Dans les Balkans, j’ai retrouvé l’Europe

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À mon retour des Balkans, j’ai commencé par une lessive. Une lessive énorme, presque continentale, où se mêlaient les chemises imprégnées de gras de cuisine, les pantalons raidis par la poussière, les tabliers, les torchons et tous ces vêtements que l’on porte plusieurs jours lorsque l’heure n’est plus aux élégances. Il fallut plusieurs bains, beaucoup d’eau et une quantité respectable de savon noir pour venir à bout des odeurs de graisse, de feu de bois et de voyage. J’ai ensuite étendu le tout sur le fil, derrière chez moi, afin que le vent de mer achevât l’ouvrage et rendît à ces hardes éprouvées quelque chose de leur ancienne fraîcheur.

Il me restait à repasser, plier et remettre en caisse les effets qui serviront, je l’espère, une prochaine fois. Ce travail sans apprêt laisse l’esprit vagabonder. À mesure que le fer effaçait les plis, les images de la semaine revenaient dans un ordre qui n’était plus celui des jours, mais celui de la mémoire.

J’avais pérégriné vers l’Est par un itinéraire assez détourné, afin de sortir de l’espace Schengen sans provoquer une nouvelle tragi-comédie administrative autour de ma vieille fiche S. Il existe des voyages où la ligne droite est réservée aux citoyens sans histoire ; les autres apprennent la géographie par les chemins de traverse. Après maints changements, quelques attentes et beaucoup de patience, j’étais arrivé au pied d’un château entouré de vastes douves. L’intendance du camp y avait établi ses quartiers.

Des enfants de tous âges étaient venus de toute l’Europe. La première chose qui me frappa fut l’absence des drapeaux étatiques. Point de tricolore français ou italien, point de rouge et jaune espagnol, point de noir-rouge-or allemand. Les Français, les Italiens et les Allemands eux-mêmes avaient fini par abandonner les emblèmes de leurs États respectifs pour retrouver ceux de leurs patries plus anciennes et plus proches.

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On voyait flotter le Gwenn ha Du breton, l’ikurriña basque, la senyera catalane et les enseignes de diverses terres européennes. Beaucoup d’Allemands venaient de Bavière ; ils adoptèrent donc tout naturellement les losanges blancs et bleus. Ils ne cessaient pas pour autant d’être allemands. Ils redevenaient simplement bavarois, ce qui est une manière plus précise, plus charnelle et sans doute plus aimable de l’être.

Cette disparition des pavillons officiels ne procédait d’aucune consigne solennelle. Elle s’était imposée d’elle-même, par une sorte de décantation naturelle. Lorsque les hommes se rencontrent vraiment, loin des ministères et des cérémonies protocolaires, ils abandonnent volontiers les abstractions pour retrouver les terres, les langues et les paysages qui les ont façonnés.

La question de la langue posait naturellement quelques embarras. On finissait pourtant toujours par se comprendre dans une sorte de sabir européen composé d’anglais approximatif, de français simplifié, d’espagnol accommodant et d’italien largement gesticulé. Une aimable lingua franca naissait au-dessus des marmites. Les enfants se regroupaient spontanément selon leurs affinités linguistiques, comme les adultes d’ailleurs, puis les patrouilles les mêlaient de nouveau afin qu’ils apprissent à se connaître.

Il en allait de même des repas. Chaque peuple arrivait avec ses usages, ses appétits et la certitude tranquille que sa grand-mère avait seule découvert la manière convenable de cuire les pommes de terre. Après quelques palabres, nous adoptâmes une sorte de diète méditerranéenne, agrémentée chaque jour d’un repas consacré à l’une des nations participantes. Je ne suis toutefois pas assuré que la choucroute, servie par quarante degrés à l’ombre, ait constitué le sommet de notre sagacité culinaire.

La chaleur était effroyable. La cuisine formait déjà une fournaise ; le soleil se chargeait d’en établir une seconde autour de nous. Il fallait éplucher, cuire, laver, recommencer. On ne soupçonne pas ce que plusieurs centaines de jeunes gens peuvent faire disparaître de pommes de terre et d’oignons dans une seule journée. Les téléphones restaient au fond des poches, ce qui demeure encore la meilleure méthode connue pour se délivrer de l’actualité.

L’équipe d’intendance fonctionnait sous une aimable gynocratie, efficace, ferme et peu disposée à la controverse inutile. Il y eut néanmoins quelques batailles homériques entre la chef intendante et un parent, comédien de métier. La querelle porta notamment sur la manière de confectionner un caramel au beurre salé destiné à couronner un dessert d’inspiration bretonne.

