Immigration, narcotrafic, périscolaire : Gérald Darmanin se découvre des convictions… après huit ans au pouvoir

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Gérald Darmanin a déroulé samedi 23 mai dans un entretien-fleuve accordé au Journal du Dimanche un programme à teneur ostensiblement régalienne : moratoire de trois ans sur l’immigration légale, durcissement des peines pour les viols sériels sur mineurs, état d’urgence du narcotrafic, conditionnement des visas à l’acceptation des OQTF, reprise du dialogue avec l’Algérie sur les extraditions, plan de construction de 9 000 places de prison sur cinq ans. À écouter le garde des Sceaux, la France serait sur le point de se réveiller de ses errements migratoires et sécuritaires. Le problème, c’est que l’auteur de ces propositions a été aux affaires de manière quasi continue depuis 2017 — et qu’il n’avait jamais jugé bon, jusqu’à présent, de proposer publiquement ces réformes radicales.

Un parcours qu’il faut rappeler

Gérald Darmanin a été ministre de l’Action et des Comptes publics de mai 2017 à juillet 2020. Ministre de l’Intérieur de juillet 2020 à janvier 2024 — soit pendant trois ans et demi, c’est-à-dire précisément la période de plus forte explosion migratoire que la France ait connue depuis des décennies. Bref retour à Bercy puis à l’Intérieur. Garde des Sceaux depuis fin décembre 2024. À une parenthèse Barnier près, il n’a jamais quitté les premiers cercles du pouvoir exécutif macroniste depuis huit ans. Et durant tout ce temps, les chiffres ont parlé d’eux-mêmes.

La France a délivré 4,5 millions de titres de séjour en 2025, en hausse de 3,2 % par rapport à 2024 — un titre sur trois au titre du regroupement familial, comme le rappelle d’ailleurs le JDD dans sa question. Les étrangers présents légalement représentent désormais plus de 8 % de la population adulte. Le nombre d’OQTF prononcées explose, le nombre d’OQTF exécutées plafonne à un taux dérisoire. La criminalité importée s’est installée durablement dans les statistiques policières. Le narcotrafic a structuré des pans entiers de la délinquance organisée française. Et pendant tout ce temps, Gérald Darmanin était soit à l’Intérieur, soit à la Justice — donc au cœur même des deux ministères directement compétents sur ces sujets.

Le ministre revendique aujourd’hui une « conviction très forte » : il faut « mettre fin à l’immigration telle qu’elle est aujourd’hui ». La formule est cinglante. Elle aurait été d’une grande utilité prononcée en 2020, 2021, 2022 ou 2023 — c’est-à-dire à un moment où ses fonctions ministérielles lui auraient permis d’agir concrètement plutôt que de proposer des moratoires hypothétiques pour la prochaine législature.

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Des propositions qui ressemblent furieusement à un programme présidentiel

Et c’est bien là tout l’enjeu de cette interview. Gérald Darmanin ne parle plus en ministre exerçant ses responsabilités ; il parle en candidat positionnant son projet pour 2027. Le moratoire de trois ans sur l’immigration légale qu’il propose ne sera évidemment pas mis en œuvre par le gouvernement Bayrou actuel — il faudra attendre la prochaine présidentielle, comme le ministre le précise lui-même. La réforme constitutionnelle qu’il évoque pour instaurer des quotas limitatifs ne pourra l’être que par une majorité issue d’élections futures. Quant au référendum sur l’immigration, dont il assure ne « jamais avoir eu peur de la parole donnée au peuple », il avait toute latitude pour le proposer plus tôt — mais l’idée lui vient précisément au moment où il évalue ses propres chances à la présidentielle.

Cette stratégie n’est pas inédite. Bruno Retailleau, depuis son arrivée place Beauvau en septembre 2024, a déployé le même schéma : multiplication des annonces fermes, déclarations volontaristes sur l’immigration et la sécurité, posture de rupture vis-à-vis du laxisme passé — alors même que sa famille politique, Les Républicains et leurs prédécesseurs UMP, ont voté à de nombreuses reprises depuis 1972 les lois liberticides et antiracistes qui structurent aujourd’hui l’arsenal pénal français. Le mécanisme est rodé : quand les sondages indiquent que l’opinion attend une parole de fermeté, l’ancien gouvernant se reconvertit en discours d’opposition à sa propre politique.

Darmanin franchit même un cran supplémentaire dans l’entretien au JDD, en évoquant ces Français « qui se sentent dépossédés dans leur propre pays », angoisse qu’il dit « prendre en considération ». C’est un vocabulaire qu’aucun ministre macroniste n’aurait osé employer il y a seulement trois ans, lorsqu’une telle expression vous classait sans discussion dans le camp de l’extrême droite. Que le garde des Sceaux d’Emmanuel Macron en arrive à reprendre ces formulations témoigne moins d’une conversion sincère que d’un repositionnement électoral assumé.

