UAE et Pogacar écrasent le Tour, la caravane rigole : chronique d’une amnésie collective

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Trente-cinq minutes et vingt-sept secondes. Le chiffre est tombé vendredi soir sur les fils de dépêches comme une performance de gala, salué par la profession avec cette exclamation admirative qu’on réserve aux records du monde du cent mètres. Tadej Pogacar venait d’avaler les vingt et un lacets de l’Alpe d’Huez avec une minute et treize secondes d’avance sur Marco Pantani. Sur le Pantani de 1995. Sur celui qui, trois ans plus tard, gagnerait le Tour avant de finir comme on sait, avec un hématocrite et une biographie que plus personne ne discute.

23,4 km/h de moyenne sur 13,8 km à plus de 8 %, au bout de dix-huit jours de course. Réfléchissez à ce que cela signifie physiologiquement, ou plutôt ne réfléchissez pas : la caravane, elle, a préféré s’en dispenser.

Le mot qu’on ne prononce plus

Il fut un temps où la presse spécialisée posait la question. Elle la posait mal, souvent trop tard, presque toujours après que la justice ou les douanes eurent fait le travail — mais elle la posait. Aujourd’hui, elle a trouvé mieux : elle raconte l’épopée. On a lu de belles pages sur le mutisme du champion, sur l’avarice de mots des très grands, sur le fétichisme des rétroviseurs et le baiser chaud du public. De la littérature, et de la bonne. Pas une ligne, en revanche, sur la seule question que se pose le cycliste amateur qui a mis une heure quarante dans la même montée : comment ?

Le silence n’est pas de l’ignorance. C’est un choix éditorial. Le Tour finance des rédactions, remplit des grilles d’été, occupe des plateaux. Douter coûte cher, admirer ne coûte rien. Alors on admire.

Ironie du calendrier : au moment même où le Slovène rayait Pantani des tablettes, son propre directeur général donnait un entretien qui, dans un monde normal, aurait ouvert les journaux du lendemain. Mauro Gianetti, patron d’UAE Emirates-XRG, y revient sur les Riccardo Ricco, Leonardo Piepoli et Juan José Cobo, tous positifs sous sa direction. Sa ligne de défense tient en quatre mots : « J’étais une victime. » Il ajoute qu’on ne sait pas davantage, dit-il, « ce que font les coureurs à la maison ». Sur son hospitalisation au Tour de Romandie 1998, après une prise supposée de PFC, il renvoie à une question personnelle et à des propos déjà tenus. Interrogé sur l’EPO, il répond non.

Et il conclut par une phrase qui vaut aveu de lucidité, sinon d’autre chose : son leader est tellement fort que, dans n’importe quelle équipe, il y aurait des doutes sur lui.

Voilà. C’est écrit noir sur blanc, par l’intéressé, dans le plus grand quotidien sportif français. Il n’y a même plus besoin d’enquêter : le doute est admis, budgété, intégré au discours. Il ne reste plus qu’à ne pas le formuler.

Le peloton qui pousse

Reste le déroulé des courses, et il pose ses propres questions.

Vendredi, quarante-deux hommes à l’avant, 3min30 au pied de la montée finale. Un maillot jaune qui part seul à douze kilomètres du sommet et qui les reprend un par un, comme on ramasse des quilles. Fort bien. Mais qui a roulé derrière ? Pendant que Pogacar chassait, quelles équipes ont assuré le tempo dans le groupe des favoris ? Pourquoi Paul Seixas, quatrième et sans intérêt objectif à ramener quiconque, a-t-il assumé la poursuite — comportement que même les commentateurs bienveillants ont jugé incompréhensible ? Pourquoi une échappée aussi fournie, avec des équipes en principe intéressées à la victoire d’étape, se retrouve-t-elle laminée sans qu’aucune n’ait organisé la moindre résistance collective ?

Ces questions ne sont pas des insinuations. Ce sont les questions élémentaires de la lecture tactique d’une course. Elles étaient posées quotidiennement dans les années 1990. Elles ne le sont plus.

