Edgar Morin, le penseur encensé qui défendait Tariq Ramadan et méprisait les Bigoudens

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La mort du sociologue Edgar Morin, survenue le 30 mai 2026 à l’âge de 104 ans, a ravivé en Bretagne le souvenir d’une vieille querelle. Celle qui l’opposa, à la fin des années 1960, aux habitants de Plozévet, dans le Pays bigouden, qui s’estimèrent trahis par le portrait qu’il avait dressé d’eux. Soixante ans plus tard, la commune semble avoir fait la paix avec le penseur. L’occasion de revenir sur cet épisode, mais aussi sur les positions plus contestables d’un homme que la quasi-totalité des médias a célébré sans nuance.

Plozévet, ou les confidences disséquées

Entre 1961 et 1968, Plozévet fut le laboratoire à ciel ouvert d’une vaste enquête pluridisciplinaire du CNRS. Une centaine de chercheurs, ethnologues, sociologues, historiens et biologistes, se succédèrent dans ce bourg du Finistère pour y observer l’entrée dans la modernité d’une commune bretonne. Edgar Morin y consacra deux années de terrain, dont il tira en 1967 un ouvrage publié chez Fayard sous le titre Commune en France : la métamorphose de Plodemet.

Le sociologue avait cru habile de masquer l’identité du village sous le pseudonyme de « Plodemet », et d’attribuer des noms d’emprunt à ses habitants. Peine perdue : les Bigoudens se reconnurent aussitôt et crièrent au voyeurisme. Ce qu’ils avaient livré comme des confidences se retrouvait, à leurs yeux, étalé et disséqué au grand jour. Beaucoup parlèrent de trahison, d’abus de confiance, voire de dédain. Un habitant résuma le malaise d’une formule cinglante : pour les Bigoudens, il s’agissait de confidences ; pour le chercheur, de déclarations.

Le 9 mars 1968, lors de l’émission « Connaissance de l’Ouest », Morin accepta de s’expliquer face aux habitants réunis en mairie. Le sociologue plaida le malentendu, s’étonnant d’être perçu comme un calomniateur alors qu’il prétendait montrer que ce coin oublié du Finistère connaissait les mêmes problèmes que le reste de la France. Une partie de l’incompréhension tenait à son vocabulaire savant, qualifié de « jargon » : les habitants avaient cru voir dans des termes comme « bovarysme » une allusion à la prostitution de leurs femmes. Présent sur le plateau, Pierre-Jakez Hélias, futur auteur du Cheval d’orgueil, pointa une cause plus profonde : la méconnaissance de la langue bretonne, riche de subtilités et d’un humour propre, que l’enquêteur n’avait pu saisir.

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Il faut reconnaître à Morin d’avoir, ce jour-là, accepté la critique avec une certaine humilité, admettant les lacunes d’une démarche qui ne pouvait, disait-il, plonger dans ce qu’il y avait de plus archaïque et de plus profond. La hache de guerre fut d’ailleurs enterrée : citoyen d’honneur de Plozévet en 2002, le sociologue pourrait bientôt voir une rue porter son nom. Reste que cette mésaventure illustre un travers durable de la sociologie surplombante : celle qui réduit un peuple enraciné à un objet d’étude, et son humour, sa langue, son identité, à des « données » que l’on interprète de l’extérieur.

L’homme qui jugeait le christianisme « plus intolérant que l’islam »

Au-delà de l’épisode breton, c’est l’ensemble du parcours intellectuel d’Edgar Morin qui mérite un examen plus lucide que les hommages convenus. Car le penseur, érigé en conscience humaniste universelle, a aussi tenu des positions que l’on aurait tort d’oublier.

En novembre 2017, alors que Tariq Ramadan était visé par des accusations de viols et d’agressions sexuelles, Edgar Morin prit publiquement sa défense, dénonçant un « lynchage médiatique ». Il faut dire que les deux hommes avaient cosigné deux ouvrages de dialogue. Le sociologue décrivait l’islamologue comme un interlocuteur intelligent et cultivé, un « boxeur de sa catégorie ». Surtout, il affirmait que, dans l’histoire, c’était le christianisme qui avait manifesté « la pire intolérance ». Une hiérarchie pour le moins contestable, qui en dit long sur les angles morts d’une pensée prompte à minorer la part chrétienne de notre héritage civilisationnel.

