La fournaise du Midi a ceci de particulier qu’elle donne aux idées une sécheresse presque biblique. J’étais arrêté sur une aire sans grâce, entre bitume brûlant, cigales invisibles et borne de recharge, attendant que ma voiture consentît à reprendre assez de force pour poursuivre sa route. Il n’y avait là ni café digne de ce nom, ni ombre véritable, ni conversation humaine, seulement cette lumière crue qui rend les carrosseries presque blanches et les hommes un peu plus lucides, ou plus irritables.
C’est dans ces conditions peu propices à la théologie politique que je lus, sur ma tablette, un article du Telegraph signé Daniel Johnson. Le titre, déjà, avait de quoi faire sourire : « Why the Brexit “fruitcakes and loonies” were right all along ». Les « dingues » et les « illuminés » du Brexit auraient donc eu raison depuis le commencement. Le sous-titre allait plus loin encore : le Royaume-Uni serait devenu une société forte depuis sa sortie de l’Union européenne, tandis que ses voisins continentaux verseraient dans l’anarchie.
Il faut admirer cette capacité anglaise à parler du délabrement des autres avec une tasse de thé à la main, tandis que le plafond s’effondre au-dessus du salon.
L’article de Daniel Johnson n’est pas sans intérêt. Il contient même des remarques justes. L’Union européenne de 2026 n’est plus celle de 2016. Elle a subi le Brexit, le Covid, la guerre en Ukraine, la crise migratoire, l’affaiblissement industriel, la pression américaine, la concurrence chinoise, le réveil des nations, la colère des peuples. Le vieux rêve bruxellois d’une convergence douce, administrative, irrésistible, a pris du plomb dans l’aile. L’Allemagne ne ressemble plus à la machine tranquille que les européistes français regardaient autrefois avec des yeux de séminaristes devant une relique. La France tremble. L’Italie compose. La Pologne se muscle. Les peuples demandent des comptes.
Tout cela est vrai.
Ce qui l’est beaucoup moins, c’est la comparaison implicite. Car le Telegraph parle de l’Europe comme d’un navire troué sous la ligne de flottaison et du Royaume-Uni comme d’une forteresse libérale ayant retrouvé son aplomb. Or le Royaume-Uni contemporain ressemble moins à une forteresse qu’à une belle maison de famille dont les héritiers se disputent dans le vestibule pendant que l’humidité monte par les murs.
Daniel Johnson cite lui-même un chiffre terrible : selon un sondage Ipsos, 68 % des Britanniques pensent que leur pays va dans la mauvaise direction. Il faut être d’une hypocrisie toute britannique pour transformer cette donnée en preuve de solidité nationale. Un peuple dont plus des deux tiers regardent l’avenir avec inquiétude n’est pas exactement un peuple réconcilié avec lui-même. On peut appeler cela du courage insulaire. On peut aussi y voir une nation épuisée par ses propres contradictions.
Depuis plusieurs semaines, les réseaux britanniques bruissent de scènes dont aucune société forte ne devrait se vanter : manifestations violentes, colère autour du meurtre d’Henry Nowak, accusations de two-tier policing, défiance croissante envers une police perçue par une partie du peuple comme étrangère à ceux qu’elle devrait protéger. Les chiffres officiels peuvent bien montrer une baisse des homicides ou des infractions au couteau. Le pays n’en demeure pas moins travaillé par une anxiété profonde devant la violence ordinaire. Près de cinquante mille faits impliquant couteaux ou objets tranchants en une année ne composent pas exactement une pastorale de paix civile.
On me dira que l’Europe continentale connaît, elle aussi, violences, émeutes, immigration débridée, quartiers perdus, attaques islamistes, troubles politiques. Sans doute. Je n’ai jamais pris Bruxelles pour la Jérusalem céleste. Pourtant l’article du Telegraph procède comme si le Royaume-Uni, parce qu’il a quitté l’Union, s’était extrait du désordre occidental. C’est là que la chose devient cocasse. Le Royaume-Uni n’a pas échappé à la crise. Il l’a nationalisée.
