Six Français sur dix propriétaires d’une voiture estiment que leur vie s’est rétrécie depuis l’envolée des prix à la pompe. Visites aux proches annulées, rendez-vous médicaux reportés, opportunités professionnelles refusées : une note de la Fondation Jean-Jaurès, adossée à une enquête Ifop, met des chiffres et des visages sur un phénomène qui touche d’abord les territoires ruraux et les catégories populaires.
Le point de départ est géopolitique. Le 28 février 2026, la coalition américano-israélienne lance des frappes massives contre l’Iran, prélude à un conflit qui embrase le Golfe pendant des semaines et n’est toujours pas éteint. Destruction d’infrastructures pétrolières et gazières, fermeture du détroit d’Ormuz — par lequel transitait 20 % de la consommation mondiale de brut : les cours s’envolent.
En France, le gazole passe de 1,70 euro le litre à la veille des bombardements à près de 2,40 euros au pic, début avril. Il oscille depuis entre 1,90 et 2 euros, soit environ 20 % de plus qu’en début d’année. À titre de comparaison, lorsque éclate la crise des Gilets jaunes en novembre 2018, le litre était à 1,50 euro.
Signée de Rémi Branco, expert associé à la Fondation Jean-Jaurès, vice-président du conseil départemental du Lot et maire de Puy-l’Évêque, et de Jérôme Fourquet, directeur du département Opinion de l’Ifop, la note croise une enquête menée début juillet auprès d’un millier de personnes et des entretiens conduits dans des territoires très dépendants de la voiture.
Une dépendance qui n’a rien d’anecdotique
Le préalable est massif : 71 % des Français se disent dépendants de leur voiture au quotidien, dont 32 % très dépendants. En agglomération parisienne, où le maillage des transports en commun est dense, la proportion tombe à 55 %. Partout ailleurs, elle grimpe à 74 % — et jusqu’à 89 % en milieu rural. Même dans les agglomérations de province, plus des deux tiers des habitants vivent cette dépendance.
Les auteurs filent une comparaison historique : dans la France contemporaine, une hausse du prix des carburants produit le même effet qu’une flambée du prix du blé sous l’Ancien Régime.
Rationner l’essence
Premier réflexe : fractionner. Près de la moitié des automobilistes (46 %) reconnaissent avoir déjà acheté pour moins de 30 euros de carburant, faute de pouvoir faire un plein complet. Pour 15 % d’entre eux, c’est devenu une habitude.
La fracture sociale est nette. Les catégories aisées ont absorbé le choc sans difficulté. Chez les classes moyennes, la pratique concerne près de 40 % des automobilistes. Elle devient majoritaire dans les milieux modestes (57 %) et quasi générale parmi les plus défavorisés (70 %).
Deuxième réflexe : partager. Entre mars et début juillet, la plateforme Blablacar a enregistré plus de 110 000 inscrits supplémentaires, soit une hausse de près de 40 % par rapport à la même période en 2025.
Troisième réflexe, le plus radical : ne plus rouler. Selon les données douanières transmises par Bercy, la consommation de carburants routiers a chuté de 11 % en avril, puis de 12 % supplémentaires en mai. Il faut remonter à la crise de 2008 pour retrouver un effondrement comparable.
Ce que l’on cesse de faire
C’est là que la note quitte la statistique pour entrer dans les vies.
Les proches d’abord. 47 % des automobilistes ont renoncé au moins une fois à rendre visite à un membre de leur famille ou à un ami, 22 % plusieurs fois. Une mère de famille du Lot raconte avoir dû espacer ses visites à son fils étudiant à Toulouse — elle y allait un week-end sur deux, elle n’y va plus qu’en début de mois. « J’ai honte de devoir dire ça, mais je n’ai plus le choix. » En miroir, Kévin, étudiant en droit originaire du même département, ne rentre plus qu’aux vacances.
Les loisirs ensuite. 54 % ont renoncé au moins une fois à une sortie — restaurant, cinéma, spectacle. Un couple de retraités agricoles de Dordogne évoque le repas dominical, « notre petit plaisir », désormais hors de portée ; ils ne descendent plus au bourg situé à quinze kilomètres qu’une fois par semaine, pour les courses.
La santé enfin, et c’est le chiffre le plus lourd : 18 % des automobilistes ont déjà reporté ou annulé un rendez-vous médical. Une pharmacienne aveyronnaise décrit le phénomène depuis son comptoir : quand un médicament manque et qu’elle propose au patient de repasser deux jours plus tard, il est devenu courant qu’on lui réponde qu’on reviendra la semaine suivante, avec les courses — quitte à interrompre un traitement.
Cristelle, invalide, souffre de fibromyalgie et perçoit 368 euros par mois. Suivie au centre antidouleur de Cahors, elle a dû refuser pour la première fois des séances qui lui sont pourtant indispensables, faute de pouvoir payer les trajets. Elle n’a droit ni au véhicule sanitaire léger ni à une indemnisation kilométrique. Tiffany, en Dordogne, a deux enfants en situation de handicap : le couple fait passer leurs soins avant tout et repousse ses propres rendez-vous pour étaler la dépense.
