Le 21 mai 2026 marquait les vingt ans du référendum d’indépendance qui rendit au Monténégro son statut d’État souverain. Une cérémonie officielle s’est tenue ce jour-là sur la colline de Gorica, près de Podgorica : les soldats de la Garde d’honneur ont hissé le drapeau national et tiré une salve, dans un protocole codifié et chargé de sens. Mais derrière la solennité commémorative, le petit État balkanique se trouve confronté à une question qu’il n’a, en réalité, jamais tranchée : à quoi exactement les Monténégrins ont-ils rendu vie en 2006 ?
Une indépendance arrachée d’un demi-point
Le scrutin du 21 mai 2006 fut l’un des plus serrés de l’histoire référendaire européenne récente. Le seuil de validation, fixé à 55 % par la communauté internationale, a tout juste été franchi : le « oui » à l’indépendance vis-à-vis de la Serbie l’a emporté avec 55,5 % des voix. Un État est donc né — mais pas véritablement une nation. Ce demi-point d’écart, dans une République de 600 000 habitants, traduisait moins une volonté commune qu’une fracture qu’on s’était contenté de mesurer.
Vingt ans plus tard, cette fracture ne s’est pas résorbée. Elle s’est même creusée. Les données des recensements monténégrins, entre 2011 et 2023, témoignent d’une évolution qui devrait inquiéter quiconque se réjouit habituellement de l’élargissement de la sphère « occidentale ». La proportion de citoyens se déclarant ethniquement monténégrins est passée de 45 % à 41 %, tandis que ceux qui s’identifient comme Serbes ont progressé de 28 % à près de 33 %. Le constat est similaire pour la langue : 45 % des habitants déclarent désormais le serbe comme langue maternelle, contre 43 % auparavant, pendant que la part de ceux qui revendiquent le monténégrin tombait de 37 % à 34 %. Deux décennies après l’accession à la souveraineté, le Monténégro ne devient pas plus monténégrin. Il le devient moins.
Une querelle identitaire ancienne, jamais soldée
L’opposition qui structure aujourd’hui la vie politique monténégrine n’a rien d’une invention récente. Elle remonte au moins à 1918, lorsque le Monténégro fut absorbé, sans référendum, dans le Royaume des Serbes, Croates et Slovènes, mettant fin à une souveraineté reconnue dès 1878 au Congrès de Berlin. À cette époque déjà s’affrontaient les Verts (zelenaši), partisans d’une identité monténégrine distincte et de l’indépendance, et les Blancs (bjelaši), tenants d’une fusion naturelle avec la Serbie. La défaite politique des premiers ne supprima pas la question : elle la mit en sommeil. Les décennies yougoslaves, monarchiques puis communistes, eurent pour effet d’enfouir la controverse plutôt que de la résoudre. Le référendum de 2006 n’a fait que la ressortir.
L’auteure de l’article original mobilise utilement la pensée d’un philosophe politique monténégrin trop peu lu, John Plamenatz (Jovan Plamenac), professeur à Oxford. Plamenatz distinguait deux types de nationalismes : un nationalisme « occidental » propre aux peuples qui disposaient déjà d’une identité culturelle développée avant d’entrer dans la modernité politique — l’Angleterre, la France —, et un nationalisme « oriental » caractéristique des peuples contraints de bâtir simultanément leur identité culturelle et leurs institutions politiques. Le second cas, qui est celui du Monténégro, suppose de fabriquer en même temps que l’État une langue standardisée, une littérature nationale, un récit historique. Avec la difficulté supplémentaire d’imiter certaines formes occidentales tout en résistant à la domination occidentale. Le Monténégro contemporain est typiquement dans cette situation : il continue de construire ce que les nations occidentales possédaient avant même que leur nationalisme ne s’exprime.
Un patrimoine civilisationnel pourtant ancien
Cette fragilité identitaire ne saurait masquer la profondeur historique du peuple monténégrin. Son nom même — Crna Gora, la « Montagne Noire » — désigne le paysage qui l’a façonné : les hautes terres calcaires des Alpes dinariques, dominées par le mont Lovćen. C’est dans ces massifs que l’Empire ottoman ne parvint jamais véritablement à soumettre les tribus locales, c’est là que se forgea une culture guerrière distincte, et c’est sur le Lovćen que repose le plus grand penseur monténégrin : Petar II Petrović-Njegoš, prince-évêque du Monténégro, auteur en 1846 du Gorski vijenac (La Couronne de la montagne).
Cette œuvre demeure ce que le Monténégro a de plus proche d’une philosophie nationale. Elle articule la lutte nationale, la libération du joug ottoman, la préservation de l’identité, l’héroïsme et le sens du sacrifice. Surtout, elle définit l’identité monténégrine non par l’ethnicité mais par la résistance — par ce qu’un peuple est prêt à sacrifier pour rester lui-même.
