de ce que l’on pourrait appeler une « zone grise ». Il n’y a pas de violence visible à grande échelle en Algérie ; les chrétiens n’y sont pas menacés de peine de mort, comme c’est le cas dans certains pays musulmans, tels que le Pakistan ou l’Iran. Ils sont plutôt confrontés à un ensemble de restrictions juridiques, d’obstacles administratifs et de pressions sociales. Et ce genre de problèmes est moins « médiatique » que des situations plus dramatiques. De plus, je pense que l’Algérie est souvent considérée comme relativement stable par rapport à d’autres pays de la région, ce qui fait qu’elle n’attire pas autant l’attention des médias.

Un autre facteur important est que les voix des chrétiens concernés ne sont pas toujours faciles à entendre. Beaucoup préfèrent rester discrets pour leur propre sécurité, ce qui rend la situation moins visible au niveau international. Nous avons été confrontés à cette situation à l’ECLJ lorsque nous avons rédigé notre rapport sur l’oppression des chrétiens en Algérie. Nous avons reçu des témoignages de nombreux Algériens, mais la grande majorité a préféré rester anonyme.

Il existe également une certaine sensibilité autour des questions religieuses, en particulier lorsqu’elles concernent l’islam. Certains médias peuvent se montrer prudents lorsqu’il s’agit d’aborder des sujets tels que la conversion ou les restrictions à la liberté religieuse, car ceux-ci sont considérés comme délicats. Dans le contexte français également, l’Algérie reste un sujet sensible, en partie en raison des relations historiques entre les deux pays, ce qui contribue sans doute à une couverture médiatique plus limitée de cette question.

Cela dit, la visite du pape a contribué à attirer l’attention sur la situation. Elle a permis à davantage de personnes de s’exprimer publiquement, et nous avons vu plusieurs chrétiens algériens commencer à partager leurs expériences dans les médias.

Quelle est la situation des chrétiens dans le reste du Maghreb ?

Constance Avenel (ECLJ) : En Algérie, au Maroc et en Tunisie, à travers le Maghreb, une tendance commune se dessine : le christianisme existe dans des sociétés majoritairement musulmanes, où l’expression publique de la foi chrétienne peut encore être socialement sensible ou difficile, en particulier pour les convertis. Les chrétiens constituent généralement une petite minorité, et dans la plupart des cas, leur situation dépend fortement du fait qu’ils soient étrangers ou convertis locaux.

Au Maroc, la présence chrétienne est relativement visible, mais elle est principalement composée d’étrangers, d’expatriés, de migrants d’Afrique subsaharienne et de diplomates. Ils peuvent généralement pratiquer leur foi assez librement dans des églises reconnues. Pour les citoyens marocains, cependant, la situation est plus compliquée. Un Marocain ne peut être que musulman, et exceptionnellement, juif. Se convertir de l’islam au christianisme n’est pas explicitement illégal, mais cela est fortement découragé socialement, et toute forme d’évangélisation est interdite par la loi. Par conséquent, les chrétiens au Maroc sont contraints de se cacher pour pratiquer leur foi. Il est en réalité rare de rencontrer un converti au Maroc. Les [chrétiens] marocains ne peuvent pas parler librement de leur foi ; ils risqueraient d’être emprisonnés s’ils le faisaient. La pression sociale est également très forte, en particulier de la part de la famille.

En Tunisie, la situation est assez similaire mais légèrement plus ouverte. L’expression publique de la foi chrétienne est généralement possible pour les étrangers, mais plus discrète pour les ressortissants nationaux, en particulier ceux qui se sont convertis.

Le pape Léon a rendu hommage aux martyrs de la « Décennie noire » (les années 1990) en Algérie et a béatifié 50 martyrs espagnols tués pendant la guerre civile. Pensez-vous que ce pontificat sera plus déterminé à se souvenir des chrétiens persécutés et à les protéger ?