Le différend prit parfois les proportions d’un drame en cinq actes. Les arguments s’échangeaient comme des tirades, les ustensiles devenaient accessoires de scène et la cuisine prenait des airs de théâtre expérimental. Le caramel, admirablement réussi, finit par donner raison au comédien. Les enfants bénéficièrent ainsi d’un dessert mémorable, et nous apprîmes que la vérité culinaire, comme la vérité dramatique, surgit parfois au terme d’une bonne dispute.

Après l’effort venaient l’apéritif, les plaisanteries et cette détente particulière des équipes qui ont beaucoup travaillé ensemble sans se demander à chaque instant ce que chacun recevrait en retour. Les parents lavaient la vaisselle, les anciens épluchaient, les plus jeunes portaient les plats. Une communauté apparaissait non dans les discours, mais dans la répartition très concrète des corvées.

Les nouvelles de l’Ouest nous parvenaient assourdies. Nous étions trop loin pour recevoir les fumées des incendies de Gironde ou du Var. En revanche, les événements de Ceuta frappèrent vivement nos camarades espagnols. Ils éprouvaient une honte douloureuse devant la manière dont leur gouvernement avait laissé la frontière céder sous la pression marocaine. Les francophones les écoutaient sans morgue : aucun de nous n’était certain que Paris eût fait meilleure figure.

Le soir, tout changeait. Les enfants rejouaient les grands mythes européens avec trois morceaux de tissu, une épée de bois et des couronnes découpées dans du carton. Pour les veillées, l’homogénéité linguistique revenait, chaque groupe jouant dans sa langue. Étrangement, on comprenait presque tout. Les gestes, les fidélités, la trahison, le combat, la mort et le retour n’ont pas besoin d’interprète.

Je songeais alors à saint Vincent Ferrier, le prédicateur valencien dont le corps repose à Vannes. La tradition rapporte qu’il parlait sa langue et que chacun croyait néanmoins l’entendre dans la sienne. Devant ces jeunes acteurs bretons, basques, italiens, espagnols ou allemands, j’entrevoyais ce que cette vieille histoire pouvait signifier. Nous ne comprenions pas tous les mots ; nous reconnaissions le récit. Nous parlions, sous la diversité des idiomes, une langue plus ancienne et plus profonde : celle des mythes et de la mémoire européenne.

J’avais eu l’occasion de bavarder longuement avec une jeune scoute allemande venue d’un petit port de la Baltique. Je ne parle pas un mot de la langue de Goethe, mais le hasard des migrations familiales avait ménagé entre nous une langue commune. Elle était née au Paraguay, dans une famille allemande établie là-bas depuis les années 1930. Sa mère était revenue en Allemagne pour ses études, puis y avait travaillé et fondé une famille, sans jamais rompre les liens avec ses parents demeurés en Amérique du Sud. C’est au cours de l’un de ces séjours au Paraguay que la jeune fille était née, et elle avait ainsi appris l’espagnol. Nous pûmes donc converser dans cette langue, avec ce plaisir particulier que l’on éprouve lorsque l’histoire des familles déjoue les frontières et rend soudain possibles des rencontres improbables.

Au cours de la semaine, elle m’offrit une cuillère en bois qu’elle avait taillée de ses propres mains. Le présent ne valait presque rien selon les critères du commerce ; il valait beaucoup selon ceux qui rendent une société habitable. Cette petite cuillère, venue jusqu’à moi par les détours du Paraguay, de l’Allemagne et de la Baltique, me ramena à trois vertus que notre époque tient volontiers pour naïves : la confiance, la générosité et l’imagination.

La confiance consiste à croire que le geste accompli aujourd’hui sera reçu et prolongé demain. Les parents qui confient leurs enfants à un camp, les adultes qui offrent leurs vacances, les cuisiniers qui se lèvent avant les autres et les jeunes qui entrent dans une patrouille avec des camarades dont ils ignorent la langue font tous le pari de l’avenir. Ils pensent que quelque chose mérite d’être transmis et que ceux qui viennent après nous ne dissiperont pas nécessairement l’héritage.

La générosité n’est pas seulement le don de l’argent superflu. Elle est le don du temps, de la fatigue, du sommeil et parfois de la patience. Elle se trouve dans le père qui récure une marmite, dans la mère qui soigne un enfant qui n’est pas le sien, dans le jeune chef qui recommence une explication et dans toute une communauté qui accepte de se mettre au service de sa descendance.