Le Brexit fut, pour les Anglais, un geste de souveraineté. Je n’ai jamais méprisé ce geste. Je l’ai même souvent regardé avec respect. Un peuple qui décide de reprendre sa liberté politique, même maladroitement, mérite mieux que les ricanements des fonctionnaires européens et des bourgeoisies métropolitaines. La question n’est donc pas de savoir si le Brexit fut légitime. Il le fut. La question est de savoir ce que Londres en a fait.
Pour l’instant, pas grand-chose qui ressemble à une renaissance.
Le Royaume-Uni a quitté l’Union européenne, mais il n’a pas retrouvé la maîtrise de ses frontières. Il a quitté Bruxelles, mais il n’a pas rétabli son industrie. Il a quitté les règlements européens, mais il demeure pris dans une bureaucratie interne, dans le juridisme, le multiculturalisme, les lubies de la diversité, la police du langage, l’effondrement de certains services publics, la crise du logement, les files d’attente médicales, la décomposition d’un patriotisme commun. Il a rendu son passeport plus bleu. Il n’a pas rendu son État plus romain.
Cette faiblesse se voit jusque dans la mer, qui fut jadis le miroir de la puissance anglaise. Un Royaume-Uni qui ne peut plus montrer une présence navale crédible là où brûle le Proche-Orient devrait parler avec un peu moins d’arrogance des insuffisances européennes. Lorsque l’on a régné sur les océans, puis que l’on se demande laborieusement quel bâtiment peut être envoyé sans déshabiller Pierre pour rhabiller Paul, il serait convenable de garder un ton modeste. La Royal Navy conserve des savoir-faire, des marins, des traditions. Elle manque souvent de coques, de munitions, de profondeur, de disponibilité. La devise « Britannia rules the waves » survit mieux sur les tasses commémoratives que dans les ordres d’opération.
En face, l’Union européenne, que Daniel Johnson décrit volontiers comme rompue, n’a pourtant jamais été aussi contrainte de regarder le réel. Le réveil est lent, bureaucratique, insuffisant, parfois grotesque. Il n’en est pas moins réel. L’Allemagne réarme à une échelle qui eût paru impensable il y a quinze ans. Les budgets militaires remontent. Les pays de l’Est ont cessé depuis longtemps de croire aux berceuses kantiennes. La guerre en Ukraine a donné aux Européens une conscience brutale de leur vulnérabilité. Même sur l’immigration, sujet où Bruxelles a longtemps porté le bonnet d’âne avec componction, le discours change.
Il vient ainsi d’être voté au Parlement européen une réforme très intéressante sur le retour des étrangers en situation irrégulière, avec l’idée de centres de retour hors de l’Union. On peut discuter les détails, les garanties, l’efficacité future. Le symbole, lui, est considérable. L’Europe qui, hier encore, traitait toute demande de fermeté comme une maladie morale, commence à admettre que l’expulsion des clandestins n’est pas une fantaisie de populistes, mais une condition minimale de crédibilité politique. Le Telegraph préfère y voir la preuve que l’Union court derrière les thèmes du Brexit. On peut aussi y voir le contraire : une Europe qui apprend, tardivement, à corriger ses folies sans se dissoudre.
Daniel Johnson croit tenir son grand argument en constatant que les thèmes autrefois britanniques, souveraineté, immigration, défiance envers Bruxelles, retour des nations, traversent désormais tout le continent. Il a raison sur le phénomène et tort sur sa conclusion. Ce n’est pas nécessairement la preuve que le Brexit a eu raison contre l’Europe. C’est la preuve que les peuples européens, y compris à l’intérieur de l’Union, veulent reconquérir ce que la technocratie leur a confisqué. La bataille n’est plus entre Londres et Bruxelles. Elle est entre les nations européennes et les appareils qui prétendent parler en leur nom.
De ce point de vue, l’Union européenne n’est pas aussi morte qu’on le dit. Elle se transforme sous la pression des faits. Elle résiste, puis cède. Elle moralise, puis calcule. Elle condamne, puis imite. Elle demeure souvent insupportable, lourde, bavarde, réglementaire, pleine de cette arrogance d’experts qui croient que le monde est un formulaire mal rempli. Cependant elle contient encore des peuples, des États, des armées, des industries, des ports, des ingénieurs, des frontières, des mémoires, des colères et des capacités de retournement. Le cadavre bouge beaucoup.