La dynastie des Petrović-Njegoš régna sur le Monténégro pendant plus de deux siècles, de 1696 à 1918. Sous Danilo Ier, le pays se dota en 1855 d’une première constitution faisant de lui une principauté séculière dotée de son propre cadre juridique. Sous Nikola Ier, devenu royaume, le Monténégro confia au juriste Valtazar Bogišić la codification de son droit coutumier tribal en un véritable code écrit : l’Opšti Imovinski Zakonik. Là où la plupart des États européens héritaient du droit romain ou s’inspiraient du code napoléonien, le Monténégro élabora un système juridique enraciné dans ses propres coutumes sociales et tribales. Bref : le pays avait une âme, et il l’avait forgée bien avant qu’on ne vienne contester son existence comme nation.
L’Union européenne, accélérateur ou solvant de l’identité monténégrine ?
Depuis 2006, le pays s’est résolument tourné vers l’Ouest. Adhésion à l’OTAN en 2017. Statut de candidat à l’Union européenne obtenu en 2010. Objectif affiché des autorités : devenir, à l’horizon 2028, le vingt-huitième État membre de l’Union. Cette intégration accélérée intervient pourtant — et c’est là tout le paradoxe que pointe l’article de référence — avant même que le Monténégro n’ait achevé de se définir lui-même comme nation.
Or l’architecture institutionnelle bruxelloise n’est précisément pas neutre. Harmonisation linguistique, cadres réglementaires standardisés, érosion progressive des particularités culturelles présentée comme condition d’appartenance : l’ensemble suppose, pour être absorbé sans dégât, des identités nationales préalablement consolidées. Les États fondateurs comme la France ou les Pays-Bas pouvaient encaisser cette pression précisément parce qu’ils étaient entrés dans le projet en disposant déjà d’une conscience nationale enracinée. Le Monténégro, lui, entrerait dans l’Union au moment même où sa consolidation interne demeure inachevée et où la question identitaire continue d’être activement contestée. Le risque, en somme, est de produire ni de bons Européens ni de vrais Monténégrins : des citoyens flottants, ni installés dans leur identité propre ni pleinement insérés dans la culture européenne, et finalement étrangers aux deux.
Plamenatz l’avait formulé avec netteté, en s’appuyant sur Mazzini : on ne devient pas véritablement européen sans d’abord être pleinement soi-même comme peuple. Un homme qui se sent inadéquat ou inférieur dans son identité nationale ne deviendra pas un bon Européen — il deviendra un supplicant. Un Monténégrin qui doute que le monténégrin soit même une langue, qui ne sait pas si sa nation se distingue réellement d’une autre, n’abordera pas l’adhésion comme un partenaire égal apportant un héritage civilisationnel à un projet commun, mais comme un demandeur reconnaissant d’être absorbé.
Une question de survie civilisationnelle
Cette controverse n’est pas une querelle de mots ni un débat de spécialistes. Nier une langue, une culture, une histoire, c’est nier la souveraineté du peuple qui en est porteur. Un État sans nation est un corps sans âme — un cadavre, écrit l’auteure. Vingt ans après l’indépendance, et alors que l’intégration européenne s’accélère, la reconnaissance pleine et entière de l’identité monténégrine devient une nécessité politique vitale. Un État qui ne peut pas répondre à la question de savoir qui sont ses citoyens ne peut pas les représenter. Un peuple incapable de formuler lui-même cette réponse verra d’autres la formuler à sa place — selon des termes qui ne seront pas les siens.
Gorski vijenac avait, en réalité, déjà fourni la réponse. La survie d’un peuple suppose la lucidité sur ce qu’il est et le refus que quiconque, fût-ce avec les meilleures intentions du monde, lui impose une définition étrangère. Le Monténégro a tenu face à des siècles de pression ottomane, face à l’effacement forcé de son État en 1918, face à des décennies de communisme yougoslave. La question qui se pose aujourd’hui, en cet anniversaire, est celle-ci : tiendra-t-il face à l’Union européenne ? La réponse dépendra moins des chapitres d’acquis communautaire qu’il aura su transposer que de sa capacité à demeurer lui-même tout en s’ouvrant. La souveraineté véritable ne se réduit pas à un drapeau et à un siège aux Nations unies. Elle exige un sens consolidé de ce que le peuple représenté par l’État est réellement.
Sans cette assise intérieure, le Monténégro risque d’être politiquement présent sur la carte de l’Europe sans plus être substantiellement présent à lui-même. Ce serait alors une indépendance formelle bâtie sur une dissolution silencieuse — exactement l’inverse de ce que les Verts du début du XXe siècle, et les électeurs de 2006, croyaient avoir conquis.
Photo d’illustration : PIxabay (cc)
[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.
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2 réponses à “Vingt ans après son indépendance, le Monténégro face à un dilemme identitaire que l’Union européenne risque d’aggraver”
Le macédonien est il un dialecte bulgare ou une langue distincte ? Les Macédoniens sont ils des Grecs slavisés ?
Le serbe et le croate sont ils une seule et même langue écrite avec deux alphabets ?
Petite question qui n’est pas abordée dans l’article : le Montenegro a-t-il « bénéficié » d’apports de populations serbes (voire panserbes) en provenance de Serbie et du Kosovo ?