Ancien entraîneur de l’équipe Festina, devenu l’un des rares analystes à dénoncer publiquement les performances du peloton, Antoine Vayer scrute les watts développés par les coureurs dans les cols. Un an après notre dernier entretien, nous l’avons retrouvé au cœur du Tour de France 2026, marqué par le contrôle antidopage nocturne de Tadej Pogačar et Jonas Vingegaard, sur lequel ni la presse mainstream ni le peloton ne s’éternisent alors que ces contrôles, à la demande d’un juge, ne sortent pas de nulle part.
Son verdict est sans détour : six coureurs franchissent selon lui le seuil du « miraculeux », et le cyclisme moderne, netflixisé, aurait fait de la naïveté du public son fonds de commerce.
On ne présente plus Antoine Vayer, ou plutôt si. Ancien coureur amateur, professeur d’EPS, il fut l’entraîneur de l’équipe Festina de 1995 à 1998 — jusqu’à ce que l’affaire du même nom fasse voler en éclats les illusions du cyclisme français. Il en est sorti sans avoir organisé le dopage, mais en ayant vu le système de l’intérieur. Depuis, avec Frédéric Portoleau, il a bâti une méthode d’analyse fondée sur la puissance développée dans les ascensions — ce qui lui a valu le surnom de « Monsieur Watt ». Une méthode contestée par certains physiologistes, mais qui lui a donné raison suffisamment souvent pour qu’on l’écoute.
Nous l’avions déjà interrogé en juillet 2025. Nous l’avons retrouvé cette année, dans un Tour marqué par une actualité brûlante : le contrôle antidopage nocturne — entre 2 h et 6 h du matin — de Vingegaard puis de Pogačar, suivi le lendemain de la chute et de l’abandon du Danois.
« Le dopage, c’est bien avant la course »
Sur ce contrôle nocturne, Vayer refuse de parler d’affaire. Il y voit une évolution logique : « Le cyclisme évolue. Les techniques de dopage évoluent aussi. Si tout le monde évolue, la lutte antidopage doit évoluer aussi. » Les fenêtres de détection nocturnes sont connues depuis l’ère Armstrong, explique-t-il : sept ou huit heures pendant lesquelles on sait que les contrôleurs ne viendront pas.
Surtout, il insiste sur un malentendu tenace dans l’esprit du public : « Le dopage, ce n’est pas pendant la course, c’est avant la course. » Et de filer la métaphore automobile : « Se doper, c’est préparer sa voiture. Au lieu d’arriver avec une deux-chevaux, on arrive avec une BMW dont le moteur a été complètement boosté, même si la carrosserie est la même. »
Pendant l’épreuve, on peut « recharger » — sur trois semaines, c’est presque nécessaire. Il évoque ses échanges avec Floyd Landis, déclassé du Tour 2006 : trois poches de sang de 300 à 500 millilitres, l’une préparée avant le départ, les autres transmises pendant la course par des spectateurs, puis administrées dans le bus. Au passage, il balaie l’anecdote du whisky, longtemps colportée : « C’est complètement faux. Ce sont des histoires racontées pour éviter de raconter ce qui s’est vraiment passé. »
410, 430, 450 watts : les trois seuils
C’est le cœur de sa méthode. Vayer calcule la puissance moyenne développée dans les cols de fin d’étape — ceux qui durent plus de vingt minutes, après deux ou trois autres ascensions, quand la fatigue devrait s’exprimer.
Trois paliers structurent sa grille de lecture. Au-delà de 410 watts de moyenne, on entre dans une zone qui n’est plus normale. Au-delà de 430, la performance devient « miraculeuse ». Au-delà de 450, on est chez les « mutants ».
Ces seuils, il ne les a pas tirés d’un modèle théorique : « Quand je travaillais chez Festina, où le dopage était généralisé, j’avais un laboratoire vivant sous les yeux. »
Son constat sur le Tour 2026 est brutal. Six coureurs dépassent selon lui les 430 watts. Il cite Pogačar, au-dessus de 450, ainsi qu’Isaac del Toro, Paul Seixas, Florian Lipowitz, Vingegaard avant son abandon. « On a six Pantani », résume-t-il — six hommes capables, s’il fallait les envoyer sur l’Alpe d’Huez, de battre le record de l’Italien.
Il ajoute l’argument des moyennes horaires : 36,694 km/h en 2016, 41,044 en 2019, 41,659 en 2023, et cette année autour de 44,367. « La moyenne n’arrête pas de monter. »
« Les gains marginaux ? Un argument de ceux qui trichent »
L’objection lui est servie en boucle sur ses réseaux : vélos plus légers, aérodynamisme, nutrition révolutionnée, professionnalisation totale du mode de vie des coureurs. Vayer ne la prend pas au sérieux.
