Cheyenne Carron, la réalisatrice ignorée par les habitués de Cannes ou des Césars : « Le vrai problème du cinéma français, ce sont tous les cinéastes laissés sur le bord de la route » [Interview]

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Pendant que 600 professionnels du cinéma français signaient dans Libération, à la veille de l’ouverture du Festival de Cannes, une tribune dénonçant « l’emprise grandissante » de Vincent Bolloré sur le septième art — déclenchant la riposte fracassante de Maxime Saada, président du directoire de Canal+, qui a annoncé ne plus vouloir travailler avec les signataires —, une voix très différente s’est élevée. Celle d’une réalisatrice française d’une cinquantaine d’années, presque vingt longs métrages au compteur, mais que vous ne verrez jamais sur le tapis rouge de la Croisette ni saluée dans les pages culture du Monde. Son nom : Cheyenne-Marie Carron.

Née en 1976 à Valence, abandonnée à trois mois par ses géniteurs kabyles, adoptée par une famille catholique et socialiste de la Drôme, elle a décidé à dix-huit ans qu’elle ferait du cinéma. Elle a tenu parole, contre vents et marées. Vingt-cinq ans plus tard, sa filmographie compte près de vingt films (vous pouvez les commander sur son site) — L’Apôtre (2014) sur la conversion au christianisme d’un jeune musulman, Patries (2015) sur le racisme anti-Blanc, un triptyque militaire avec Jeunesse aux cœurs ardentsLe Soleil reviendra et La Beauté du monde, le biopic du père Hamel Que notre joie demeure, ou plus récemment L’Eden, sorti en avril dernier et salué par l’Observatoire Foi et Culture de la Conférence des évêques de France.

Toute cette œuvre, Cheyenne Carron l’a portée seule, sans aide du Centre national du cinéma, sans soutien des commissions régionales, sans réseau, sans appartenance. Jusqu’au jour où, il y a cinq ans, alors qu’elle était sur le point d’abandonner définitivement le cinéma, une rencontre avec Vincent Bolloré et l’écoute des équipes de Canal+ lui ont permis de poursuivre son chemin. C’est cette histoire que nous avons voulu lui faire raconter — non pas tant pour l’opposer aux 600 signataires que pour donner à entendre une voix que le milieu cinématographique français a systématiquement étouffée pendant un quart de siècle. Elle nous a parlé sans détour de ses films, de sa foi, de ses refus institutionnels, de son rapport au système, et de la liberté difficile mais réelle qu’offre une trajectoire indépendante. Entretien sans langue de bois.

Breizh-info.com : Vous avez publié un témoignage à contre-courant des 600 professionnels du cinéma qui dénoncent « l’emprise » de Vincent Bolloré sur le septième art. Qu’est-ce qui vous a poussé à prendre la plume, sachant que cette prise de position vous exposait à des représailles dans un milieu où vous évoluez déjà difficilement ?

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Cheyenne Carron : Je ne prends pas mes décisions en fonction des conséquences possibles. J’essaie simplement de dire la vérité telle que je l’ai vécue.

Pendant des années, Canal+ a été la seule grande chaîne à s’intéresser sincèrement à mon travail. Et pour être tout à fait honnête, il y a aussi eu KTO, qui avait diffusé L’Apôtre il y a une dizaine d’années.

J’ai longtemps été rejetée par les institutions publiques du cinéma : le CNC, les commissions régionales… À force, on finit même par douter d’avoir sa place dans ce métier. Alors quand des personnes vous tendent la main, vous les oubliez pas.

Breizh-info.com : Vous expliquez que Canal+ vous a soutenue il y a cinq ans, alors que vous étiez sur le point de quitter définitivement le cinéma. Concrètement, comment ce soutien s’est-il matérialisé : préachat, coproduction, simple diffusion ? Et auprès de quels interlocuteurs avez-vous trouvé cette écoute que vous décrivez ?

Cheyenne Carron : En 2021, j’étais vraiment à deux doigts d’abandonner le cinéma. Je traversais une période très difficile : projet après projet, je recevais des refus, notamment pour L’Eden — qui s’appelait alors Des soldats et des saints — un film autour du dialogue israélo-palestinien. Ce sont des œuvres ambitieuses, impossibles à porter seule.

Le mois où j’ai sérieusement envisagé d’arrêter, un ami m’a permis de rencontrer Vincent Bolloré. J’ai pu lui raconter très simplement mon parcours : vingt ans de cinéma sans aide, sans réseau, sans soutien institutionnel.