Et puis il y a le cas Carapaz, qu’il faut aborder frontalement, sans procès. L’Équatorien a été admirable. Deux victoires en trois jours, deux échappées de cent vingt-quatre kilomètres consécutives à près de trente-neuf de moyenne, quatre prix de la combativité — record du dernier demi-siècle égalé —, le maillot à pois raflé au passage. Panache absolu, et un homme qui pleure à trente-trois ans dans la zone protocolaire : on n’a pas envie de gâcher ça.

Sauf que le même coureur sortait d’une opération du périnée en avril, d’un printemps passé à serrer les dents, et d’un début de Tour où il avait, de son propre aveu, préféré perdre du temps. Puis, à partir de la deuxième moitié de la troisième semaine — le moment où le corps humain, normalement, capitule —, il monte en puissance. Deux fois. Trois fois. Le vieux briscard, dit-on. La gestion, dit-on. Peut-être. Ce sont exactement les mots qu’on employait pour d’autres, avant.

Nous avons déjà vu ce film

Ceux qui ont trente ans de vélo dans les jambes reconnaissent la musique. La machine à broyer de Miguel Indurain, la sérénité chiffrée, les watts qui ne fléchissent jamais, un peloton qui s’incline avec le sourire. Puis la mécanique US Postal, l’omerta industrielle, les journalistes qui doutaient traités en aigris, en jaloux, en Français mauvais perdants — jusqu’au jour où tout est tombé, d’un coup, et où les mêmes qui avaient chanté ont écrit les nécrologies morales avec le même aplomb.

Personne ici n’accuse personne. C’est précisément le problème : il n’y a rien à accuser, il y a à interroger, et plus personne n’interroge. Un contrôle antidopage négatif n’a jamais été une preuve d’innocence — Armstrong en a passé plusieurs centaines. Le passeport biologique est un progrès, pas une absolution. Et l’histoire de ce sport enseigne une chose et une seule : les records d’ascension pulvérisés à l’issue de trois semaines de course ont toujours fini par être réexaminés. Toujours. Le délai varie ; l’issue, rarement.

Le lecteur qui trouvera ce texte injuste envers un coureur de vingt-sept ans que rien n’a jamais pris en défaut aura raison sur un point : il n’existe, à ce jour, aucun élément à charge. Qu’il médite alors ce paradoxe — cette absence d’élément ne doit rien au travail de la presse, qui a cessé d’en chercher.

Dimanche, la parade

Ce dimanche, la 113e édition s’achève à Paris. Cinq tours du circuit classique, puis trois passages par la butte Montmartre et ses pavés de la rue Lepic, avant l’Arc de Triomphe et la Rivoli. La parade d’ouverture depuis Thoiry a été annulée faute d’effectifs policiers, mobilisés par les incendies dans les Landes — détail prosaïque qui en dit long sur l’état du pays, mais c’est une autre affaire.

Mathieu van der Poel s’est économisé toute la troisième semaine pour ce rendez-vous. Remco Evenepoel, dauphin en mission, peut tenter le coup de force. Matej Mohorič descendra la butte comme on se jette dans le vide, ce qui est sa manière. Et le maillot jaune, cinquième sacre acquis, record d’Anquetil-Merckx-Hinault-Indurain égalé, voudra probablement lever les bras une sixième fois, pour la vingt-septième victoire de sa carrière sur la Grande Boucle.

À vingt-sept ans.

Il y aura des drapeaux, des applaudissements et de très belles images. Nous les regarderons aussi, parce que nous aimons ce sport et que c’est précisément pour cela que nous refusons de le regarder les yeux fermés. Aimer le cyclisme, ce n’est pas gober la légende à mesure qu’on la fabrique. C’est se souvenir qu’on nous a déjà vendu cette histoire-là, avec les mêmes superlatifs, les mêmes chronomètres et les mêmes ricanements à l’endroit de ceux qui demandaient simplement à voir.

Un jour, quelqu’un ressortira ces trente-cinq minutes et vingt-sept secondes. On dira alors qu’on ne pouvait pas savoir.

