J’ai retrouvé mes habitudes au bar des Brisants, ce qui est une manière modeste de reprendre possession du monde. La mer était grise, le ciel pommelé, et les bateaux du Guilvinec rentraient l’un après l’autre avec cette allure besogneuse des gens qui n’ont point le loisir de méditer sur le destin des empires. À l’intérieur, quelques habitués faisaient sonner leurs tasses sur le zinc. On parlait de la pêche, du prix du gasoil, d’un moteur récalcitrant et de la chaleur qui, durant plusieurs semaines, avait fait de notre Bretagne une province égarée du Midi.
Le hasard, qui dispose mieux les rencontres que ne le font les agendas, plaça sur mon chemin une ancienne connaissance du bar de l’Océan. Je ne l’avais pas revue depuis quelque temps. Elle est sinisante, lit le chinois, suit la presse de Pékin et de Taïwan et connaît assez intimement ce pays pour se défier tout ensemble de ses admirateurs et de ses ennemis. Chaque conversation avec elle ouvre une fenêtre sur une Chine fort différente de celle que montrent nos gazettes.
Nous nous saluâmes avec ce plaisir sans effusion des gens qui savent qu’ils vont reprendre une conversation interrompue plutôt qu’en commencer une nouvelle. Je lui demandai ce qu’elle pensait des progrès chinois que l’on nous annonce presque chaque semaine : nouveaux porte-avions, trains à grande vitesse, véhicules électriques, robots, intelligence artificielle, ports gigantesques et villes surgies de terre comme par enchantement.
Elle regarda un instant par la baie vitrée, vers les chalutiers qui se serraient dans le port.
« Nous autres, Européens, me dit-elle, nous regardons beaucoup les grues. »
Je crus d’abord qu’elle parlait de celles du quai en face.
« Les grues, les ponts, les voies ferrées, les immeubles, les usines. Tout ce qui se photographie. Nous voyons ce que la Chine construit. Nous regardons moins ce qu’elle détruit. »
La formule avait quelque chose de sommaire, presque d’injuste. Elle contenait pourtant une vérité que deux longs articles de la presse anglaise, lus quelques jours plus tôt, venaient précisément d’éclairer. L’un considérait la Chine depuis les hauteurs de l’économie mondiale, de l’énergie et de l’industrie. L’autre entrait dans un appartement ouvrier du Shandong et suivait la vie d’une femme née sous la politique de l’enfant unique. Ensemble, ils dessinaient un même paysage : celui d’une puissance immense, parfaitement réelle, dont les assises humaines se lézardent.
Nous sommes habitués à contempler la Chine comme on regardait autrefois passer une armée. On en compte les divisions, les navires, les fusées, les hauts-fourneaux et les locomotives. On mesure la longueur de ses quais, la cadence de ses chantiers navals, le nombre de ses brevets et le tonnage de ses exportations. L’Europe, qui ne sait plus construire une centrale électrique sans se quereller pendant quinze ans, observe avec un mélange de fascination et de dépit un pays capable de couvrir des collines de panneaux solaires, de lancer des lignes ferroviaires en quelques années et d’ériger des villes entières là où se trouvaient hier des rizières.
Il serait vain de prétendre que cette puissance n’est qu’un décor peint. La Chine ne ressemble nullement à ces principautés ruinées qui dissimulaient leur misère derrière une parade militaire. Ses usines existent, ses ingénieurs travaillent, ses ports chargent les marchandises du monde et ses trains arrivent, paraît-il, à l’heure. L’appareil productif chinois constitue l’une des plus prodigieuses réalisations matérielles de l’histoire.
À l’aube du siècle, les dirigeants de Pékin comprirent qu’ils ne rattraperaient peut-être jamais l’Occident dans la fabrication des automobiles à essence. Ils décidèrent donc de sauter une étape et de prendre la tête du véhicule électrique. L’État subventionna les industriels, forma les ingénieurs, assura les débouchés et protégea le marché intérieur. Un quart de siècle plus tard, la Chine produit environ sept voitures électriques sur dix vendues dans le monde.
Le même dessein fut appliqué aux batteries, aux panneaux photovoltaïques et aux terres rares. Pour le solaire, la Chine importa d’abord la technique allemande, la perfectionna, produisit à grande échelle, puis noya le marché sous des équipements dont les fabricants européens ne pouvaient soutenir les prix. Elle fournit désormais la majorité des panneaux utilisés sur la planète. Quant aux terres rares, ces minerais indispensables aux aimants, aux moteurs et à maints appareils de haute technologie, sa prééminence tient moins à l’abondance de ses gisements qu’à sa maîtrise du raffinage, besogne salissante et coûteuse que les Européens avaient abandonnée avec soulagement.