Cette complaisance s’était déjà exprimée en mars 2014, lors d’un débat télévisé avec ce même Tariq Ramadan. Morin y soutenait que le foulard islamique était « une chose anodine, beaucoup plus anodine qu’une croix », et se rangeait, à propos des caricatures, « du côté du respect des communautés », rappelant le caractère « hyper-sacré » du prophète de l’islam. Soit, en pratique, une indulgence à géométrie variable : sévère envers le christianisme historique, prévenante envers l’islam contemporain.

Le chantre d’une France « multiculturelle »

Le fil rouge de cette pensée se trouve dans la vision que Morin se faisait de la France elle-même. Théoricien des « deux France », il opposait une France monarchiste, cléricale et qu’il jugeait xénophobe à une France républicaine, laïque et « intégratrice ». Et il appelait de ses vœux la reconnaissance d’une France devenue « multiculturelle », à la manière des pays d’Amérique, par l’intégration d’étrangers venus de tous les continents, multiculturalité qu’il présentait comme une « nouvelle richesse ».

On mesure la distance qui sépare cette vision de celle d’une Bretagne, et plus largement d’une Europe, attachée à la continuité historique de ses peuples enracinés. Là où Morin voyait dans le brassage une richesse à embrasser, d’autres y voient la dissolution lente de ce que sont les nations charnelles. Il n’est pas indifférent, d’ailleurs, que le même homme ait pu, à Plozévet, manquer la singularité d’une culture bigoudène, et théoriser ailleurs l’effacement des identités dans un grand ensemble indistinct. La même logique surplombante est peut-être à l’œuvre.

Edgar Morin fut un esprit curieux, prolifique, et capable, on l’a vu à Plozévet, d’entendre la critique. Mais l’hommage unanime qui a suivi sa disparition aurait gagné à ne pas occulter les zones d’ombre d’une pensée qui, sous couvert d’humanisme universel, s’est souvent montrée bien sévère avec les racines de notre propre civilisation.

Crédit photo : DR (photo d’illustration)
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6 réponses à “Edgar Morin, le penseur encensé qui défendait Tariq Ramadan et méprisait les Bigoudens”

  1. Enzo dit :

    A partir du moment ou on a mis Badinter au panthéon, tout est possible

  2. Fred dit :

    De son vrai nom David Salomon Nahoum « détestait les bidoudens » …

  3. vert dit :

    Un juif de gauche ..rien de bon

  4. pschitt dit :

    « Commune en France — La métamorphose de Plodemet » était très contestable sur le plan de la méthode sociologique. L’afflux soudain de chercheurs perturbe inévitablement une collectivité. En 1964/1965, Plozévet était déjà affecté par le nombre de visiteurs ; les observations ne pouvaient plus être pures. Morin lui-même évoque une circonstance où un membre de son équipe « cherche à faire dire » quelque chose à un habitant âgé. Il ne se rend même pas compte de ce que cette tentative pour modifier l’observation a de scientifiquement scandaleux. Le simple fait de considérer Plozevet comme représentatif de la ruralité française et non comme un cas spécifique était contestable — car le titre original du livre était bien « commune en France. Quelques années plus tôt, Laurence Wylie s’était montré beaucoup plus prudent et judicieux avec « Un village du Vaucluse ».

  5. Travis dit :

    J’avais lu  » la rumeur d’ Orléans  » pensant à l’époque y trouver une sorte d’enquête à la Chabrol;
    le bouquin me tomba des mains;
    Cet individu, MoMo pour les intimes, est un N.A.C., nonpas un nouvel animal de compagnie, mais un…
    Nul A Chier

  6. Noël Stassinet dit :

    Badinter n’est pas au Panthéon, c’est seulement son cercueil avec dedans quelques bouquins déclassés et quelques vielleries.
    Quant à David Salomon Nahoum (Edgar Morin de son nom de guerre) ses origines religieuses, ses accointances communistes et libertaires ne pouvaient pas en faire un critique objectif du catholicisme et de la Bretagne encore pieuse à l’époque.

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