Le Clézio ou la Bretagne dissoute dans le catéchisme écologique mondial

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La chronique d’Alice et J. M. G. Le Clézio publiée par Libération se présente comme un texte sensible sur la justice environnementale. Elle parle de la Bretagne, des talus, des chemins creux, des déchets marins, des générations futures. En réalité, elle illustre surtout l’un des vieux travers de l’écologie progressiste : parler d’une terre concrète pour mieux la dissoudre dans une moraline mondiale, abstraite, interchangeable.

Tout commence sur une plage du Maroc, près de Temara. Une enfant ramasse des déchets. Elle rêve d’un monde sans plastique, avec moins d’usines, moins de magasins, presque plus de routes. Les auteurs donnent à cette scène une valeur inaugurale, presque sacrée. Voilà le ton. Nous ne sommes pas dans une analyse politique, encore moins dans une réflexion bretonne. Nous sommes dans une liturgie. L’enfant parle, l’adulte s’incline, la planète souffre, l’humanité doit se repentir.

Le problème n’est pas qu’une enfant souhaite une terre plus propre. Le problème est que des adultes cultivés prennent ce rêve d’enfant pour une boussole politique. « No roads, just dirt », dit Itzi dans le texte. Plus de routes, seulement la terre. Cette phrase devrait suffire à faire comprendre l’impasse. Une société humaine ne se gouverne pas avec des vœux d’école primaire, fussent-ils touchants. Les routes ne sont pas l’ennemi de la vie. Elles conduisent aux écoles, aux hôpitaux, aux fermes, aux ports, aux familles isolées, aux villages que l’on prétend défendre.

Plus révélateur encore, Itzi s’exprime en anglais. Ce détail n’est pas anodin. Il est même central. L’enfant ne parle ni en breton, ni en français, ni même dans la langue du pays où elle ramasse les déchets. Elle parle dans la langue de l’empire culturel global, celle des ONG, des COP, des campus, des fondations, des réseaux sociaux et des jeunes prophétesses climatiques. C’est toute la mécanique du texte en miniature : une émotion née sur une plage marocaine, formulée en anglais, publiée dans un journal français, puis appliquée à la Bretagne au nom d’une cause planétaire.

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La langue dit ici plus que le discours. L’écologie contemporaine a sa langue liturgique : l’anglais global. Itzi parle comme Greta Thunberg parce qu’elle appartient déjà, malgré son âge, à cette internationale morale où l’on ne s’adresse plus à son peuple, mais à « tous les gens du monde ». Une écologie bretonne ne peut pas naître dans cette langue mentale. Elle doit parler la langue du pays, le français lorsqu’il le faut, le breton lorsqu’il le peut, et surtout la langue concrète des talus, des grèves, des fermes, des ports, des chapelles et des familles. Lorsque la défense de la terre commence par l’anglais global, elle porte déjà en elle son déracinement.

Le Clézio applique ensuite ce cadre à la Bretagne. Il évoque les déchets marins, la destruction des talus, le remembrement, l’arrachage du bocage, la disparition des chemins creux. Sur ce point, il touche juste. La destruction des talus fut une faute grave. Elle a abîmé le paysage, les eaux, les sols, les abris naturels, l’équilibre ancien entre la ferme et son environnement. Les Bretons le savent. Beaucoup l’ont vu. Beaucoup le regrettent.

Là où le texte déraille, c’est lorsqu’il transforme cette faute réelle en procès général de la modernisation bretonne. Le remembrement fut brutal. Il fut souvent conduit par un esprit technocratique parisien, abstrait, incapable de comprendre ce qu’était un talus dans une terre bretonne. Un talus n’était pas seulement une limite parcellaire. C’était un coupe-vent, une réserve d’eau, un abri pour les bêtes, une mémoire du lieu. Le bulldozer a fait beaucoup de mal.

