Dans le bus qui me conduisait ce matin de Lechiagat à Quimper, afin d’y prendre le train, la chaleur avait déjà cette épaisseur mauvaise des jours où l’air colle aux tempes. Par les vitres, la campagne cornouaillaise paraissait moins verte que lasse. Les talus eux-mêmes semblaient avoir perdu leur insolence. On eût dit que la Bretagne, d’ordinaire si prompte à laver les excès du monde sous une pluie honnête, subissait à son tour cette fournaise continentale qui fait taire les bêtes, courbe les anciens et donne aux hommes le sentiment physique de leur petitesse.
Je lisais d’un œil distrait Libération, ce qui est toujours une imprudence avant le café, lorsque je tombai sur un éditorial signé Paul Quinio. Il y était question de chaleur, de bacheliers accablés, d’agriculteurs empêchés, d’ouvriers sur les chantiers, de personnes âgées en souffrance, de pauvres exposés les premiers aux violences du thermomètre. Jusque-là, rien à redire. Le journaliste partait du réel, c’est-à-dire de ce que chacun peut constater avec ses yeux, sa peau, ses poumons, ses nuits sans sommeil et ses volets tirés dès le matin.
Puis venait le sermon.
La canicule devenait l’occasion de dénoncer les « sornettes » climatosceptiques entendues sur CNews, chaîne de l’inévitable Vincent Bolloré, milliardaire d’extrême droite, selon la titulature désormais obligatoire dans les paroisses progressistes. Pascal Praud et ses comparses étaient appelés à comparaître devant le tribunal du réel. On invoquait les présentateurs météo, les faits, le consensus scientifique, le changement climatique, la nécessité de mieux préparer le pays aux défis qui viennent. L’éditorial concluait en substance qu’il faut s’attacher à des faits qui sautent aux yeux et sont étayés scientifiquement, car c’est là défendre une certaine idée de la démocratie.
J’avoue avoir souri. Non de ce sourire heureux qui accompagne une pensée fine, mais de ce sourire bref que l’on a devant une tartufferie parfaite. En quelques lignes, Paul Quinio venait d’offrir au lecteur un spécimen presque pur de l’hypocrisie intellectuelle de la gauche contemporaine. Elle invoque la science avec des trémolos de sacristain lorsque la science confirme ses préférences. Elle la récuse, la soupçonne, la recouvre de morale et parfois l’excommunie lorsqu’elle dérange ses songeries.
Sur le climat, il faudrait croire les chiffres, les courbes, les modèles, les relevés de température, les séries longues, les institutions savantes, les rapports accumulés. Fort bien. La nature se moque des états d’âme. Le thermomètre n’est pas fasciste. La sécheresse n’a pas lu Maurras. La canicule ne possède pas de compte sur X. Lorsque les blés brûlent, lorsque les nappes phréatiques baissent, lorsque les villes deviennent des poêles à frire, le réel entre sans frapper.
Seulement, pourquoi cette révérence envers les faits s’interrompt-elle dès que l’on quitte le climat pour d’autres domaines également mesurables ? Pourquoi le même journalisme qui somme CNews d’obéir au réel devient-il soudain poète, procureur, assistante sociale ou gardien de vestiaire idéologique lorsqu’il s’agit d’immigration, de délinquance, d’école, de démographie, d’énergie nucléaire ou d’assimilation ?
Là est la plaisanterie, et elle est énorme.
Car le réel ne se présente pas à nous seulement sous la forme d’un soleil accablant. Il se présente aussi sous celle des statistiques migratoires, des quartiers transformés, des écoles où le maître ne transmet plus mais pacifie, des hôpitaux saturés, des prisons pleines, des campagnes abandonnées, des frontières administrativement poreuses, des villes où l’on change de langue en changeant de trottoir. Ce réel-là saute aussi aux yeux. Il saute même parfois à la gorge. Toutefois, lorsque des Français le décrivent, on ne leur répond plus par les faits, mais par les anathèmes. Ils ne constatent pas, ils « fantasment ». Ils ne s’inquiètent pas, ils « se radicalisent ». Ils ne demandent pas des comptes, ils « reprennent les éléments de langage de l’extrême droite ».
Voilà la science à éclipses. Elle éclaire le plateau lorsqu’elle sert le progressisme. Elle disparaît derrière un nuage moral lorsqu’elle menace le décor.
Prenons l’énergie nucléaire. Voilà une énergie dense, pilotable, décarbonée, d’une efficacité stratégique incomparable pour un pays qui prétend rester souverain. La France, notre grand voisin, par son histoire industrielle, par ses ingénieurs, par son génie colbertiste, par cette vieille capacité à dresser des ouvrages durables contre les caprices du temps, avait bâti là l’un de ses derniers instruments de puissance. Le consensus technique, dans ce domaine, est autrement plus solide que les rêveries pastorales sur l’éolienne de bocage et le panneau solaire distribué comme une hostie écologique. Cela n’a pas empêché une partie de la gauche de traiter le nucléaire comme une souillure métaphysique, un péché industriel, une monstruosité prométhéenne.