Le Telegraph a beau ironiser sur Bardella, Weidel, Tusk, les droites nationales, les colères allemandes et françaises, il passe à côté d’une évidence : ces mouvements ne sont pas seulement des signes d’anarchie. Ils sont aussi des symptômes de vitalité politique. Une société complètement morte ne se fâche plus. Elle administre son agonie. Les peuples européens, eux, se fâchent encore. Ils se trompent parfois, s’égarent, choisissent mal leurs tribuns, confondent colère et stratégie. Toutefois ils n’ont pas renoncé à vouloir exister.
Le Royaume-Uni, lui, semble parfois avoir confondu souveraineté et solitude. Il a repris le contrôle formel de ses lois, puis découvert que le plus difficile n’était pas de quitter Bruxelles, mais de gouverner Londres. Il pensait se libérer d’un empire réglementaire. Il découvre qu’il a produit chez lui sa propre caste sacerdotale, celle des juges, des ONG, des administrations, des commissaires à l’égalité, des policiers de la diversité, des universités, des bureaucraties sanitaires et climatiques. L’ennemi n’était pas seulement à Bruxelles. Il était aussi à Whitehall.
C’est ce que l’article de Daniel Johnson ne veut pas voir. Il préfère le récit confortable d’un Royaume-Uni raisonnable, libéral, multiethnique, solide, comparé à une Europe continentale travaillée par les démons du nationalisme. Cette opposition a le charme des vieilles cartes d’école : ici la mer protectrice, là le continent fiévreux ; ici le parlementarisme, là les foules ; ici Badenoch, là Weidel ; ici le compromis anglais, là la brutalité allemande et française. Le problème est que la carte ne correspond plus au territoire.
Le Royaume-Uni n’est pas au-dessus de la crise européenne. Il en est une variante insulaire.
Cette variante a ses qualités. Le pays conserve une presse plus libre que la nôtre, une tradition parlementaire moins ridicule que beaucoup d’assemblées continentales, un sens du débat plus vif, une City encore puissante, des universités capables de rayonner malgré leur wokisme, un génie pratique qui n’a pas entièrement disparu. L’Europe aurait tort de mépriser cela. Elle aurait même beaucoup à apprendre de certaines libertés anglaises, si celles-ci n’étaient pas elles-mêmes en voie de rétrécissement.
En revanche, les Anglais feraient bien d’abandonner leur vieille manie de regarder le continent comme un hôpital de fous où ils viendraient, depuis leur île, diagnostiquer les fièvres. Leur île est malade aussi. Elle souffre de la même submersion migratoire, du même déclassement industriel, du même affaiblissement militaire, du même effondrement de la confiance populaire, de la même police idéologique, de la même incapacité des élites à nommer le réel. La poutre britannique est si grande qu’elle pourrait servir de mât à un vaisseau de ligne.
Je refermai l’article. La voiture n’était toujours pas chargée. La borne affichait avec lenteur ses pourcentages, comme une bureaucratie miniature, impassible, lumineuse, vaguement hostile. Autour de moi, le Midi rôtissait. Je pensais à ces Anglais qui, depuis le confort desséché de leurs certitudes, expliquent que l’Europe continentale sombre dans l’anarchie, tandis que leur propre pays voit des adolescents mourir au couteau, des manifestants affronter la police, des marins manquer de navires et des citoyens ne plus croire à la direction prise par le royaume.
L’Europe n’est pas sauvée. Elle est inquiète, vieillissante, divisée, envahie de normes, de dettes et de scrupules imbéciles. Pourtant elle commence à comprendre que l’histoire est revenue. Elle réarme. Elle durcit son discours migratoire. Elle cherche, maladroitement, une puissance. Le Royaume-Uni, lui, a voulu sortir de l’Union pour retrouver l’histoire, puis découvre que l’histoire ne se laisse pas convoquer par référendum.
Le Brexit n’était pas une erreur morale. Il fut peut-être même un acte juste. Encore fallait-il qu’il fût suivi d’un État digne de ce nom, d’une frontière tenue, d’une économie redressée, d’une marine disponible, d’une élite moins frivole, d’un peuple moins abandonné à ses fractures. Faute de quoi la souveraineté ressemble à une clé retrouvée pour une maison dont on a laissé pourrir les murs.
Balbino Katz
Chroniqueur des vents et des marées
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