Cette politique n’a rien d’improvisé. Là où nos gouvernements publient des plans qu’ils oublient avant la fin de la saison, Pékin fixe un objectif, mobilise les banques, les provinces, les universités et les entreprises, puis accepte de perdre beaucoup d’argent jusqu’à ce que les concurrents disparaissent. L’Occident raisonne en exercices budgétaires. La Chine raisonne en générations industrielles.
Son avance dans la robotisation révèle la même méthode. Les Américains cherchent à créer une intelligence artificielle qui raisonne, converse et donne au monde le vertige. Les Chinois, plus prosaïques, veulent d’abord une machine qui assemble, trie, soude, peint et contrôle. Près de la moitié des robots industriels de la planète travaillent déjà dans les usines chinoises. Ils y entrent à une cadence qui fait paraître l’industrie américaine elle-même presque nonchalante.
C’est ce spectacle qui nourrit nos frayeurs. Nous voyons une Chine qui fabrique les panneaux solaires grâce auxquels nous prétendons nous affranchir du pétrole, les batteries qui doivent remplacer nos moteurs, les aimants nécessaires à nos éoliennes, les composants de nos appareils et bientôt peut-être les machines qui feront fonctionner nos manufactures. Nous croyons sortir d’une dépendance énergétique pour entrer, avec une ingénuité de collégien, dans une dépendance industrielle plus complète encore.
La guerre, les sanctions, les tensions commerciales et l’incertitude du monde paraissent favoriser Pékin. Chaque hausse du prix du pétrole rend plus attrayants les véhicules électriques et l’énergie solaire, deux domaines où la Chine règne en maîtresse. Chaque navire américain envoyé au Proche-Orient manque en mer de Chine. Chaque querelle entre Washington et ses alliés asiatiques permet à Pékin de se présenter comme la puissance voisine, immobile et patiente, tandis que l’Amérique semble courir d’une crise à l’autre.
À ce point de la conversation, mon amie leva la main comme pour arrêter un train lancé à pleine vitesse.
« Tout cela est vrai, dit-elle. Seulement, demandez-vous pourquoi les Chinois doivent vendre tant de choses à l’étranger. »
La question paraît presque saugrenue. On exporte parce que l’on est fort. C’est du moins ce que nous avons appris. Une nation conquiert les marchés lorsqu’elle produit mieux, davantage et à moindre coût que ses rivales. L’exportation est le pavillon marchand de la victoire.
Elle peut aussi être la soupape d’une chaudière en surpression.
La Chine a bâti tant d’usines qu’elle ne sait plus toujours que faire de leur production. Dans le secteur solaire, ses capacités permettraient de fabriquer presque deux fois plus de panneaux que le monde entier n’en installe en une année. Certaines études estiment qu’une part extravagante des équipements industriels consacrés aux énergies nouvelles demeure sous-employée. Des chaînes tournent parce qu’il faut rembourser les emprunts, occuper les ouvriers, satisfaire les autorités locales et éviter la faillite. On vend alors à n’importe quel prix, parfois sans même couvrir le coût véritable de la marchandise.
Ce qui ressemble, vu du Havre ou de Hambourg, à une offensive commerciale peut donc être, vu de l’intérieur, une fuite en avant. Le produit chinois envahit le monde parce qu’il est compétitif, certes, mais également parce que le consommateur chinois ne l’achète pas.
La grande panne de la Chine n’est peut-être pas industrielle. Elle est domestique.
Le pays ne s’est jamais complètement relevé de l’effondrement immobilier commencé il y a quelques années. Pendant longtemps, l’appartement fut pour la famille chinoise ce que la terre, l’or caché dans une armoire ou le livret d’épargne furent pour d’autres peuples : la réserve, la sécurité, la preuve que les sacrifices n’avaient pas été vains. Une très grande part de l’épargne des ménages demeure enfermée dans la pierre.
Or les prix ont chuté. Des promoteurs se sont effondrés sous des montagnes de dettes. Des gouvernements provinciaux, des sociétés publiques et des banques prolongent des prêts dont chacun sait qu’ils ne seront peut-être jamais remboursés. On accorde un nouveau crédit afin de ne pas constater la perte du précédent. C’est une forme de prestidigitation comptable : on entretient le moribond pour n’avoir pas à déclarer son décès.