« C’est complètement faux, et c’est l’argument de ceux qui trichent ou de ceux qui soutiennent les tricheurs. » Il rappelle que ces facteurs sont intégrés aux calculs de puissance, que les vélos actuels sont plus lourds que certains de l’ère Pantani, et que l’alimentation sucrée n’a rien d’une nouveauté — même si les mélanges se sont sophistiqués. Rien de tout cela, selon lui, n’explique que les puissances restent « aussi hautes, aussi longtemps, aussi souvent » sur un grand tour.
La « netflixisation » du cyclisme
Interrogé sur l’arrivée d’un nouveau public, conquis par les séries documentaires et par les attaques spectaculaires lancées à 70 ou 100 kilomètres de l’arrivée, Vayer acquiesce sans réserve.
« La naïveté est le fonds de commerce de la tricherie, et le cyclisme a bien compris ça. Pour garder les gens naïfs, Netflix, c’est pas mal. On raconte des histoires qui ne sont pas la réalité. » Et de conclure : « C‘est du Netflix, c’est du Marvel, c’est un mélange des deux. C’est devenu ça, le sport en général, et le cyclisme en particulier. »
Même mécanisme, selon lui, du côté de la presse spécialisée. Interrogé sur L’Équipe, dont le compte rendu du contrôle nocturne n’a donné lieu à aucune enquête journalistique poussée, il répond que la lutte contre la tricherie n’a jamais été le crédo du quotidien sportif : « Son crédo, c’est de couvrir le sport tel qu’il est, en suivant ceux qui imposent le rythme. » Les Guillaume Martin, philosophe pédalant à deux heures du général, n’intéressent pas les rédactions.
Où va l’argent ?
C’est la question qu’il pose, et qu’il retourne à son interlocuteur. Le cyclisme, rappelle-t-il, s’est construit dès l’origine sur la triche, dans le sillage des paris anglais. « Où est l’argent ? Où va l’argent ? Si on sait où va l’argent, on saura qui triche et qui organise la tricherie. »
Sur le système de gouvernance — UCI, ASO —, il renvoie chacun à ses responsabilités et à son silence : « Tout le monde obéit en baissant la tête, parce que tout le monde est arrosé. Si tu veux être payé, il faut appartenir au système. Moi, l’avantage que j’ai, c’est que cette main-là ne me nourrit pas. »
Quant à la nature du dopage actuel, il refuse de choisir : mécanique, biologique, transfusions, voire manipulations génétiques. « Tout ce qui est utilisable s’utilise. » Il rappelle que les produits en développement ont toujours été testés sur les militaires et sur les sportifs. Nouveauté du cyclisme contemporain, en revanche : la généralisation des contrats de confidentialité, signés par les coureurs comme par les encadrements. De quoi rendre improbables les repentirs tardifs qui ont nourri les décennies précédentes.
« Forts sur le vélo, faibles humainement »
Ce qui le frappe, chez ceux qui ont été pris, c’est l’absence de parole. Tous lui ont dit la même chose : « Nous, d’accord, mais les autres aussi. » Aucun n’a parlé. « Ce qui caractérise ce milieu, ce sont des gens qui paraissent avoir un courage incroyable à monter les cols, mais qui, une fois descendus du vélo, n’en ont plus aucun. Aussi forts physiquement qu’ils sont faibles humainement. »
Il conteste enfin l’idée d’un cyclisme resté populaire. Moins de monde sur les routes qu’en 1997, dit-il. Une multiplication des circuits urbains — Montmartre, l’Alpe d’Huez gravie deux fois — qui garantit l’image d’une foule compacte là où le tracé traditionnel révélerait des kilomètres déserts. Et un sport devenu coûteux : il cite ces parents achetant des vélos à 10 000 ou 15 000 euros pour leurs filles minimes. « Ce n’est plus le Poulidor qui sort de sa ferme et qui gagne parce qu’il avait du talent. »
Un Tour « grotesque »
Le bilan qu’il tire de l’édition 2026 tient en un mot. « C’est un immense étalage. C’est grotesque. Je ne retiens que ce qui est grotesque. » Il concède une nuance pour le Français Lenny Martinez, dont la progression sur quatre ans lui paraît plus lisible que celle de Paul Seixas, spectaculaire en un an.
Son souhait, formulé sans illusion : « Ce qui serait bien, c’est que le Tour de France, pour une fois, fasse le ménage. On demande toujours où sont les preuves. Pour une fois qu’il y en a, ce serait bien que les gens s’y intéressent. »
Il conclut par une pointe d’espoir humoristique : revenir l’an prochain sur un Tour passant par la Bretagne, « pour faire des poèmes en mangeant des galettes-saucisses ».
Propos recueillis par YV
Photo d’illustration : DR
[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.
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