Les peuples ne survivent pas grâce aux déclarations solennelles. Ils survivent parce que des adultes consentent à se donner du mal pour des enfants qui ne sauront peut-être jamais leurs noms.

L’imagination est la plus méconnue de ces vertus. Sans elle, personne ne passerait ses vacances dans une cuisine surchauffée à éplucher des oignons. Il faut être capable d’imaginer les enfants devenus adultes, les amitiés nouées entre les peuples, les fidélités futures et une Europe qui ne soit plus seulement un marché, une monnaie ou une administration. Celui qui ne voit que le présent calcule son effort et finit par rentrer chez lui. Celui qui imagine sème.

Durant les rares moments de répit du camp, j’avais emporté avec moi le numéro 75 de la revue des Amis de Jean Mabire. J’y retrouvais, autour de Mabire et d’Olier Mordrel, cette conception d’une Europe qui ne se bâtirait pas contre les peuples, mais par leur réveil. Non point une grande nation uniforme, coiffant les anciennes patries comme une administration supplémentaire, mais une communauté de destin unissant des peuples assez assurés d’eux-mêmes pour ne pas craindre de rencontrer les autres.

Mabire et Mordrel avaient compris que l’Europe ne pouvait naître de l’effacement de la Bretagne, de la Normandie, de la Bavière, de la Catalogne ou du Pays basque. Elle ne serait vivante que si chacune de ces terres y apportait sa langue, ses morts, ses récits et sa manière propre d’habiter le monde. Une Europe sans patries charnelles ne serait qu’un grand espace économique, une salle d’attente climatisée où circuleraient des consommateurs interchangeables.

Le camp donnait à cette idée une forme modeste et concrète. La Bretagne n’y disparaissait pas devant la Catalogne, pas davantage que la Bavière devant le Pays basque. Chacun venait avec son drapeau, son accent et ses recettes. Chacun apprenait pourtant à servir avec les autres, à partager une patrouille, une vaisselle, une veillée ou une marmite.

Cette Europe ne se bâtit pas dans les palais de verre. Elle se reconnaît autour d’une table, dans une cuisine, au fond d’une patrouille ou devant un théâtre de fortune. Elle n’abolit pas les différences ; elle les rend intelligibles les unes aux autres. Elle ne demande pas au Breton de cesser d’être breton pour comprendre le Catalan. Elle lui demande au contraire de l’être assez profondément pour reconnaître chez l’autre la même volonté de durer.

Je suis rentré éreinté par le travail, la chaleur et les heures de voyage. Je suis aussi revenu remonté comme un pendule. Nous semons des graines lorsque nous nous occupons des enfants, lorsque nous leur transmettons une histoire, lorsque nous leur apprenons à servir, à commander, à jouer et à vivre avec d’autres Européens. Nous en semons également lorsque nous écrivons, avec l’espoir un peu déraisonnable qu’une phrase réveillera chez un inconnu ce qui dormait encore.

J’ai fini de repasser. Les chemises ont retrouvé leurs plis, les torchons leur caisse et les pantalons l’attente du prochain départ. Derrière la maison, le linge claquait sous le vent du large. Le savon noir avait effacé les odeurs du voyage ; il n’en avait heureusement pas lavé les souvenirs.

Au milieu des caisses prêtes à être refermées, la petite cuillère venue de la Baltique demeurait sur la table. Elle rappelait qu’une civilisation commence peut-être ainsi : par un jeune qui façonne un morceau de bois, par un adulte qui comprend la valeur de ce geste, et par quelques hommes qui imaginent encore que le monde transmis peut être meilleur que celui qu’ils ont reçu.

Balbino Katz
[email protected]
— chroniqueur des vents et des marées —

[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.

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19 réponses à “Dans les Balkans, j’ai retrouvé l’Europe”

  1. Corinne Neveu dit :

    C magnifique.

  2. Scarlett dit :

    Magnifique; à la limite du jubilatoire ;)
    merci

  3. sudtou37 dit :

    « Les peuples ne survivent pas grâce aux déclarations solennelles. Ils survivent parce que des adultes consentent à se donner du mal pour des enfants qui ne sauront peut-être jamais leurs noms. » Parfaitement exact.
    Il n’y a pas d’autre avenir que les enfants. Les nôtres ou les musulmans ou les chinois ou les autres… A nous de nous organiser.

  4. Turcan dit :

    Merci infiniment pour ce très beau texte et toutes ces réflexions si réconfortantes !

  5. Bibi dit :

    Quelle belle plume autant sur la forme que sur le fond.