Dans certaines régions, les appartements ont perdu la moitié de leur valeur. Des villes nouvelles alignent des tours vides, éclairées la nuit pour donner l’illusion de la vie. On estime à plusieurs dizaines de millions le nombre de logements sans habitants, immense patrimoine de béton où reposent les économies de familles qui ne trouveront peut-être jamais d’acheteur. Le ménage qui découvre que son appartement ne vaut plus ce qu’il a payé ne court pas acheter une automobile. Il conserve son argent, diffère les dépenses, renonce au luxe et prépare des temps mauvais.
La Chine exporte donc aussi parce qu’elle ne consomme pas. Ses manufactures cherchent hors de ses frontières les clients qui lui manquent chez elle. L’Europe s’étonne de recevoir des voitures, des panneaux et des machines à des prix impossibles ; elle contemple moins la mélancolie économique dont ces cargaisons sont peut-être les messagères.
La faille devient plus profonde encore lorsque l’on quitte les bilans pour regarder les hommes. Pendant près d’un demi-siècle, le régime chinois proposa à sa population un contrat simple. Travaillez sans compter, taisez vos doutes, acceptez la discipline, et vos enfants vivront mieux que vous. Le père qui avait connu la famine vit son fils entrer à l’usine. Le fils acheta un appartement. Le petit-fils fréquenta l’université, voyagea, consomma et crut un moment que la marche ascendante ne finirait jamais.
L’expression « 996 » résumait cette civilisation du labeur : de neuf heures du matin à neuf heures du soir, six jours par semaine. Ce rythme aurait fait se cabrer nos inspecteurs du travail, mais des millions de Chinois l’acceptèrent parce qu’au bout de la chaîne il y avait une maison, une promotion, des études pour l’enfant et une amélioration visible de la condition familiale.
Le ressort est aujourd’hui moins ferme. Les diplômés sont nombreux, les emplois dignes de leurs études le sont moins. Les jeunes qui devaient devenir cadres, ingénieurs ou fonctionnaires livrent des repas, conduisent des voitures de transport ou enchaînent les besognes provisoires. Le travail dit « flexible » concerne désormais une portion considérable de la population active, souvent sans retraite solide ni véritable sécurité.
L’automatisation augmente la production sans rendre aux jeunes l’espérance qu’avaient leurs parents. La machine remplace le bras, améliore le rendement, abaisse le prix du produit exporté, puis laisse sur le seuil le diplômé qui croyait entrer dans la classe moyenne.
Il en résulte moins une révolution qu’une sécession. Les jeunes Chinois ont inventé des mots pour décrire leur retrait. Le tang ping, « rester couché », consiste à refuser la course, les heures supplémentaires, le mariage coûteux, l’appartement acheté à crédit et la compétition pour une promotion qui ne changera guère l’existence. Le runxue est l’art de préparer son départ, d’étudier les visas, les universités étrangères et les chemins, parfois tortueux, qui permettent de quitter le pays.
D’autres se reconnaissent dans les « quatre refus » : ne pas fréquenter, ne pas se marier, ne pas acheter de logement, ne pas avoir d’enfant.
Cette désertion est plus redoutable qu’une manifestation. Le pouvoir sait disperser une foule, fermer un journal, censurer un message, arrêter un opposant. Il ne sait pas obliger un jeune homme à vouloir réussir. Il ne sait pas contraindre une femme à désirer la maternité. L’État peut ordonner aux corps. Il ne commande pas longtemps aux âmes.
« Voilà ce que nous voyons, me dit mon amie. Les Occidentaux attendent toujours que les Chinois se révoltent. Ils ne comprennent pas que beaucoup ont choisi de se retirer. »
Elle parlait bas. Au comptoir, on servait un demi à un pêcheur qui venait d’entrer. La porte laissa passer une bouffée d’air humide, une odeur de sueur et de gasoil.
La blessure la plus profonde de la Chine ne vient pourtant ni de ses usines trop vastes ni de ses immeubles vides. Elle se trouve dans la famille.
Durant trente-cinq années, le Parti communiste mena l’une des expériences sociales les plus radicales jamais imposées à un peuple. La politique de l’enfant unique ne fut pas seulement une loi limitant les naissances. Elle fut une entreprise méthodique de transformation de la cellule familiale, poursuivie par une administration qui entra dans les maisons, surveilla les ventres, imposa la contraception, força des avortements et priva parfois d’existence civile les enfants nés hors du règlement.
L’un des récits anglais suit une femme que le journaliste nomme Anna. Enfant, dans une cité ouvrière du Shandong, elle entendit une nuit les cris d’une voisine enceinte de son deuxième enfant. Des hommes l’emmenaient pour interrompre la grossesse. Toute la cité entendit. Personne n’intervint.