Sur ce sujet, le savant cède devant la prêtresse. L’ingénieur est prié de se taire. Le mégawatt doit s’incliner devant la sensibilité militante. On célèbre la science pour expliquer la canicule, puis on l’oublie pour organiser la production électrique. On croit le climatologue quand il annonce le réchauffement, on soupçonne le physicien quand il rappelle que l’atome civil peut éviter le charbon, le gaz et l’impuissance. Curieuse fidélité aux faits.
L’école offre un autre exemple, plus délicat encore. Dès que l’on tente d’évaluer sérieusement les niveaux, les écarts, les effets des méthodes pédagogiques, les aptitudes mesurées, la transmission, la discipline, les conséquences de l’hétérogénéité linguistique ou sociale sur l’apprentissage, la gauche baisse le rideau. Elle ne veut plus de mesures, elle veut des intentions. Elle ne veut plus regarder les résultats, elle veut préserver le récit. Elle préfère accuser l’école ancienne, la bourgeoisie, les préjugés, les notes, les classements, les héritages, plutôt que de considérer froidement ce qui marche et ce qui ne marche pas.
On pourrait poursuivre avec la sécurité. Les chiffres existent. Les faits divers s’empilent. Les magistrats parlent, les policiers savent, les habitants subissent, les commerçants ferment plus tôt, les femmes changent de trajet, les vieux évitent certains arrêts de bus. La gauche demande alors de « contextualiser ». Admirable mot, qui signifie souvent : retarder le moment où il faudra nommer. Il faut contextualiser la violence, sociologiser l’agression, excuser le pillage, expliquer la récidive, soupçonner la victime de céder à une panique morale. Le réel, quand il dément l’idéologie, devient une construction sociale.
J’avais encore en mémoire, dans ce bus étouffant vers Quimper, les deux dames aux cheveux bleus de mon précédent Libération, ces prêtresses bénévoles d’un monde qui s’efface, penchées sur leur journal comme sur un missel dont elles auraient perdu la foi sans renoncer au rite. Elles croyaient lutter contre le fascisme en refusant de voir le peuple. Paul Quinio croit défendre la science en ne l’acceptant que par intermittence. C’est la même maladie. Le réel est reçu lorsqu’il confirme la liturgie. Il est maudit lorsqu’il se comporte mal.
Le plus piquant est cette manière de lier les faits à la démocratie. Selon l’éditorialiste, s’attacher à ce qui saute aux yeux et se trouve étayé scientifiquement, ce serait défendre une certaine idée de la démocratie. La formule est belle. Elle serait même juste si ceux qui l’emploient acceptaient de l’appliquer à tout. Une démocratie digne de ce nom suppose des citoyens capables de nommer ce qu’ils voient. Elle suppose que les hommes puissent décrire leur rue, leur école, leur village, leur hôpital, leur facture d’électricité, leur bulletin de salaire, leur gare, leur quartier, sans qu’un clergé de rédaction vienne aussitôt leur expliquer qu’ils ont mal vu.
La démocratie n’est pas l’art d’imposer au peuple la portion de réel compatible avec les rêves de la gauche. Elle est, ou devrait être, la confrontation ordonnée des expériences vécues, des intérêts, des héritages, des chiffres et des jugements. Elle meurt lorsque les faits deviennent des otages. Elle s’abîme lorsque les rédactions décident que la température est objective, mais que l’insécurité est subjective, que le climat est scientifique, mais que l’immigration est fantasmatique, que le vaccin relève de la raison, mais que le nucléaire relève de la passion mauvaise.
Pour ma part, j’ignore trop du sujet climatique pour prétendre avoir une opinion savante. Je ne suis ni météorologue, ni climatologue, ni physicien de l’atmosphère, et je laisse volontiers aux spécialistes ce qui relève de leur compétence propre. Je sais seulement qu’il n’y a nul honneur à nier par humeur ce que l’on peut mesurer, comme il n’y a nulle grandeur à transformer chaque mesure en instrument de domination politique. Le conservateur, le vrai, devrait d’ailleurs comprendre que l’homme n’habite pas une abstraction, mais une terre, des saisons, des paysages, une durée. Protéger un pays, c’est aussi protéger ses eaux, ses sols, ses forêts, ses ports, ses cultures, ses bêtes, ses paysans. Celui qui aime les patries concrètes ne traite pas la nature comme une poubelle mondialisée.
Cependant, la question n’est pas là. La question est celle-ci : pourquoi les mêmes hommes qui prétendent défendre la science contre CNews refusent-ils la même discipline intellectuelle dès que la science ou la mesure conduisent à des conclusions désagréables pour leur monde ?
C’est que la gauche n’aime pas la science. Elle aime l’autorité de la science. Elle n’aime pas les faits. Elle aime les faits utiles. Elle n’aime pas le réel. Elle aime le réel lorsqu’il peut être enrôlé dans une cause déjà écrite. Dans son théâtre, le savant tient le rôle du témoin à charge contre la droite. Qu’il parle contre les frontières ouvertes, contre le pédagogisme, contre le démantèlement énergétique, contre les illusions judiciaires, contre l’angélisme migratoire, et le voilà aussitôt suspect, réactionnaire, essentialiste, complotiste ou vendu à des intérêts obscurs.