Par la suite, j’ai présenté mon travail aux équipes de Canal+. Nous avons parlé des films, des sujets que je traitais, des moyens avec lesquels je travaillais. J’ai trouvé chez eux beaucoup d’écoute et de respect pour mon parcours atypique.

Breizh-info.com : Vous évoquez une vie entière de refus opposés par le CNC et les commissions régionales. Avez-vous, au fil des années, identifié des motifs récurrents, formels ou informels ? Vous a-t-on parfois fait comprendre, en coulisses, que tel ou tel sujet — la conversion religieuse, l’armée, le racisme anti-Blanc, le prêtre catholique — était de ceux qui « ne passeraient pas » ?

Cheyenne Carron : Je ne suis pas certaine que ce soient uniquement les sujets qui dérangent. Quand Xavier Beauvois réalise Des hommes et des dieux, il reçoit un soutien massif, et c’est un film magnifique.

De mon côté, j’ai toujours essayé de traiter des thèmes sensibles — l’islamisme, la foi, l’armée — avec nuance et humanité. Je cherche davantage à comprendre qu’à condamner.

En revanche, il est possible que L’Apôtre soit arrivé trop tôt. À l’époque, le sujet était encore extrêmement sensible.

Je me souviens aussi des difficultés rencontrées lors de la sortie du film : le CNC m’avait reproché d’avoir sorti simultanément le film en salle et en DVD. Ils avaient même demandé les relevés de vente à la procure qui distribuait les DVD. Pourtant, les mêmes DVD étaient vendus à la Fnac sans que cela semble poser problème.

Il y a aussi une réalité très simple : je ne connais personne dans ces institutions. Je n’ai jamais eu de relais ni de réseau capables de défendre mes dossiers.

Le jour où La Fille publique a été refusé alors même qu’il était sélectionné dans des festivals étrangers, j’ai compris que je ne pourrais probablement jamais compter sur ce système. À l’époque, je demandais simplement 2 500 euros au CNC pour financer des sous-titres anglais. On me les a refusés.

Je vivais dans une chambre de bonne, mais je voulais faire du cinéma à tout prix. Alors j’ai appris à avancer hors des cadres habituels.

Breizh-info.com : Les pétitionnaires anti-Bolloré présentent leur combat comme une défense de la « diversité » et de la « liberté de création ». Comment recevez-vous ce vocabulaire, vous qui produisez depuis vingt-cinq ans une œuvre que ce milieu n’a jamais voulu reconnaître ni programmer ? Y a-t-il, selon vous, une véritable pluralité dans le cinéma français contemporain ?

Cheyenne Carron : Pour moi, la vraie diversité existe justement quand des films très différents peuvent coexister.

Canal+ accompagne aussi bien un cinéma d’auteur exigeant que des films populaires ou familiaux. C’est cela, la pluralité.

En octobre sortira mon film Il était une fois le printemps, qui porte un regard très dur sur un migrant meurtrier. Mais Canal+ a aussi soutenu La Vie de Souleymane, qui propose une approche totalement différente de l’immigration. Et je trouve important que ces deux œuvres puissent exister.

Je pense aussi à Swann Arlaud, avec qui j’ai tourné dans ma jeunesse. C’est un immense acteur. Il a signé cette pétition, mais sa carrière, comme celle de beaucoup d’autres, s’est aussi construite grâce au soutien de Canal+ — en plus, évidemment, de son talent.

À mes yeux, le vrai problème du cinéma français est ailleurs : c’est le nombre de cinéastes laissés sur le bord de la route pendant des années. Des gens talentueux existent partout, mais beaucoup abandonnent faute de soutien ou simplement d’accès.

Dans un monde plus juste, les artistes installés devraient peut-être davantage aider ceux qui essaient encore d’entrer dans ce métier.

Breizh-info.com : Vous avez été abandonnée à trois mois par vos géniteurs kabyles, adoptée par une famille catholique et socialiste de la Drôme, baptisée Cheyenne-Marie le jour de Pâques 2014. Dans quelle mesure cette histoire intime nourrit-elle votre cinéma, et notamment votre intérêt récurrent pour les questions d’identité, de filiation et de foi ?

Cheyenne Carron : J’ai grandi dans une famille profondément aimante. Mes parents ont adopté ma sœur née en Algérie, puis mon petit frère handicapé venu du Guatemala, en plus de leurs deux enfants biologiques. J’ai grandi dans un foyer très engagé humainement et spirituellement.