Le sentiment du rétrécissement
De tous ces renoncements accumulés naît une sensation que les auteurs ont voulu mesurer : 58 % des propriétaires de voiture ont l’impression que leur vie s’est rétrécie.
Là encore, la fracture est sociale et géographique. Un tiers seulement des catégories favorisées éprouvent ce sentiment, contre la moitié des classes moyennes et sept membres sur dix des catégories modestes et pauvres. Il monte à 63 % chez ceux qui se déclarent dépendants de la voiture, et à 67 % chez les habitants du rural à habitat dispersé.
Surprise relative : les jeunes sont particulièrement touchés. 69 % des 25-34 ans partagent ce sentiment, contre 50 % des plus de 50 ans — une génération dont le mode de vie suppose davantage de mobilité.
Les vacances suivent la même pente. 13 % des Français ont renoncé à partir cet été, 19 % partiront moins loin ou moins longtemps. Au total, un tiers ont modifié leurs projets — 42 % parmi les plus pauvres, 44 % chez les parents d’enfants mineurs.
« Trop cher d’aller travailler »
C’est peut-être le résultat le plus politique de l’enquête : 67 % des Français adhèrent à l’idée qu’il devient trop cher d’aller travailler.
Le chiffre grimpe à 74 % chez les employés et ouvriers, et à 76 % chez les très dépendants de la voiture. Même chez les cadres et professions intellectuelles, il atteint 53 % — une proportion loin d’être négligeable.
Concrètement, 23 % des actifs ont déjà renoncé à une opportunité professionnelle — emploi, formation, mutation — à cause du coût des déplacements. La proportion monte à 32 % chez les moins de 35 ans, 31 % chez les plus modestes, et 41 % chez les chômeurs.
Les métiers itinérants encaissent le choc de plein fouet. Carine, auxiliaire de vie dans le Tarn, décrit des horaires et des distances éclatées pour un salaire d’environ 1 300 euros mensuels, des indemnités kilométriques qui n’ont pas bougé, et un premier et un dernier trajet non payés. « Des fois, je me dis que je ferais mieux de rester chez moi et de garder ma fille. Au final, ça reviendrait au même. » Si elle continue, dit-elle, c’est pour ne pas abandonner ces personnes.
Sandrine, infirmière libérale dans le Lot, parcourt entre 100 et 130 kilomètres par jour pour un surcoût mensuel de 60 à 80 euros. Elle réfléchit désormais à deux fois avant d’accepter un nouveau patient à quinze kilomètres, pour une indemnité forfaitaire de 2,75 euros. Elle en connaît, autour d’elle, qui vont démissionner.
Même logique chez les artisans et commerçants. Nicolas, charpentier en Charente : le travail ne manque pas, mais intervenir en étoile dans la campagne devient beaucoup moins intéressant. Il avoue prétexter de plus en plus souvent d’être débordé pour éviter un long trajet peu rentable. Un boucher-charcutier itinérant de l’Yonne le formule plus sèchement encore : il ne rentre plus dans ses frais, il déçoit des clients, parfois des amis, mais il ne peut pas perdre de l’argent en allant travailler.
Des aides jugées insuffisantes
70 % des Français estiment que les aides publiques mises en place face à la hausse ont été insuffisantes — 74 % chez les très dépendants de la voiture, 77 % dans les catégories populaires.
Les auteurs avancent une piste : le leasing social. Si une voiture électrique adaptée à leurs besoins leur était proposée pour environ 100 euros par mois, 12 % des Français pourraient certainement y souscrire — soit près de six millions de personnes.
Une donnée doit toutefois retenir l’attention, et elle interroge le dispositif : ce sont les catégories les plus aisées qui se déclarent les plus intéressées (26 %), loin devant les classes moyennes (11 %), les catégories modestes (14 %) et les plus pauvres (9 %). Autrement dit, ceux qui subissent le plus durement la hausse sont aussi ceux qui se projettent le moins dans la solution proposée — question de reste à vivre, sans doute, mais aussi de confiance dans un dispositif public. Les auteurs, qui plaident pour un déploiement à grande échelle, ne s’attardent guère sur ce paradoxe.
« Assignés à résidence »
La conclusion de la note dépasse le seul registre du pouvoir d’achat. Ces renoncements, écrivent les auteurs, ne sont pas anecdotiques : ils s’accumulent, se répètent, et nourrissent des sentiments diffus de frustration, de relégation et de ressentiment. Renoncer à voir ses proches, à inscrire son enfant à une activité, à accepter un emploi plus éloigné, ce n’est pas seulement affecter un budget — c’est atteindre l’amour-propre.
Le sentiment d’injustice est d’autant plus vif qu’il frappe des ménages sans alternative à la voiture. Et les auteurs de pointer la limite des réponses publiques des dernières années : amortir les hausses par des aides ponctuelles sans traiter le fond, à savoir la dépendance de millions de Français à des véhicules anciens, coûteux à l’usage et impossibles à remplacer faute de moyens.
Reste une formule, qui résume l’humeur du pays : ce ressentiment silencieux qui monte dans les campagnes à mesure que l’on s’y sent assigné à résidence.