La lettre mensuelle L’Afrique réelle, publiée par l’historien Bernard Lugan, livre son numéro 198 daté de juin 2026. Spécialiste de l’Afrique connu pour ses analyses lues à travers le prisme des réalités ethniques et géographiques du continent — une grille de lecture qu’il oppose frontalement à ce qu’il nomme la « doxa » universaliste —, Lugan consacre cette livraison à plusieurs dossiers d’actualité et d’histoire. En voici les principales thèses, telles qu’il les défend.
Paris-Alger : une « normalisation » sous tension
En éditorial, Bernard Lugan analyse la relation franco-algérienne, qu’il décrit comme « sadomasochiste ». Selon lui, il ne resterait qu’une année à Emmanuel Macron pour achever sa politique de « normalisation » avec Alger, avant que les échéances présidentielles françaises ne rebattent les cartes. L’auteur soutient que le « Système » algérien pratiquerait une stratégie de surenchère mémorielle — excuses, puis réparations — rendue possible, à ses yeux, par les déclarations de François Hollande puis d’Emmanuel Macron sur la colonisation. Il situe l’origine de ce qu’il appelle l’« auto-humiliation » française dans l’héritage philosophique de 1789 et la « table rase du passé ». Lugan renvoie ici à son propre ouvrage, Algérie, l’histoire à l’endroit.
Le Sahel lu à travers la grille ethnique
Le cœur du numéro porte sur le Mali et le Sahel. Lugan y défend une thèse constante dans son œuvre : l’Algérie manipulerait les groupes jihadistes du nord du Mali pour empêcher l’émergence d’un État touareg, qui ferait courir un risque de « contagion » à ses propres Touareg. Il s’appuie sur une chronologie détaillée des quatre guerres touareg depuis 1963 et reprend l’analyse du journaliste Karim Serraj (publiée dans Le 360 Maroc), selon laquelle Alger aurait choisi de créer « un foyer contrôlable » en laissant des groupes islamistes s’implanter en zone touareg à partir de 2001.
Dans un second article, l’historien revient sur la défaite militaire subie fin avril 2026 par les forces russes et l’armée malienne à Kidal, face aux indépendantistes touareg. Il y développe son idée maîtresse : l’échec français hier, l’échec russe aujourd’hui, s’expliqueraient par « l’ignorance du réel ethnique ». Pour Lugan, le conflit malien serait d’abord une « plaie ethno-raciale » — l’impossibilité de faire coexister dans un même État les agriculteurs sédentaires du sud et les nomades du nord — que l’islamisme ne ferait que « surinfecter ». Il en conclut que les solutions électorales prônées par la communauté internationale seraient vouées à l’échec, et plaide pour un fédéralisme ou un confédéralisme repensant l’organisation du Mali.
Tchad, Algérie, Afrique du Sud : la mémoire en question
Le numéro comporte un article sur le Tchad, où Lugan relit un affrontement meurtrier survenu le 25 avril 2026 près de Guéréda — présenté par la presse comme une « dispute autour d’un puits » — comme la reprise d’une rivalité ancienne entre les ethnies tama et zaghawa, sur fond de guerre civile soudanaise.
Un autre texte rapproche l’Algérie et l’Afrique du Sud, que l’auteur présente comme deux « créations coloniales » ayant, selon lui, « inventé » une histoire nationale à des fins de cohésion. Lugan y soutient que l’histoire officielle y fonctionnerait moins comme une science que comme une « thérapie des traumatismes du passé », l’historien devenant un « vengeur de l’histoire ». C’est une thèse récurrente chez cet auteur, dont une partie de l’œuvre est consacrée à contester les récits mémoriels postcoloniaux.
La partie histoire est consacrée au massacre des Herero, perpétré par les troupes allemandes en 1904-1905 dans le Sud-Ouest africain (actuelle Namibie). Lugan y avance une hypothèse : le soulèvement herero aurait eu pour catalyseur la suppression, par l’administration coloniale allemande sous pression des missions protestantes, des liens de servage unissant les Herero aux Damara. Il rapproche ce mécanisme de celui du Rwanda, et s’appuie sur les travaux d’historiens comme Jean-Bart Gewald, Peter Katjavivi et Tilman Dedering.
Il faut souligner ici un point que l’article lui-même rappelle : la réalité du caractère génocidaire de cet épisode n’est pas en débat. Le texte cite intégralement l’ordre d’extermination (Vernichtungsbefehl) signé par le général von Trotha le 2 octobre 1904, et rappelle qu’environ 70 000 Herero auraient péri — tout en notant que ce chiffre est difficile à établir faute de recensement à l’époque. La thèse de Lugan porte sur les causes du déclenchement de la révolte, non sur une remise en cause de la répression qui a suivi.
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