Cela dit, les agriculteurs bretons n’étaient pas des monstres. Ils n’ont pas détruit les talus par haine de la nature ou par ivresse productiviste. Ils avaient des parcelles minuscules, morcelées, difficiles à mécaniser. Ils devaient nourrir leurs familles. Ils voulaient sortir d’une agriculture de fatigue, de pauvreté et de rendement incertain. On peut condamner la méthode sans mépriser les hommes. Le Clézio ne le fait pas. Le grand homme préfère la grande fresque morale.

C’est ici qu’apparaît une erreur plus profonde. La Bretagne de son enfance est décrite comme « misérable », presque à peine sortie des pages  qu’écrit Arthur Young en 1790. L’image frappe. Elle est commode. Elle est surtout excessive. La Bretagne pauvre de l’après-guerre n’était pas une anomalie absolue. Les campagnes françaises et européennes sortaient d’années terribles. La Normandie, le Maine, le Massif central, la Lorraine, n’étaient pas des paradis de confort. La Bretagne était pauvre, oui. Elle n’était pas seule au fond du gouffre.

Il faut surtout rappeler ce que ce genre de nostalgie noire oublie trop facilement : à partir des années 1950, la Bretagne s’est développée rapidement. Routes, écoles, coopératives, ports, usines, équipements agricoles, électrification, eau courante, confort domestique, tout cela a changé la vie. La modernisation n’a pas seulement détruit. Elle a aussi sauvé. Elle a retenu des familles. Elle a donné du confort, de la mobilité, des revenus, une dignité matérielle.

Il faut le dire brutalement à ceux qui pleurent trop facilement le monde ancien. La vieille Bretagne n’était pas seulement celle des pardons, des talus, des chemins creux et des chansons. C’était aussi une Bretagne dure, froide, pauvre, souvent sous-équipée, où l’on émigrait parce qu’on ne pouvait pas rester. Faire comme si la modernité n’avait apporté que le mal relève de la falsification sentimentale.

Une critique bretonne sérieuse devrait donc dire ceci : il fallait moderniser autrement. Il fallait mécaniser sans massacrer. Il fallait adapter les fermes sans pulvériser le bocage. Il fallait défendre les paysans au lieu de les livrer aux bureaux, aux banques, aux coopératives géantes et aux technocrates. Voilà une position bretonne. Ce n’est pas celle du catéchisme décroissant.

Le reste du texte bascule dans l’universalisme écologique le plus convenu. La Bretagne devient un exemple parmi d’autres : Mississippi, Roumanie, Nauru, point Nemo, Amazonie, Mexique. Tout est placé sur la même carte morale. Le pays breton cesse d’être une cause propre. Il devient une vignette dans l’atlas des désastres planétaires.

C’est un provincialisme inversé. L’ancien provincialisme consistait à ne jamais sortir de son clocher. Le nouveau consiste à ne plus savoir défendre son clocher qu’avec les mots des universités américaines, des ONG globales et des conférences internationales. On parle de Bretagne, puis immédiatement de « justice environnementale », de droits civiques américains, de droit du vivant, de générations futures, de peuples autochtones, de Greta Thunberg, de Txi Surui. La Bretagne n’est plus au centre. Elle sert de support local à une théologie mondiale.

Un nationaliste breton ne peut pas accepter cette dilution. Notre terre n’est pas un cas d’école pour sociologues progressistes. Elle n’est pas une annexe du Mississippi, de Nauru ou du Rondônia. Elle n’est pas un prétexte pour réciter les doctrines importées de l’écologie universitaire américaine. Elle est un pays. Elle a sa langue, ses morts, ses saints, ses chapelles, ses paysans, ses pêcheurs, ses ports, ses talus, ses colères et ses droits.