Constance Avenel (ECLJ) : Ce pape semble avoir fait de la « paix » le mot d’ordre de son pontificat. N’oublions pas que ses premiers mots en tant que pape ont été :

« Que la paix soit avec vous tous », qui font écho aux paroles de saint François d’Assise, qui s’était donné pour mission d’être un « instrument de paix ». Chaque fois qu’il entrait dans une maison ou rencontrait quelqu’un, il ne manquait jamais d’invoquer cette paix sur la maisonnée et les personnes. À cet égard, le pape Léon suit les traces du pape François.

Mais dans son plaidoyer pour la paix, le pape Léon adopte une approche différente de celle de son prédécesseur. Après un an de pontificat et un premier voyage apostolique en Afrique, au cours duquel il était très attendu, on peut dire qu’il n’a pas peur de dénoncer les vrais problèmes, dans le cadre d’une approche fortement sociale de l’Église, en accord avec sa doctrine. Au cours de onze jours, il a délivré un message politique fort contre la corruption et en faveur de la justice et de la paix, un appel aux libertés politiques face aux régimes autoritaires. En Algérie, il a appelé à davantage de « libertés au sein de la société civile » et a demandé aux autorités « de ne pas dominer, mais de servir le peuple et son développement ». Cette franchise dans son discours contraste avec la prudence diplomatique traditionnelle du Vatican et, à certains égards, fait écho aux positions plus affirmées du pape Jean-Paul II, tout en les étendant à des questions sociales, économiques et politiques plus larges.

Même lorsqu’il évoque la persécution, le Vatican évite généralement de nommer directement les États en termes accusateurs. Ainsi, le pape n’a pas abordé directement la question de l’oppression des chrétiens en Algérie, et il n’a pas condamné publiquement les violations de la liberté religieuse, mais on peut dire que ce pape n’a pas peur de s’exprimer. Le pape n’a pas peur de dire ce qu’il pense, même si ses opinions ne correspondent pas à celles de l’administration de son pays d’origine.

Vous travaillez avec l’ONU et l’UE. Ces organisations sont-elles conscientes que les chrétiens constituent le groupe religieux le plus persécuté au monde ? Traitent-elles cette question avec le même sérieux que d’autres formes de discrimination ?

Constance Avenel (ECLJ) : Les chrétiens sont en effet le groupe religieux le plus persécuté au monde ; selon l’ONG Open Doors, 388 millions de chrétiens sont victimes de persécutions et de discriminations graves en raison de leur foi, soit un chrétien sur sept dans le monde, un chiffre que ni l’ONU ni les institutions européennes ne reconnaissent.

Aux Nations unies, plusieurs résolutions ont été adoptées qui font explicitement ou implicitement référence à la haine anti-chrétienne : la résolution 72/177 appelle les États à prévenir les actes motivés par la christianophobie, au même titre que l’antisémitisme et l’islamophobie. Mais, en Europe, on observe un déséquilibre significatif au niveau institutionnel. L’Union européenne et le Conseil de l’Europe ont mis en place des mécanismes spécifiques pour lutter contre l’antisémitisme et la haine anti-musulmane — tels que des coordinateurs, des stratégies ciblées, des instruments de financement et des rapports réguliers — alors qu’aucun cadre équivalent n’existe pour lutter contre la haine anti-chrétienne, bien que les chrétiens constituent la plus grande communauté religieuse d’Europe et soient de plus en plus exposés à l’hostilité. L’UE ne reconnaît pas la christianophobie comme une catégorie distincte de discours de haine ou de crime de haine.

Un exemple récent de cette inégalité de traitement est une résolution intitulée « Lutter contre la discrimination fondée sur la religion et protéger la liberté de religion ou de conviction en Europe », adoptée par l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe le 21 avril 2026. Ce texte reflète une hiérarchie implicite entre les formes d’intolérance religieuse et révèle une réticence persistante à reconnaître pleinement les actes antichrétiens. Ce déséquilibre est régulièrement mis en évidence par l’ECLJ : des contributions sont soumises au Secrétaire général des Nations unies et au Haut-Commissaire aux droits de l’homme afin d’appeler à accorder une plus grande attention au phénomène des actes anti-chrétiens.

