Vingt-et-un virages numérotés, chacun portant le nom d’un vainqueur. Depuis la victoire de Fausto Coppi en 1952, l’Alpe d’Huez est devenue le théâtre où le Tour de France se gagne et se perd — un sommet sans descente, sans seconde chance, où les défaillances comme les renaissances sont exposées à ciel ouvert. Journaliste, historien du Tour, lauréat des prix Antoine Blondin, Louis Nucera et Jules Rimet, Jean-Paul Vespini a signé une vingtaine d’ouvrages sur la Grande Boucle.
Dans L’Alpe d’Huez. Le Tour se joue à l’Alpe d’Huez (Mareuil Éditions), il retrace l’histoire de cette montée mythique jusqu’à l’édition 2026, qui en marquera la trente-troisième ascension — et, fait rare, deux jours de suite. En ce jour d’arrivée du Tour de France à l’Alpe d’Huez justement, il a répondu à nos questions : sur la naissance improbable de ce rendez-vous, sur les duels qui l’ont façonné, sur la violence parfois du public, et sur ce que le cyclisme des capteurs de puissance et des oreillettes a fait perdre à la légende.
Breizh-info.com : Vous appelez l’Alpe d’Huez « le défouloir du Tour ». Qu’est-ce qui, dans la géographie ou l’histoire de cette montée précisément, en a fait ce point de bascule que d’autres cols mythiques ne sont jamais tout à fait devenus ?
Jean-Paul Vespini : L’intensité de la bataille dès 1976 pour le maillot jaune et le fait qu’il n’y a pas de seconde chance, l’Alpe est un balcon a ciel ouvert, un sommet, on ne peut pas se refaire dans la descente. C’est là que les grands événements du Tour ont eu lieu. Victoire du premier Colombien sur le Tour avec Lucho Herrera en 1984, Fignon qui s’empare du maillot jaune là haut en 83, 84 et 89 avant de perdre le Tour le dernier jour face à LeMond et son guidon de triathlète ! C’est le lieu des désespoirs et des espérances : Ronan Pensec y sauve son maillot jaune avant de le perdre le lendemain, Vincent Barteau le perd au profit de Fignon sur ces lacets, toujours des secondes de bonheur ou de larmes, et…il en pleure toujours !
Breizh-info.com : La première arrivée date de 1952, avec la victoire de Fausto Coppi. Pourquoi l’Alpe a-t-elle ensuite disparu du Tour pendant près d’un quart de siècle avant de revenir s’installer durablement dans la légende ?
Jean-Paul Vespini : Parce qu’en 1952 ce sont des hôteliers qui sont à l’origine de la venue de l’Alpe d’Huez sur le Tour. Ils souhaitaient mieux faire découvrir leur station aux premiers touristes passionnés de sport d’hiver. La tentative a été une mini-réussite, il fallait trouver de l’argent et la mairie, à cette époque n’était pas décidée à payer et n’avait pas les moyens de payer. Il y a eu donc une absence de 24 ans avant que le Tour retrouve l’Alpe en 1976.
Breizh-info.com : Si vous deviez isoler une seule ascension comme la plus marquante des 33 arrivées au sommet, laquelle choisiriez-vous, et qu’a-t-elle raconté du cyclisme de son époque ?
Jean-Paul Vespini : Je pourrais en choisir tellement. Je dirai la montée de 1986 et la paix des braves entre Hinault et LeMond. Ce n’est pas la plus spectaculaire, pas la plus belle en termes de bagarre sportive et de suspense, mais elle scelle la fin de la « guerre » entre LeMond qui voulait gagner ce Tour et Hinault qui lui avait promis de l’aider. Et puis, au fin des étapes il avait retrouvé l’envie de remporter un 6e Tour. Une vraie guerre des nerfs, qui prend fin sur les lacets de l’Alpe dans la fureur et l’incertitude, la veille jusque tard dans la nuit Bernard Tapie était dans leur chambre pour les persuader de faire la paix. Pas une seule fois Hinault n’a voulu que leMond passe en tête. C’est peut être le meilleur symbole pour affirmer que le Tour, effectivement, se joue à l’Alpe d’Huez.