Le périscolaire et le narcotrafic : des sujets réels, des réponses tardives

Cela ne signifie pas, pour autant, que les propositions énoncées soient sans intérêt. Sur le scandale des violences sexuelles dans le périscolaire — 78 animateurs mis en cause depuis le début de l’année 2026, dont une trentaine pour viol —, le ministre annonce la création de procureurs spécialisés mineurs dans chaque parquet, une circonstance aggravante pour viols sériels portant la peine à 30 ans de prison, l’imprescriptibilité des crimes sexuels sur mineurs, et la dépénalisation de la non-présentation d’enfant lorsqu’une enquête pour violences sexuelles est en cours. Ces mesures, qui rompent enfin avec une logique judiciaire trop longtemps complaisante envers les agresseurs, méritent d’être saluées sur le fond.

Mais là encore, la question demeure : pourquoi avoir attendu 2026 pour proposer ces évolutions ? Le scandale des violences sexuelles institutionnelles est documenté depuis des décennies. Les rapports du Sénat, les enquêtes d’ONG, les chiffres de l’Observatoire des violences faites aux enfants sont disponibles publiquement depuis longtemps. La parole de l’enfant victime n’a pas commencé à être minimisée la semaine dernière. Et pourtant, durant les huit années où Darmanin a successivement piloté les Comptes publics, l’Intérieur puis la Justice, aucune de ces réformes structurelles n’a vu le jour.

Le constat vaut également pour le narcotrafic. Gérald Darmanin reprend à son compte les propositions d’Édouard Philippe — état d’urgence du narcotrafic, reconnaissance faciale dans certains quartiers, création d’une DGSI financière. Il évoque les 7 milliards d’euros qui circulent chaque année dans le trafic, dont seules quelques dizaines de milliers sont saisies. Là encore, ces chiffres n’ont pas surgi par hasard en mai 2026. Ils étaient connus, documentés, dénoncés depuis dix ans au moins. La DZ Mafia et les réseaux marseillais n’ont pas pris d’ampleur par génération spontanée : ils ont prospéré pendant que les responsables de la sécurité publique gouvernaient.

L’épisode Béziers, révélateur d’un retournement opportuniste

Un passage de l’interview mérite une attention particulière. Interrogé sur le maire de Béziers Robert Ménard, qui comparaîtra en septembre devant la justice pour avoir refusé de marier une Française et un ressortissant algérien sous OQTF, Darmanin assume une « sensibilité un peu différente » de celle de Laurent Nuñez, son successeur place Beauvau, qui estime que le maire aurait dû appliquer la loi. Le garde des Sceaux soutient au contraire que le mariage n’est « pas une affaire privée mais publique », et qu’il a envoyé une circulaire pour demander aux procureurs de mieux entendre les avis des maires.

Que Gérald Darmanin se rende à Béziers le 1er juin pour visiter la prison à la demande de Robert Ménard est un geste politique fort, qui souligne précisément le repositionnement en cours. Le ministre qui se rend chez un maire ouvertement classé à droite de la droite, et qui critique implicitement la ligne de son propre successeur à l’Intérieur, n’agit pas en ministre solidaire d’un gouvernement : il agit en candidat en quête d’un électorat conservateur.

Le vrai test : la candidature présidentielle

Au final, l’entretien au JDD signe une chose principale — l’entrée officieuse de Gérald Darmanin dans la course à 2027. Il n’écarte aucune option, dit qu’il prendra sa décision « en fonction du seul intérêt de [son] pays », et plaide pour une candidature unique du bloc central qu’il souhaite voir désignée bien avant janvier 2027. Il positionne Édouard Philippe comme « le mieux placé aujourd’hui » — formule qui revient à l’adouber comme leader naturel d’une coalition élargie tout en se ménageant, en tant qu’incarnation possible de la « droite sociale » macroniste, une marge de manœuvre personnelle.

Reste à savoir ce que les électeurs feront de cette stratégie. Une partie significative de l’électorat conservateur français a déjà fait son procès du macronisme et de ses transfuges. Les sondages indiquent que les positions désormais assumées par Darmanin sur l’immigration, la sécurité ou la justice — quotas limitatifs, expulsions massives, durcissement carcéral — recueillent une adhésion majoritaire. Mais ces mêmes électeurs ont aussi la mémoire longue. Ils savent qui était ministre de l’Intérieur entre 2020 et 2024 quand les chiffres d’immigration explosaient. Ils savent qui défendait, à l’époque, des décisions parfaitement contraires aux convictions affichées aujourd’hui.

La question qui se pose à Darmanin n’est donc pas tant celle de la cohérence de son projet — la fermeté qu’il propose serait, sur le papier, un net progrès par rapport au laxisme régnant. C’est celle de sa crédibilité personnelle à porter cette ligne. Pendant huit ans, il a eu tous les leviers du pouvoir pour mettre en œuvre une politique migratoire et sécuritaire rigoureuse. Il ne l’a pas fait. Désormais en quête de l’investiture suprême, il découvre des convictions qu’il n’a jamais traduites en actes lorsqu’il en avait la responsabilité. C’est là, sans doute, ce qu’on appelle un repositionnement opportuniste — et les Français, qui ont une longue habitude des reconversions tardives de leurs anciens ministres, sauront en juger le moment venu.

Crédit photo : DR (photo d’illustration)
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