Ma mère est une femme exceptionnelle. Elle est très investie dans la vie de sa paroisse et dans le mouvement catholique ouvrier.

Pendant longtemps, cette enfance m’a donné une vision très idéalisée des chrétiens et de la foi. Avec les années, et certaines blessures, j’ai compris que les croyants restaient des êtres humains comme les autres, capables du meilleur comme du pire.

Cela peut paraître naïf, mais il m’a fallu presque cinquante ans pour accepter cette réalité, tant mon enfance avait été lumineuse.

Breizh-info.com : L’Apôtre, qui raconte la conversion au christianisme d’un jeune musulman destiné à devenir imam, a vu deux projections déprogrammées en 2015 sur demande de la DGSI après l’attentat contre Charlie Hebdo. Onze ans plus tard, comment vivez-vous cette époque où l’on a estimé que votre film mettait en danger la vie de spectateurs ? Pensez-vous qu’il serait possible de le tourner aujourd’hui ?

Cheyenne Carron : À l’époque, faire un film comme L’Apôtre demandait sans doute une certaine audace, même si je n’en avais pas pleinement conscience.

Je portais ce projet en hommage à la sœur de mon prêtre, Madeleine, assassinée par un Marocain lorsque j’avais 19 ans. Ce drame m’avait profondément marquée. Le film est né de cette douleur-là.

Les menaces ou les inquiétudes autour des projections me semblaient presque secondaires par rapport à la nécessité intérieure de faire ce film.

Depuis, le cinéma a évolué. Beaucoup d’œuvres abordent désormais l’islamisme ou le fanatisme religieux sans détour. J’ai moi-même réalisé Que notre joie demeure, consacré au père Hamel.

J’ai appris que certaines scènes sensibles du tournage avaient été surveillées afin que tout se passe bien. Cela montre aussi que les choses évoluent.

Le cinéma a vocation à ouvrir des espaces de réflexion, pas à fermer les yeux sur les fractures du monde.

Breizh-info.com : Votre dernier film, L’Eden, traite de l’affrontement entre Israël et le peuple libanais à travers la figure d’un ermite gardien de chapelle. Pourquoi avoir choisi le silence et la prière comme angle d’entrée dans un conflit que la plupart des réalisateurs traitent par le tumulte et la violence frontale ? Et qu’attendez-vous des spectateurs qui découvriront ce film en pleine actualité brûlante au Proche-Orient ?

Cheyenne Carron : Je pense que le conflit au Proche-Orient devient aussi notre guerre lorsque nous passons notre temps à attiser les oppositions et la haine entre les camps.

J’ai voulu prendre un chemin inverse : celui du silence, de la contemplation et de la prière. Chercher ce qui peut encore relier les êtres humains malgré la violence.

Voir le beau en chacun n’efface pas le conflit, mais cela peut peut-être empêcher qu’il détruise totalement notre regard sur l’autre. J’ai mis de nombreuses années à faire ce film. S’il existe aujourd’hui, c’est grâce à Canal +.

Breizh-info.com : Avec Je m’abandonne à toi, Que notre joie demeure (biopic du père Hamel) et L’Eden, vous avez consacré trois films à la figure du prêtre catholique. À l’heure où l’Église de France traverse une crise sans précédent, qu’avez-vous voulu dire — ou rendre visible — à travers ces personnages, à un public qui n’est pas nécessairement croyant ?

Cheyenne Carron : Les figures de prêtres ont toujours été très présentes dans le cinéma que j’aime, notamment chez Bresson ou Pialat.

Sincèrement, je ne fais pas ces films en espérant convertir. Pas du tout. Je choisi ces héros de prêtres, comme pour le film l’Agneau par exemple, parce que ça me touche. ça me bouleverse suffisamment pour me motiver à porter une aventure cinématographique sur plusieurs années.

Ensuite, si les films ouvrent des vocations, c’est bien. Mais le cinéma je ne l’utilise pas pour ça. Le cinéma est un art qui se suffit à lui même, il ne doit pas être utiliser pour de la propagande. En revanche, il doit être irriguer par ce que l’on est.

Breizh-info.com : Vous produisez, écrivez et réalisez vos films à un rythme — près d’un long-métrage par an — que peu de cinéastes français peuvent tenir, et sans les béquilles habituelles du système. Comment, concrètement, parvient-on à faire vivre cette autonomie ? Et que pensez-vous des comédiens et réalisateurs qui, comblés de subventions, dénoncent aujourd’hui un « projet civilisationnel » chez celui qui finance d’autres œuvres que les leurs ?