La scène dit davantage que la brutalité administrative. Elle montre l’intrusion de l’État dans les liens de voisinage. Qui avait dénoncé la femme ? Un collègue jaloux ? Une voisine soucieuse de faire respecter une règle qu’elle-même avait subie ? Un concurrent espérant une promotion ? Après l’arrestation, chacun continua de saluer chacun. Les soupçons demeurèrent, flottant dans les couloirs de béton avec les odeurs de cuisine.
La politique de l’enfant unique naquit d’une ivresse technicienne. Des savants traitèrent la population comme un problème de balistique. Ils entrèrent dans leurs ordinateurs la fécondité, la mortalité, l’âge des femmes et la quantité de nourriture disponible. Les machines annoncèrent des milliards d’habitants et la catastrophe. Elles oublièrent ce qu’oublient volontiers les modèles : les changements de mœurs, l’urbanisation, l’instruction des femmes, le coût des enfants, la transformation des familles et la baisse naturelle de la natalité qui accompagne presque partout le développement.
On décida pourtant qu’un peuple entier pouvait être réglé comme un moteur. Les chiffres avaient parlé ; il ne restait plus qu’à contraindre les vivants à leur obéir.
Des centaines de millions d’avortements furent pratiqués durant ces décennies, sans que l’on puisse connaître la part exacte de la contrainte. Des millions de filles manquent à l’appel, victimes de l’avortement sélectif ou de l’infanticide dans une société où le garçon demeurait préféré. La Chine compte aujourd’hui plusieurs dizaines de millions d’hommes de plus que de femmes, célibataires sans épouse possible, surplus humain produit par la rencontre d’une politique totalitaire et d’une vieille préférence patriarcale.
Cette politique eut d’abord, pour certaines filles, des effets qui pouvaient sembler heureux. Anna reçut toute l’attention de ses parents, de ses grands-parents, de ses oncles et de ses tantes. Ses dons artistiques furent encouragés. Sa famille s’endetta pour lui acheter le meilleur matériel et financer son école. Dans une fratrie traditionnelle, un frère aurait peut-être reçu cette part de ressources. L’enfant unique permit à des filles d’accéder à des études et à une autonomie que leurs mères n’avaient pas connues.
L’avantage était immédiat. La dette se révéla plus tard.
À mesure que ses parents vieillissent, Anna comprend qu’elle devra les soutenir seule. Aucun frère ne prendra le relais. Aucune sœur ne pourra accompagner la mère chez le médecin ou rester auprès du père durant une hospitalisation. Toute décision, toute dépense, toute présence reposera sur elle.
Des centaines de millions de Chinois connaissent ou connaîtront cette situation. Un seul enfant devra porter deux parents, parfois encore quatre grands-parents. La famille chinoise, qui avait longtemps trouvé sa force dans l’entrelacement des générations, des frères, des sœurs, des cousins et des oncles, a été taillée au cordeau jusqu’à devenir une pyramide reposant sur une pointe.
Le régime croyait réduire le nombre des bouches. Il a multiplié les solitudes.
À cette charge matérielle s’ajoute une transformation plus secrète. Une génération entière a grandi sans frère ni sœur, sans cette première école du compromis qu’est la fratrie, sans rival quotidien, sans allié naturel, sans partage obligé de l’espace et de l’attention. On ne saurait attribuer à l’enfant unique chaque divorce, chaque solitude et chaque caractère difficile. Les hommes ne sont pas des équations, malgré ce qu’en pensaient les démographes de Pékin. Il reste que la Chine a supprimé, en quelques décennies, une expérience humaine presque universelle : celle de grandir parmi des égaux auxquels on est lié pour la vie.
Le Parti découvrit tardivement son erreur. Après avoir autorisé deux enfants, il en permit trois. Les administrations qui poursuivaient jadis les grossesses surnuméraires distribuent désormais des allocations. On promet des crèches, des congés, des horaires aménagés. On taxe davantage certains moyens de contraception. On censure sur les réseaux les discours hostiles au mariage et à la maternité.
Les résultats demeurent chétifs. Les femmes chinoises ne veulent pas davantage d’enfants parce que le Parti a changé d’avis. Les naissances ont atteint leur niveau le plus bas depuis la fondation de la République populaire. La population diminue. Les plus de soixante ans sont déjà plus de trois cents millions, tandis que la cohorte des jeunes se rétrécit d’année en année.