CNews peut raconter des sottises. Cela arrive à toutes les chaînes, surtout à celles qui vivent du débat permanent et de l’indignation cadencée. Les plateaux télévisés ne sont pas des académies des sciences, et l’on n’y entre pas comme chez Pasteur. Il demeure que le reproche venu de Libération prête à rire par son énormité. Voir ce journal, qui a si souvent remplacé l’enquête par le réflexe pavlovien, la contradiction par la dénonciation, l’expérience populaire par le catéchisme sociologique, donner des leçons d’obéissance au réel, c’est un peu comme écouter un ivrogne expliquer les vertus de la tempérance à la sortie d’un bal de noces.
Le journaliste de gauche adore la science lorsqu’elle lui permet de traiter son adversaire de crétin dangereux. Il adore les faits lorsqu’ils lui permettent d’excommunier le peuple qui regarde ailleurs. Il adore le consensus lorsqu’il peut en faire une matraque morale. Il devient beaucoup moins zélé lorsque les faits exigent de choisir entre la vérité et le confort de ses fréquentations.
Cette hypocrisie, au fond, est plus grave que l’erreur. L’erreur peut se corriger. L’hypocrisie s’installe, prospère, s’habille de vertu, donne des leçons et finit par gouverner les esprits faibles. Elle explique pourquoi tant de Français ne croient plus les journalistes, même lorsqu’ils disent vrai. À force d’avoir truqué le rapport au réel sur tant de sujets, la presse progressiste s’étonne que sa parole ne porte plus lorsqu’elle parle du climat, de la santé ou de la science. Elle a scié la branche, puis elle accuse les passants de ne pas admirer l’arbre.
La vérité tient peut-être en une formule simple : la gauche veut bien du réel comme témoin, jamais comme juge. Elle l’appelle lorsqu’il condamne ses ennemis. Elle le récuse lorsqu’il la condamne elle-même. Elle adore la science en blouse blanche, à condition que celle-ci ne traverse pas la rue pour entrer dans l’école, la centrale nucléaire, le commissariat, la maternité, le tribunal, la frontière ou le quartier.
Or nous vivons dans le réel. Non dans un éditorial. Non dans un séminaire. Non dans la vapeur charitable des dames bleues penchées sur Libération. Nous vivons dans un monde qui chauffe, certes, mais aussi dans des nations qui se défont, des familles qui s’épuisent, des frontières qui cèdent, des écoles qui renoncent, des campagnes qui meurent, des villes qui se fragmentent. Le réel ne choisit pas ses thèmes selon la ligne politique d’un journal. Il vient tout entier. Il apporte la canicule et le reste. Il exige d’être regardé sans cligner des yeux.
La gauche peut continuer de trier les faits comme une bourgeoise trie ses domestiques, celui-ci entre au salon, celui-là reste à l’office. Elle peut continuer de chanter la science les jours de chaleur et de la bâillonner les jours où elle parle d’atome, d’ordre, d’école, de frontières ou de civilisation. Elle peut encore, quelque temps, appeler cela démocratie. Le vieux monde médiatique est plein de ces mots qu’il répète pour ne pas entendre leur ruine.
Seulement, les peuples, eux, sentent la chaleur. Ils sentent aussi le mensonge. Et le mensonge, par temps de canicule, finit toujours par tourner.
Balbino Katz
Chroniqueur des vents et des marées
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5 réponses à “Canicule oui, immigration non : voyage dans la science sélective des éditorialistes de gauche”
Les bons cotés de l’Utopie permettent aux privilégiés de rêver d’un autre réel. Pour les plus fragiles, la religion, ses rituels, ses prières et son emprise permettent de vivre dans l’espoir d’une autre vie. Echapper au réel est un enjeu de survie depuis trop longtemps pour que l’humanité puisse s’en détacher en quelques siècles.
Il n’est pas étonnant que la gauche qui invente la « libération » sous toutes ses formes mette tous ses espoirs, ses fantasmes et ses moyens dans la libération vis à vis du réel. C’est sa planche de salut pour prendre le pouvoir sur les hommes. C’est la dernière religion.
Merci de nous « décrypter » ses sermons médiatiques. Il faut protéger les enfants qui sont naturellement pourvu de l’envie de croire et d’aimer; conditions de leurs progrès.
Bien vu
Être obligé de lire Libération pour votre travail, je vous plains !
Je préfèrerai les chroniques du fils de son père…T.O. car chez moi on préfère l’original à sa copie.
Moauis… Sauf que l’échelle des évènements climatiques ne permet pas de conclure doctement qu’il y a un réchauffement climatique anormal, pas naturel… Il y a 12000 ans, il y avait un putain de glacier à la place de la tour Eiffel ; que l’on est entré dans une phase climatique de réchauffement bien avant que le premier homme ne fasse de la métallurgie. S’affoler du changement n’est pas s’intéresser au vrai problème insoluble de savoir si les activités humaines vont déplacer la limite au delà de laquelle le cycle naturel s’inverse au point de transformer lq terre en une nouvelle vénus.