Cheyenne Carron : Durant de nombreuses années, j’ai eu tellement peur de ne pas réussir à faire mes films que j’ai enchaîné les tournages, comme si tout pouvait s’arrêter du jour au lendemain.

C’est un peu comme les personnes qui mangent trop parce qu’elles ont connu la faim. Moi, je suis boulimique de cinéma. Boulimique d’un art qui, pendant longtemps, n’a pas voulu de moi.

Je ne me repose jamais. Je crée le jour, je crée la nuit.

Avec l’âge, évidemment, la fatigue arrive. Mais elle est compensée par le savoir-faire. Aujourd’hui, je connais exactement toutes les étapes nécessaires pour fabriquer un film.

Les réalisateurs et les acteurs qui ont eu la chance d’être soutenus par les subventions ne réalisent pas toujours à quel point il est difficile de faire du cinéma hors du système.

Cette histoire de « projet civilisationnel », pour moi, relève surtout d’un discours collectif qui permet à certains privilégiés de se croire à l’avant-garde. Le vrai combat devrait être ailleurs : tendre la main à ceux qui n’ont pas les codes, pas les réseaux, pas la carte pour entrer dans le système, mais qui ont pourtant des univers puissants à proposer.

N’ayons pas peur de ceux qui ne pensent pas comme nous. Au cinéma, grâce à Canal+, il existe encore une place pour des voix très différentes.

Breizh-info.com : Plusieurs films figurent déjà sur vos prochaines saisons : Il était une fois le printemps en 2026, Alexandra, mon amour en 2027, sans compter le second tome du Cinéma ou rien à paraître chez Hésiode. Vers quoi vous emmène aujourd’hui votre travail ? Et quel conseil donneriez-vous à un jeune cinéaste qui voudrait, comme vous l’avez fait, ne rien devoir au système — ni à ses interdits ?

Cheyenne Carron : Le 14 octobre sortira Il était une fois le printemps, puis en avril 2027 Alexandra, mon amour, librement inspiré du destin tragique d’Arnaud Beltrame.

Je travaille aussi actuellement sur La Règle et la Grâce, inspiré d’une agression récente contre une religieuse à Jérusalem. Ce sont des sujets difficiles, mais je crois justement que le cinéma doit pouvoir explorer tous les territoires humains.

Et surtout, je voudrais dire aux jeunes cinéastes qu’il est possible d’avancer autrement.

On peut faire du cinéma sans appartenir au système, même si le chemin est plus dur. Cela demande énormément de discipline, de persévérance et de courage.

Suivre sa propre voie est difficile, mais c’est aussi une immense liberté.

NDLR : voici le lien de l’institut du cinéma hors système que Cheyenne Carron a lancé pour former la jeunesse au cinéma hors du système :https://cheyennecarron.systeme.io/institut

Propos recueillis par YV

[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.

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5 réponses à “Cheyenne Carron, la réalisatrice ignorée par les habitués de Cannes ou des Césars : « Le vrai problème du cinéma français, ce sont tous les cinéastes laissés sur le bord de la route » [Interview]”

  1. guillemot dit :

    La signature de la pétition contre Bolloré par toute cette bande de nantis du spectacle accompagnés d’artistes de troisième zone prouve bien que ce sont des moutons avec un pois chiche à la place du cerveau ( s’ils en ont un ) et qui , servilement font tout ce qu’ont leur dit de faire , même de scier la branche qui les supporte. Bolloré, en finançant des films qui sont à l’opposé de sa pensée politique montre bien de quel côté est la liberté de pensée.

  2. NJ dit :

    Je la trouve bien gentille notre Cheyenne avec le CNC et autre organismes publics de subvention du cinéma de gauche. Car il faut bien dire les choses : entre les films nullissimes de BHL subventionnés, alors que ce monsieur dispose de 215M€ de fortune, et les films de CMC, il y a un gouffre de talent. Et des talents comme Cheyenbe, il y en a d’autres qui ne demandent qu’à être soutenus.

  3. Yann le Glo. dit :

    Elle finance donc ses films toute seule comme une grande ? J’ai un doute…

  4. Yann le Glo. dit :

    Encore elle ? Elle a reçu le menhir d’or au festival de Brest ou quoi ?

  5. A.raguin dit :

    Je découvre et je suis scandalisée que cette jeune femme n’ait eu aucun soutien

    Honte à ceux qui ironisent à cette interview .

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