Le concept de « droit du vivant » est, lui aussi, profondément suspect. Il a une apparence généreuse. Il semble dire que la nature doit être protégée. En réalité, il ouvre la porte à une dépossession supplémentaire. Qui parlera au nom du vivant ? Des juges, des ONG, des militants, des experts, des administrations, des fondations internationales. Le paysan breton, lui, sera sommé d’obéir à ceux qui prétendront parler au nom de la rivière, du sol, de la haie ou du triton.

Nous n’avons pas besoin de cette religion juridique. Nous avons besoin d’une écologie d’intendance. L’homme breton n’est pas un parasite dans un écosystème. Il est l’héritier d’une terre. Il doit la recevoir, la travailler, la défendre, la transmettre mais aussi la peupler avec ses enfants. Ce devoir suppose une hiérarchie : l’homme d’abord, non comme tyran, mais comme gardien. Une écologie bretonne digne de ce nom part de la famille, de la paroisse, de la commune, du champ, du port, de la langue, du métier. Pas d’un « droit du vivant » flottant dans l’air des colloques.

Le catholicisme breton traditionnel avait une compréhension plus juste de cet ordre que les nouveaux prêtres de la planète. Les fontaines, les pardons, les chapelles, les calvaires, les cimetières, les fêtes rurales, les saints locaux reliaient la terre, les vivants, les morts et Dieu. Ce n’était pas du panthéisme administratif. Ce n’était pas la nature divinisée contre l’homme. C’était une terre habitée, ordonnée, sanctifiée par l’usage et la transmission.

Le Clézio est sincère. C’est justement ce qui rend son erreur plus grave. Il aime une Bretagne de carte postale, puis il la confie au langage qui détruit les patries. Il pleure les chemins creux, puis il convoque les catégories qui dissolvent tous les chemins dans une même cause globale. Il parle de paysages perdus, puis il célèbre une justice environnementale qui ne connaît ni peuple historique, ni souveraineté, ni frontière, ni enracinement véritable.

Il y a aussi dans le texte une mise en scène gênante de l’innocence militante. Itzi au Maroc, Txi Surui au Brésil, Greta Thunberg en Suède : l’enfant ou l’adolescente devient figure d’autorité morale. Le procédé est désormais connu. La jeunesse parle, les adultes doivent se taire. La fragilité devient argument. L’émotion remplace le jugement. On ne discute plus une thèse, on s’expose au reproche de ne pas écouter les enfants.

Cette infantilisation du débat public est dangereuse. Une enfant peut rappeler aux adultes leur devoir de propreté et de transmission. Elle ne doit pas servir à imposer une politique de décroissance. Une adolescente peut alerter sur la destruction d’une forêt. Elle ne doit pas devenir l’icône commode d’une religion politique. Les adultes qui instrumentalisent cette parole juvénile se donnent à peu de frais une pureté qu’ils n’ont pas.

La comparaison entre les plages marocaines du texte et les plages bretonnes mérite aussi d’être prise au sérieux. Le même Atlantique ne produit pas partout les mêmes rivages. En Bretagne, on ne trouve pas partout ces amas de bouteilles et de détritus qui servent d’images obligées à l’écologie mondiale. Cela tient à des pratiques, à une discipline civique de nos peuples, à une police du littoral, à une culture du lieu. Les Européens, et les Bretons en particulier, ne sont pas les ennemis de la nature. Ils ont souvent appris à la surveiller, à la nettoyer, à la réglementer, parfois même à l’aimer concrètement. En 2024, environ 89 % des eaux de baignade côtières de l’Union européenne étaient classées d’excellente qualité, ce qui dit tout de même quelque chose d’une civilisation capable de contrôler ses rivages. (Agence Européenne de l’Environnement)

Le catéchisme dominant refuse cette nuance. Il lui faut toujours un Occident coupable, une modernité criminelle, une Europe prédatrice, un Sud martyr, une jeunesse prophétique, des peuples autochtones porteurs de sagesse et des adultes sommés de s’agenouiller. Cette mise en scène peut émouvoir les lecteurs de Libération. Elle ne suffit pas à penser l’avenir d’un pays.