  6. Brunrouge dit :

    Récit qui donne envie. Incroyable hémiplégie de BK. Le cerveau gauche: Jean Mabire, l’hémisphère gauche Trump/ Netanyahou. Aussi une bipolarité qui associe la compréhention du concept des patries charnelles de l’Europe et à l’inverse l’acceptation suicidaire de la tendance génocidaire et mondialiste des USA et d’Israël.

  7. Brunrouge dit :

    Récit qui donne envie. Incroyable hémiplégie de BK. Le cerveau gauche: Jean Mabire, l’hémisphère gauche Trump/ Netanyahou. Aussi une bipolarité qui associe la compréhension du concept des patries charnelles de l’Europe et à l’inverse l’acceptation suicidaire de la tendance génocidaire et mondialiste des USA et d’Israël.

  8. Claude Jaffrès dit :

    Un grand merci pour ce texte ou tout notre Espoir s’exprime.
    Que dire de plus ?

  9. RAYMOND NEVEU dit :

    Il est patent que l’Europe de Mordrel mais aussi dans sa version normande de Mabire n’a strictement rien à voir avec le monde des ordures qui ne jurent que par le commerce, le fric, les deals…on voit le résultat avec le gros clown à cervelle gazeuse devant l’Iran qui le roule dans la farine! Les abrutis de l’autonomie, ceux de l’Emsav depuis 1945 à connotation de gauche sont favorables à un émiettement dans un cadre européen car c’est leur obsession. Tous des abrutis d’enseignants, éducateurs sans grande envergure intellectuelle.

  10. Phil dit :

    Quel régal! Mr Katz, votre prose est unique de nos jours. Souhaitons que nous en profiterons encore longtemps.

  11. Michel BERAUDO-MARCH dit :

    Les Balkans sont vastes; je suis curieux de connaître le lieu de cette belle rencontre. Mais sans doute Balbino avez vous de bonnes raisons de le garder confidentiel ?

  12. Tirpitz dit :

    Ces pays sont des refuges provisoires. Ce sont des démocraties comme la nôtre. Tôt ou tard, il y aura le féminisme, les LGBT et l’immigration. Ce régime dit démocratique n’a pour seul but affaiblir suffisamment l’Etat pour faire passer les intérêts du marché avant le Bien commun. Et d’exercer la force publique contre les autochtones récalcitrants.

  13. Balbino Katz dit :

    @brunrouge
    Vous confondez pensée identitaire et réflexe pavlovien. Reconnaître l’Europe des patries charnelles n’oblige nullement à épouser toutes les détestations géopolitiques du moment, pas davantage qu’à s’aligner sur Washington, Tel-Aviv, Moscou ou Téhéran. Je juge chaque situation selon les intérêts des peuples européens, non selon les fidélités de camp.

    Quant à parler d’« acceptation suicidaire d’une tendance génocidaire et mondialiste », c’est remplacer l’analyse par l’anathème. Je puis admirer Mabire, refuser l’Europe technocratique, soutenir certaines décisions de Trump et ne nourrir aucune dévotion pour la politique américaine ou israélienne. Cela ne s’appelle pas une hémiplégie, mais la liberté de penser sans recevoir son catéchisme d’un bloc contre un autre
    BK

  14. Balbino Katz dit :

    @michel
    Exactement. J’en ai déjà dit beaucoup trop.

  15. Brunrouge dit :

    Balbino Katz
    Merci pour votre réponse courtoise. A part de petites piques, je ne lis pas d’arguments qui contredisent mes assertions. Vous n’êtes pas neutre et ouvert comme vous voulez vous le suggérer et nous l’affirmer. Votre parti pris est connu par vos nombreux écrits dilués dans des récits agréablement formulés. Ce n’est pas moi qui vais vous le reprocher.

    J’ai rencontré Jean Mabire à location d’un de ses camps de jeunesse. Remise du poignard au son des tambours de Lansquenets. J’encadrais de jeunes recrues dans une marche assez musclée en montagne. Avec deux camarades revenus de leurs combast à Beyrouth. Dont un blessé à la jambe qui s’était bien remis. Et je sais (et çà je le sais comme dirait Jean Gabin) qu’il ne suffit pas d’évoquer des personnages passés et idéalisée, comme lui même, et (dans un en même temps macronien) ne pas assumer le social national du moment. Etre pro Netanyhaou et pro Trump, les identitaires du mondialiste, n’aurait pas été sa corne d’hydromel. Il nous parlait d’un combat contre les tarentules et je sais maintenant qui était visé dans cette métaphore.