Breizh-info.com : Les 21 virages numérotés portent chacun le nom d’un vainqueur. Que révèle ce dispositif, presque religieux, du rapport singulier qu’entretient le public avec cette montée ?
Jean-Paul Vespini : C’est la manifestation du mythe, l’Alpe sacre les champions, et les virages racontent leurs exploit. Les vainqueurs entrent dans une sorte de Panthéon cycliste. C’est la consécration de ce que de nombreux coureurs pensent : gagner à l’Alpe sauve un Tour de France, le meilleur exemple est la victoire de Thibaut Pinot et vaut même un titre de champion du monde, disent les Hollandais !
Breizh-info.com : Le vacarme, la foule compacte, parfois l’excès des supporters : l’ambiance de l’Alpe fait partie de sa légende, mais complique-t-elle la vie des coureurs, voire leur sécurité ?
Jean-Paul Vespini : En 1977 Thévenet sauve son Tour pour 8 secondes, il se bat seul à la poursuite du Hollandais Kuiper et dans l’Alpe on lui adresse (pas tous heureusement) des bras d’honneur, des insultes, des tapes. La télé ne le voit pas, Personne ne le voit, seul le champion le sait. Même chose pour Voekler qui perd son maillot jaune dans l’Alpe. C’est un défouloir le lieu de toutes le passions, un stade à ciel ouvert sans policiers, sans barrière, sans garanti. Le champion traverse ces lacets comme une épreuve mystique !
Breizh-info.com : En 2026, l’Alpe est gravie deux jours de suite, lors des étapes 19 et 20. Qu’est-ce que cette double ascension change à la stratégie des équipes et à la dramaturgie de cette fin de Tour ?
Jean-Paul Vespini : Je pense que l’avant dernier jours, Pogacar voudra s’imposer là-haut, marquer de son sceau et d’une façon prestigieuse sa domination. Dommage que Vingegaard est absent désormais. Ce sera une belle bataille pour le maillot blanc surtout, avec Del Toro et Seixas. Mais tout peut arriver. En 2022, la veille de l’Alpe, Pogacar a perdu son maillot jaune dans le Granon. Il voulait s’en emparer me lendemain dans l’Alpe et il n’a pas réussi, cette année là Vinguegard gagne le Tour. Deux fois l’Alpe c’est la garantie d’une bataille où on peut aussi tout perdre.
Breizh-info.com : Le cyclisme actuel, très tourné vers les données de puissance et le contrôle des équipes, a-t-il changé la nature des exploits qu’on peut encore accomplir sur l’Alpe ? Y a-t-il encore place pour l’attaque de légende, l’exploit solitaire ?
Jean-Paul Vespini : Alaphilippe va prendre sa retraite et déclare : « Je ne reconnais plus le cyclisme tout est millimétré, tout a bien changé, si c’était a refaire je renoncerai, on ne s ‘amuse plus ». Hé oui ! Le cyclisme moderne tue la légende, trois facteurs à cela : l’importance trop importante de la course d’équipe – mais là on ne peut plus rien faire, hélas, et deux facteurs que l’on peut supprimer si l’on veut sauver le cyclisme et sa dimension légendaire : supprimer les oreillettes, une insulte pour le champion qui veut et doit savoir décider par lui même et supprimer les capteurs de puissance. A l’instinct !
Breizh-info.com : Pour le lecteur qui regardera les étapes 19 et 20 après vous avoir lu, que devrait-il observer différemment sur sa télévision, qu’il n’aurait pas remarqué auparavant ?
C’est me faire trop d’honneur que de croire qu’un livre peut changer un regard sur la course. J’aimerais que ce soit une vision plus humaine sur le dépassement de soi des coureurs, leur souffrance, leur volonté sur ces 21 lacets de se réaliser d’être à la, hauteur et côtoyer les dieux ! La tv et la beauté des images nous fait oublier tout ça.
Propos recueillis par YV
Crédit photo : DR (photo d’illustration)
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