La Bretagne n’a pas besoin d’écologie pénitentielle. Elle a besoin de puissance enracinée. Elle doit protéger ses talus, ses rivières, ses nappes, ses ports, ses terres agricoles, ses côtes, ses villages, sa langue et ses formes de vie. Elle doit le faire pour elle-même, non pour devenir un chapitre dans le manuel mondial de la justice environnementale.

Cette écologie bretonne doit être dure avec les technocrates qui ont abîmé le pays. Elle doit l’être aussi avec les militants qui veulent l’empêcher de vivre. Car l’écologie radicale ne se contente pas toujours d’écrire de belles chroniques. Elle produit parfois de l’intimidation et de la violence.

C’est un visage fanatique que les Khmers verts cachent sous les mots doux. Ils parlent du vivant, puis ils détruisent de la nourriture. Ils parlent de démocratie, puis ils tentent d’empêcher leurs adversaires de parler. Ils parlent de justice, puis ils substituent au débat la pression de rue, l’entrave, le blocage, la menace. Ce n’est pas l’amour de la Bretagne. C’est une prise d’otage idéologique.

Le Clézio n’est pas responsable de toutes ces dérives. Son texte appartient toutefois au même climat moral. Il sacralise la nature, idéalise les figures militantes, accuse la civilisation moderne, dilue les patries dans l’humanité abstraite et propose comme horizon un monde réparé par le droit du vivant. C’est beau en littérature. C’est mauvais en politique.

La Bretagne ne sera pas sauvée par des concepts importés. Elle ne sera pas sauvée par Greta Thunberg, par les catégories américaines de la justice environnementale, par le culte des peuples autochtones exotiques ou par les sermons de Libération. Elle sera sauvée par des Bretons décidés à reprendre la maîtrise de leur pays.

Cela suppose une écologie de l’ordre, non du chaos. Une écologie des talus, non des slogans. Une écologie des paysans, non des procureurs du vivant. Une écologie de la transmission, non de la repentance. Une écologie qui refuse à la fois le massacre technocratique du bocage, l’obsession  de la décroissance et la haine de soi traduite par le refus d’enfants.

La Bretagne n’est pas un paradis perdu pour écrivain cosmopolite. Elle n’est pas un décor de culpabilité occidentale. Elle n’est pas une province de la planète militante. Elle est une patrie charnelle. À ce titre, elle mérite mieux que le catéchisme écologique mondial. Elle mérite une politique bretonne.

Trystan Mordrel

Crédit photo : DR (photo d’illustration)
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4 réponses à “Le Clézio ou la Bretagne dissoute dans le catéchisme écologique mondial”

  1. Tardiveau dit :

    Excellent article, bravo

  2. JLP dit :

    Mais c’est quoi cet article qui n’est pas sponsorisé par le bar des brisants ? Bambino oublie de mentionner que les ancêtres de Jean Marie Gustave ont quitté la Bretagne au XVIIIe s. pour l’ile Maurice (Mauritius), pour n’y plus revenir, entre Nice, Maurice et Maroc, que pour y aérer sa résidence secondaire achetée pour faire plaisir à Mme Gallimard (qui lui avait fait découvrir « son » pays !). Le Clezio, citoyen du monde, marié à une sahraouie, connaît sûrement très bien le Mexique, en revanche il ne connaît intimement ni la Bretagne ni les Bretons. Voyez ce que pèse « Chanson bretonne » dans son OEuvre, et vous comprendrez.

  3. Le Scour Claudine dit :

    Rarement lu un texte aussi bien exposé dans differents aspects! On ne peut qu’applaudir pour nous le demontrer !

  4. RAYMOND NEVEU dit :

    Texte qui restera un monument, un manifeste digne de rester dans les mémoires, une « pierre blanche » disait mon vieux. L’auteur est digne de son père.

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