On ne corrige pas une politique démographique comme on modifie le tracé d’une voie ferrée. Il suffit de quelques années pour bâtir un pont. Il faut plusieurs générations pour réparer une famille. Les enfants empêchés de naître ne reviendront pas. Les frères absents ne pourront être inventés. Les jeunes femmes habituées à considérer la maternité comme une entrave ne changeront pas nécessairement de dessein pour satisfaire un nouveau plan quinquennal.
La Chine se trouve ainsi devant une contradiction singulière. Elle a perfectionné l’art de produire ce qui manque au monde, tandis qu’elle ne produit plus assez d’enfants pour prolonger son propre effort. Elle dispose des machines, des ingénieurs, des quais, des centrales, des trains et des robots. Elle manque peu à peu de naissances, de consommateurs confiants et de jeunes prêts à reprendre le fardeau.
L’image de la puissance chinoise n’est donc pas fausse. Elle est incomplète. Nous voyons le sommet de l’iceberg : les missiles, les porte-conteneurs, les voitures électriques, les mégapoles et les locomotives. Sous la ligne de flottaison se trouvent les dettes, les appartements invendables, les parents solitaires, les travailleurs sans retraite, les jeunes couchés et les berceaux vides.
L’Occident commettrait toutefois une autre erreur en annonçant avec satisfaction l’effondrement prochain de son rival. La Chine n’est pas un colosse de carton. Ses fondations matérielles sont profondes. Elle possède encore une population immense, une administration puissante, une classe d’ingénieurs remarquable, des réserves financières, un peuple endurant et un appareil industriel que nul autre pays ne saurait remplacer à brève échéance.
Une société peut longtemps continuer d’avancer par inertie. Les barrages produisent après la mort de ceux qui les ont construits. Les voies ferrées demeurent. Les robots compensent en partie le manque de bras. Les États autoritaires savent distribuer les pertes, cacher les faillites, imposer l’épargne et prolonger les entreprises déficitaires bien plus longtemps que ne l’imaginent les économistes occidentaux.
La question n’est donc pas de savoir si la Chine va s’écrouler demain. Les empires meurent rarement à l’heure annoncée par les journalistes. Ils se raidissent, s’alourdissent, deviennent moins féconds, plus soupçonneux et plus coûteux à maintenir. Ils peuvent conserver longtemps une apparence formidable alors que leur ressort intime s’est détendu.
Cette fragilité ne rend pas nécessairement la Chine plus paisible. Une puissance qui croit son heure comptée peut devenir plus pressante. Si les dirigeants de Pékin pensent que le vieillissement réduira demain leurs moyens, ils peuvent être tentés d’agir aujourd’hui. Taïwan, les archipels disputés, la mer de Chine et la rivalité avec les États-Unis ne doivent donc pas être considérés à travers la seule montée de la Chine, mais également à travers la crainte chinoise de manquer son moment.
Mon amie sinisante acheva son café. Dehors, un rayon de soleil traversait les nuages et faisait luire les ponts mouillés des bateaux.
« Les Chinois ont longtemps cru que l’avenir leur appartenait, me dit-elle. À présent, beaucoup se demandent s’ils veulent seulement en avoir un. »
Elle remit son manteau, me salua et monta sur son vélo pour rentrer chez elle, au Guilvinec. Je demeurai quelque temps devant la vitre. Sur l’autre rive, les bâtiments avaient cette solidité tranquille des choses anciennes, construites sans prétention et réparées de génération en génération. Rien n’y ressemblait aux forêts de tours chinoises, aux gares monumentales ou aux ports automatiques de Shanghai.
La Chine sait bâtir plus vite que personne. Elle sait lever des ponts, creuser des tunnels, déplacer des montagnes, dresser des villes et couvrir le monde de marchandises. Elle sait calculer la production d’une usine jusqu’au dernier boulon. Elle a cru pouvoir administrer de la même manière les familles, les naissances, les fidélités et le désir.
C’est là que le sable apparaît sous le béton.
Une civilisation ne repose pas seulement sur ce qu’elle construit. Elle repose sur les hommes qui consentent à l’habiter, sur les femmes qui acceptent de lui donner des enfants, sur les jeunes qui pensent que leur peine aura un sens, sur les familles qui transmettent autre chose que des dettes et un appartement vide.
La Chine a peut-être conquis l’avenir technique au moment précis où elle rétrécissait son avenir humain. Elle produit les machines du siècle qui vient. Il reste à savoir qui les fera fonctionner, pour qui elles travailleront, et quel peuple aura encore le désir de monter à bord de ces trains lancés à toute allure vers une destination que personne n’ose plus nommer.
Balbino Katz
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— chroniqueur des vents et des marées —
Photo : DR
[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.
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