Il aura fallu attendre 2026 pour qu’une croix érigée en 1652 devienne, aux yeux de la justice, un « nouvel emblème religieux ». C’est pourtant la conclusion du tribunal administratif de Rennes, qui a ordonné le 26 juin le retrait, sous six mois, de la reproduction du calvaire de Kerdalaës, à Saint-Divy, en lisière de Guipavas, dans le Finistère. Une décision qui en dit long sur la dérive d’une certaine conception de la laïcité — celle qui ne protège plus la neutralité de l’État, mais traque désormais le moindre signe de mémoire chrétienne dans l’espace public.
Un calvaire vieux de trois siècles et demi
Rappelons les faits, car ils sont éloquents. Le calvaire de Kerdalaës dominait ce site depuis 1652. Trois siècles et demi. Bien avant la Révolution, bien avant la République, bien avant la loi de séparation des Églises et de l’État de 1905. En 1967, pour préserver ce monument ancien, sa partie supérieure fut transportée au cimetière de Saint-Divy. Son emplacement d’origine, lui, conserva son soubassement de pierre — mais resta orphelin de sa croix pendant plus d’un demi-siècle.
Soucieuse de rendre au lieu son visage historique, la commune fit réaliser en 2022, à l’initiative de l’Association Guipavas Identité et Patrimoine (AGIP), une reproduction fidèle du calvaire, réinstallée à l’endroit exact où il s’était dressé pendant plus de trois cents ans. Pour les élus, l’intention était limpide : non pas ériger un symbole religieux flambant neuf, mais restituer un élément majeur du patrimoine local. Le maire, Michel Corre, cherche désormais, avec les porteurs du projet, « la meilleure solution ».
Le tour de passe-passe juridique
C’est ici que le raisonnement des juges devient acrobatique. Puisque le monument original est toujours conservé au cimetière, expliquent-ils, la reproduction de 2022 ne saurait être regardée comme une restauration ni un remplacement. Elle constituerait donc, juridiquement, « l’ajout d’un nouveau calvaire », soit un « signe ou emblème religieux » implanté sur le domaine public après 1905 — ce que prohibe l’article 28 de la loi de séparation. « Eu égard à la présence d’une croix et de la représentation de la crucifixion du Christ, ce monument doit être regardé comme un signe ou un emblème religieux », tranche le tribunal.
Autrement dit : parce qu’on a pris soin, en 1967, de sauvegarder l’original en le mettant à l’abri, on aurait perdu le droit de le remettre à sa place. La bonne action patrimoniale se retourne contre ceux qui l’ont accomplie. La logique est si retorse qu’elle en devient absurde : un calvaire de 1652 requalifié en création de 2022 par la seule magie du syllogisme laïciste.
L’acharnement d’une officine
Car derrière cette décision, il y a un requérant, et il faut le nommer : le Cercle Jean-Marie Deguignet – Libre Pensée 29. Cette association, championne d’une lecture maximaliste de la laïcité, considère qu’aucun nouveau symbole religieux ne peut être installé par une collectivité publique — fût-il la copie conforme d’un monument trois fois centenaire. C’est elle qui a saisi le tribunal pour faire annuler l’autorisation du maire et exiger le déplacement de la croix sur un terrain privé. Mission accomplie.
On mesure là l’obsession d’un militantisme qui, au nom d’une neutralité dévoyée, mobilise l’appareil judiciaire pour arracher une croix de pierre à son socle historique. La question, posée par plusieurs voix bretonnes, mérite d’être martelée : pourquoi faut-il, en matière de laïcité, toujours retenir l’interprétation la plus intransigeante ? La loi autorise les communes à consentir des baux emphytéotiques pour l’édification de nouveaux lieux de culte sur le domaine public. On pourrait donc bâtir une mosquée ou une église neuve, mais pas remettre en place un calvaire breton de 1652 ? L’incohérence saute aux yeux.
Bien plus qu’une copie de pierre
Réduire cette affaire à sa dimension strictement cultuelle serait pourtant passer à côté de l’essentiel. Un calvaire breton n’est pas un objet décoratif. C’est le témoignage d’une civilisation, d’une mémoire collective, d’un héritage spirituel qui a façonné les paysages de la péninsule depuis des siècles. Nos enclos paroissiaux figurent d’ailleurs sur la liste intermédiaire des candidats français au patrimoine immatériel de l’Unesco ; nos calvaires sont uniques au monde.
Comme le rappelle l’association Koun Breizh, par la voix de son président Yvon Ollivier, ce patrimoine breton est « largement d’essence religieuse ou spirituelle », avec ses menhirs, ses fontaines sacrées, ses chapelles et ses calvaires. Au-delà de la foi qu’ils expriment, ces monuments nous parlent de ceux qui peuplèrent cette terre avant nous et la marquèrent de leurs œuvres. Ils nous ramènent à nos racines. « L’enracinement est l’un des premiers besoins de l’âme », écrivait la philosophe Simone Weil — et la perte de ces racines, voulue ou subie, explique une large part du mal-être contemporain.
Une jurisprudence inquiétante
Reste la question de fond, celle qui dépasse le cas de Saint-Divy. Si une reproduction à l’identique d’un monument ayant occupé le même emplacement pendant plus de trois siècles peut être qualifiée de « création nouvelle », alors quel avenir pour notre patrimoine ? Faudra-t-il demain renoncer à relever une croix abattue, à reconstruire une chapelle disparue, à restituer un calvaire renversé, dès lors que l’original aura été déplacé quelques décennies pour être protégé ? Ce n’est pas seulement une copie de granit qui est visée à travers cette décision. C’est la possibilité même de transmettre, dans l’espace public breton, une mémoire chrétienne plusieurs fois centenaire.
Koun Breizh s’indigne à juste titre d’une décision qui « consacre l’impossibilité pour les Bretons de conserver leur patrimoine d’origine ». À l’heure où l’on redécouvre partout le besoin d’enracinement, l’acharnement de la Libre Pensée contre une croix de 1652 apparaît pour ce qu’il est : non pas la défense d’une laïcité apaisée, mais une entreprise de déracinement. La Bretagne, sur ce point, n’a que faire de l’intransigeance. Elle a besoin de respect pour ce qui la fonde.
Photo d’illustration : fondation du patrimoine
[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.
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