    Mais, même si je ne partage toujours la ligne éditoriale nationale sioniste de BI, je respecte votre engagement. Et j’apprécie l’existence de Breiz Info. Un dernier mot: Le mot identitaire est un mot attrape tout et qui permet à chacun d’y mettre sa conception du concept. Je lui préfère le mot de nationaliste qui engage d’avantage. Bonne journée et bons voyages.

  16. Balbino Katz dit :

    @Brunrouge, Merci pour votre réponse, qui a le mérite de préciser nos désaccords sans les caricaturer.

    Je ne suis en effet pas neutre, et je ne crois d’ailleurs avoir jamais prétendu l’être. J’ai un parti pris, une vision du monde, qui se lit sans doute au fil de mes récits. Je ne me définirais pas davantage comme « ouvert », au sens moderne du terme. Je suis attentif aux arguments de l’autre, ce qui est nécessaire pour les comprendre et éventuellement y répondre ; cela ne signifie nullement que je sois disposé à les adopter. Cette vertu d’« ouverture » dont se parent volontiers libéraux et progressistes ne m’a jamais séduit.

    J’ai moi aussi connu Jean Mabire, notamment autour de ses camps de jeunesse. Votre souvenir m’intéresse donc beaucoup : en quelle année l’avez-vous rencontré ? Cela me permettrait de nous situer l’un par rapport à l’autre. J’ai également connu des hommes revenus des combats de Beyrouth, mais plutôt dans les couloirs de Sciences Po que dans les camps. Je suis probablement arrivé un peu après votre génération.

    Pour avoir suffisamment fréquenté Mabire, et conservé sa correspondance, je serais cependant moins affirmatif que vous sur ce qu’il penserait aujourd’hui de Trump, de Netanyahou ou du reste. Son engagement européen et identitaire était profond ; son appréciation des circonstances, elle, pouvait être d’un pragmatisme et d’une plasticité remarquables. Faire parler les morts est toujours un exercice périlleux.

    Quant à la ligne « national-sioniste » que vous prêtez à Breizh-Info, ce n’est pas ainsi que je la perçois, et ce n’est certainement pas ainsi que je me définis. Ma propre position à l’égard d’Israël a d’ailleurs beaucoup évolué avec les années, et je ne reprendrais plus aujourd’hui certains engagements ou certaines certitudes de ma jeunesse.

    Sur le dernier point, nous touchons sans doute à notre désaccord le plus profond. Vous avez raison : « identitaire » est un mot assez vaste pour que chacun y apporte une part de sa conception du monde. C’est précisément pourquoi il me convient mieux que « nationaliste ». Même pour la Bretagne, qui est pourtant mon pays, je répugne à employer ce dernier terme. Le nationalisme évoque trop pour moi les États centralisateurs, leurs frontières sacralisées et leurs drapeaux sous lesquels les peuples européens se sont si souvent massacrés : noir-blanc-rouge, bleu-blanc-rouge ou autres variantes.
    Voilà pourquoi je ne me suis jamais défini comme nationaliste. Après bien des années et quelques détours, identitaire reste le mot qui me paraît le moins mauvais.

  17. Brunrouge dit :

    « en quelle année l’avez-vous rencontré ?: « 1975 ou 1976, j’ai un doute. « Son appréciation des circonstances, elle, pouvait être d’un pragmatisme et d’une plasticité remarquables »: En effet d’une part il avait la souplesse de l’intelligence. D’autres part, il en pensait un peu plus, mais ne voulait pas se faire enfermer dans des appréciations trop typées. Son âme profonde, il n’a exprimé dans ses livres et ses recoupement d’intérêts avec Marc Augier. Je mettrais, sans l’affirmer, Jean Raspail que j’ai croisé aussi au PFN, dans cette même ligné de f…..es romantiques. Des seigneurs à leur manière.

  18. Balbino Katz dit :

    J’étais en 1976 dans le camp d’été dans les Vosges où Jean est venu.

  19. Brunrouge dit :

    C’est sans doute celui là. Un parcours assez raide. Car sur la carte nous avions tracé tout droit, sans nous préoccuper des courbes de niveau. Un de nous est arrivé les jambes raides. Un peu tétanisé. Dans mon groupe nous étions « trois ou quatre d’encadrement ». Dont des jeunes revenus de leur séjour au Liban. L’année où Stephan Zanettacci est mort à Beyrouth suite à sa blessure. Camarade déjà très courageux de nos combats contre les rouges. Un d’eux avait aussi été blessé à la jambe, mais vaillant. Je peux me tromper d’une année, mais je ne crois pas. Bon vent.

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