Il y a une image, jeudi, dans les lacets du Tourmalet, qui restera. Celle d’un homme seul, maillot arc-en-ciel sur le dos, montant le Géant des Pyrénées comme d’autres montent chercher le pain : sans effort apparent, sans grimace, sans humanité tout à fait. Autour de lui, la montagne, les drapeaux béarnais claquant dans un vent complice, et cette sensation dérangeante d’assister non pas à une course, mais à une démonstration.
Le chiffre qui tue la course, et pose une question
Les faits, d’abord, parce que ce sont eux qui parlent le mieux. Tadej Pogačar a avalé les 17 kilomètres à 7,3 % du Tourmalet par Sainte-Marie-de-Campan en 43 minutes et 12 secondes. Deux minutes et 23 secondes de mieux que le record établi par Jonas Vingegaard en 2023 — un Vingegaard qui, cette année-là, ne passait pas franchement pour un cyclotouriste.
Le train de sa UAE Emirates-XRG a d’abord fait le ménage : Grosschartner jusqu’à 8,6 km du sommet, McNulty jusqu’à 5,6, Yates encore un peu, puis Del Toro pour catapulter le patron à 4,7 km de la bascule. Une chaîne de montage. Une machine. Le Slovène a fini son affaire seul, a dévalé l’autre versant comme un possédé, et collé 2’38 » à Vingegaard sur la ligne. Le Tour, à peine commencé, est déjà rangé au vestiaire.
Alors on nous expliquera — on nous a déjà expliqué — que le vent poussait, que Pogačar s’est découvert plus tôt qu’en 2023, qu’au moins dix coureurs ont eux aussi battu l’ancien record. Tout cela est vrai. Tout cela est même consciencieusement noté par la presse spécialisée, qui aligne les watts, les temps intermédiaires, les explications aérologiques avec le sérieux d’un comptable devant son bilan.
L’omerta comme sport national
Et c’est précisément là que le bât blesse. Car à force d’expliquer, on finit par ne plus jamais interroger. Le peloton, lui, se tait. Interrogez les battus : ils ne veulent pas s’avouer vaincus, ils saluent le champion, ils rangent leur fierté. Adam Yates lâche un « les gars vont trop vite pour moi » qui, dans la bouche d’un coureur World Tour, devrait glacer le sang plus qu’il ne fait sourire. Personne ne monte au créneau. Personne ne dit l’indicible. On applaudit, on filme, on tend le micro pour recueillir l’humilité de rigueur du monstre.
Sous les articles, un lecteur anonyme glisse une pique sur le dopage prétendument éradiqué. Un seul. Et cette solitude du sceptique en dit long : le doute a été relégué à la rubrique des mauvais coucheurs, des aigris, de ceux qui n’ont « rien compris au vélo moderne ». Poser la question, aujourd’hui, c’est passer pour un ringard. Voilà où nous en sommes.
Qu’on soit clair : personne ici n’accuse Tadej Pogačar de quoi que ce soit. Il n’a jamais été contrôlé positif, et la présomption d’innocence n’est pas une option qu’on active quand ça arrange. Mais entre l’accusation calomnieuse et le silence extatique, il existait autrefois un espace. Il s’appelait l’esprit critique. Il a nourri le journalisme cycliste des grandes heures, celui qui n’oubliait pas que ce sport a menti, longtemps, systématiquement, à une époque où l’on tressait aussi des lauriers aux surhommes du moment. La question n’est pas « Pogačar se dope-t-il ? ». La question est : pourquoi plus personne n’ose même s’étonner ?
Ce vendredi, Bordeaux et le retour du réel
Après le sacre et le sacré, place au profane. La 7e étape, ce vendredi 10 juillet, relie Hagetmau à Bordeaux sur 175 kilomètres plats comme le Médoc en terrasse. 850 mètres de dénivelé sur la journée, une seule bosse répertoriée, la côte de Béguey, et une chaleur annoncée à près de 42 °C qui transformera les Landes et la Gironde en fournaise roulante.
Ce sera un sprint. Un vrai, cette fois, on l’espère, après le chaos de Pau où les trains avaient déraillé les uns après les autres. Tim Merlier, présenté comme le plus rapide du monde, part avec l’étiquette de favori malgré un poisson-pilote en moins. Face à lui, Jasper Philipsen et son armada Alpecin, et surtout Olav Kooij, vainqueur libéré à Pau, qui rêve de récidiver sur les quais bordelais. Un duel Merlier-Kooij : au moins, sur le plat, la hiérarchie se discute encore. C’est peu, mais par les temps qui courent, c’est déjà ça.
On regardera donc les sprinteurs se disputer les miettes, avec le soulagement coupable de ceux qui savent que, pendant deux ou trois heures, le suspense aura repris ses droits. Baptiste Veistroffer repartira peut-être à l’aventure, en sanglier breton qu’il est, offrir un peu de romantisme gratuit à une Grande Boucle qui en manque cruellement. Et dimanche, ou plus tard, on retrouvera l’homme en arc-en-ciel, et le grand silence gêné qui l’accompagne comme une ombre.
Photo : © A.S.O / Thomas Maheux
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Une réponse à “Tour de France : Pogačar pulvérise le Tourmalet, et le peloton regarde ailleurs : chronique d’une lâcheté collective”
Demat En complément à cet article : Maillot jaune durant deux jours sur ce Tour de France, le Norvégien d’Uno-X est contraint à l’abandon, après une chute jeudi sur la sixième étape du Tour de France source Le Télégramme : https://www.letelegramme.fr/sports/cyclisme/tour-de-france/commotion-cerebrale-et-fractures-des-cotes-lex-maillot-jaune-torstein-traeen-abandonne-apres-sa-chute-lors-de-la-sixieme-etape-7081295.php. Mais Paul SEIXAS notre français termine cinquième de cette étape et il est sixième au classement général avec les principaux candidats au podium, jeudi, à Gavarnie, juste derrière Jonas Vingegaard. Le Français a tenté de suivre Tadej Pogacar, avant de raviser et de gérer son effort : source : https://www.letelegramme.fr/sports/cyclisme/tour-de-france/cest-vraiment-encourageant-ca-montre-quil-est-en-cannes-paul-seixas-solide-pour-son-premier-test-en-montagne-sur-le-tour-de-france-7081209.php. Les futurs exploits de ce coureur mériteraient donc d’être commentés sur BI.com car sur le Télégramme tout est ou sera réservé aux abonnés et sur You Tube c’est interrompu toutes les cinq minutes par de la publicité. Kénavo