On pouvait demander.

YV

Crédit photo : © A.S.O / Charly Lopez
[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle. Breizh-info.com, 2026, dépêches libres de copie et de diffusion sous réserve de mention obligatoire et de lien do follow vers la source d’origine.

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9 réponses à “UAE et Pogacar écrasent le Tour, la caravane rigole : chronique d’une amnésie collective”

  1. ronan courtial dit :

    Tout geste a une signification. Je m’interroge sur le geste simultané de Pogacar et de Del Toro lors de leur arrivée commune au sommet de L’Alpe d’Huez (étape 20)???Quant à Lenny Martinez qui ne relaye pas Carapaz lors de l’étape 19 ou Paul Seixas qui mène Pogacar et Del Toro sur les raidillons de l’Alpe d’Huez, nous sommes plus proche d’un Jan Ullrich que d’un Wout van Aert…

  2. Yoaren dit :

    @YannV : Où voulez-vous en venir, explicitement svp ? Merci.

  3. Joris dit :

    Je vous sens bien amer, YannV. Et pourtant malgré les contrôles antidopage à deux heures du matin il faut bien se rendre à l’évidence : le vainqueur a mérité sa victoire. Il faut dire aussi que son équipement est sublime, et aide sûrement. Arrêtez de chercher des poux, et soyez humble face à une telle victoire.

  4. guillemot dit :

    Depuis un certain temps on peut comparer le Tour de France à ce qu’étaient les jeux du cirque à Rome . Il faut toujours en donner plus au peuple pour le tenir en laisse , peut importe les moyens: du pain et des jeux et surtout ne pas s’interroger sur le pourquoi des performances des hommes et des machines.

  5. blasin dit :

    on ne refait pas l’histoire et arrêtez de nous bassiner avec vos suspicions non vérifiées…les choses sont ce qu’elles sont…il y a des individus qui écrivent l’histoire que ce soit dans le sport ou ailleurs , d’ailleurs le public adore çà, du drame , de la tragédie !

  6. Jean-Christophe dit :

    « Un jour, quelqu’un ressortira ces 35 minutes et 27 secondes. On dira alors qu’on ne pouvait pas savoir. »
    Ah merde alors! Ça veut dire que humainement cet exploit n’est pas possible, qu’il est HUMAINEMENT IMPOSSIBLE ? Et donc qu’il y a TRICHERIE? Si un tel exploit est impossible sans produits dopants, dites – le clairement, sinon taisez-vous.
    Quand je regarde le champion du monde de saut à la perche, un type imbattable qui pulvérise les records, c’est un type dopé?
    Il y a des champions, des types et des femmes qui veulent gagner dès leur plus jeune âge. Non, pas être second mais premiers, toujours 1er. Comme moi, le l’ai été à l’école depuis le primaire. A la Fac, il n’y avait aucun classement et je m’en foutais. J’ai toujours détesté la 2eme place, pour moi, pas pour les autres qui ont du mérite. Mais je ne suis devenu ni ministre ni millionnaire, le métier que j’exerce ne paie pas autant malheureusement que le football qui transforme les burnes en or. Pour le vélo, je ne sais pas mais j’aime les gens qui gagnent en se battant contre eux-mêmes!
    Les footballeurs c’est une autre catégorie, à mon avis des branleurs qui courent 90 minutes pour le pognon et pas pour le dépassement de soi.
    Vive le vélo et les champions, les vrais qui ne crient pas Cocorico et qui ne sont pas adoubés par Macron qui a compris que le ballon rond est l’opium du peuple qui permet de contrôler des foules !

  7. blasin dit :

    vous avez censuré mon commentaire bravo !

  8. blasin dit :

    A jouer les inquisiteurs en peau de lapin !

  9. Lanig dit :

    Il y a 2 ans ce même personnage explosait le record de Pantani au plateau de Beille…
    Pantani en 98: 43 mn et 28 sec
    Pogacar en … 39 mn et 44 sec !! Même le Robocop Armstrong n’est pas descendu sous les 45 mn…

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