Quelle devrait être l’approche internationale pour mettre fin à la discrimination à l’encontre des chrétiens ?

Constance Avenel (ECLJ) : Je pense que la première étape, et la plus fondamentale, consiste en une reconnaissance claire des faits par la communauté internationale, fondée sur des données fiables et des rapports documentés.

Une attention adéquate doit également être accordée à cette question au niveau institutionnel. Aujourd’hui, de nombreux incidents touchant les chrétiens sont sous-déclarés ou ne sont pas clairement identifiés comme de la discrimination religieuse. Une meilleure collecte de données est essentielle. Nous devons corriger l’asymétrie institutionnelle qui caractérise actuellement la réponse internationale à la discrimination religieuse. Au niveau européen, il existe déjà des coordinateurs dédiés à la lutte contre l’antisémitisme et l’islamophobie, mais aucun mécanisme comparable ne traite spécifiquement de la discrimination à l’encontre des chrétiens. Plusieurs députés européens ont donc appelé à la nomination d’un coordinateur dédié à cette question. Dans ce contexte, le Parlement européen a adopté une résolution le 23 février 2026, exhortant la Commission à créer un poste chargé de lutter contre la haine anti-chrétienne au sein de l’Union européenne : il s’agit déjà d’une avancée significative, qui doit se traduire par des actions concrètes.

Un autre outil important est l’engagement diplomatique. L’Union européenne, par exemple, a conclu avec de nombreux pays des accords qui comportent déjà des engagements en matière de droits de l’homme et de liberté religieuse. Ces engagements doivent être pris au sérieux et mis en œuvre dans la pratique. Prenons l’exemple de l’Algérie : l’accord d’association de 2002 entre l’Union européenne et l’Algérie fait du respect des droits de l’homme une condition essentielle à la coopération ; il doit être appliqué.

[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.

Breizh-info.com, 2026, dépêches libres de copie et de diffusion sous réserve de mention obligatoire et de lien do follow vers la source d’origine.

Publicité
Cet article vous a plu, intrigué, ou révolté ?

PARTAGEZ L'ARTICLE POUR SOUTENIR BREIZH INFO

Les commentaires sont fermés.

ARTICLES EN LIEN OU SIMILAIRES

Histoire

Débaptisation de la rue Bugeaud à Lyon : ce que les déboulonneurs oublient de dire

Découvrir l'article

Football, Sport

Coupe du monde 2026 : la France qualifiée après un déluge, Mbappé et Messi encore décisifs, Haaland en feu

Découvrir l'article

Cyclisme, Sport

Mondial 2026 : la soirée des légendes, entre triplé de Messi et record de Mbappé

Découvrir l'article

Football, Sport

Mondial 2026 — Groupe J : l’Argentine pour le doublé historique, l’Autriche pour la surprise, l’Algérie de retour

Découvrir l'article

Football, Sport

Mondial 2026 : plus de 70 joueurs nés et majoritairement formés en France défendent les couleurs d’une autre nation

Découvrir l'article

International

« L’Afrique réelle » : Bernard Lugan décrypte le Sahel, l’Algérie et les mémoires coloniales dans son numéro de juin

Découvrir l'article

A La Une, Politique

Immigration, narcotrafic, périscolaire : Gérald Darmanin se découvre des convictions… après huit ans au pouvoir

Découvrir l'article

International, Politique

Conseil de l’Europe. Les 46 États adoptent la Déclaration de Chișinău et envoient un avertissement clair à la CEDH sur l’immigration

Découvrir l'article

Religion

Vatican. Le pape Léon XIV crée un groupe de travail sur l’intelligence artificielle et s’apprête à publier sa première encyclique

Découvrir l'article

Justice, Politique, Société

Loi anti-entrisme islamiste : plus de cinquante avocats et magistrats alertent sur un article 6 qui pourrait viser toute opposition politique

Découvrir l'article

Nous utilisons des cookies pour vous garantir la meilleure expérience sur Breizh Info. Si vous continuez à utiliser le site, nous supposerons que vous êtes d'accord.