Karens, Was, Kachins : le grand reporter Thierry Falise raconte 40 ans de guerre birmane [Interview]

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Il a suffi d’un reportage télévisé, en 1986 : des guérilleros karens lavant le corps d’un des leurs dans un ruisseau. L’année suivante, Thierry Falise quittait Paris pour la frontière thaïlandaise. Il ne l’a plus quittée depuis.

Ce grand reporter belge installé à Bangkok a passé 40 ans à couvrir un pays où presque personne ne va. Il a marché avec les guérillas karens sous le feu birman, interviewé Khun Sa, le seigneur de la drogue du Triangle d’Or dont Washington avait mis la tête à prix pour 2 millions de dollars, pénétré chez les Was, anciens chasseurs de têtes devenus rois de l’opium. Il a été le premier journaliste à accompagner les Free Burma Rangers, ces commandos humanitaires armés qui soignent les déplacés en pleine zone de combat. Il a rencontré Aung San Suu Kyi avant d’écrire sa biographie, suivi la révolte des moines de 2007, documenté les 140 000 morts du cyclone Nargis. Depuis le coup d’État de février 2021, il y retourne à pied, sous les drones et les frappes aériennes.

Les Éditions Sept publient Birmanie, la guerre oubliée, un mook de 172 pages — format hybride entre le magazine et le livre — qui rassemble 11 de ses récits et des dizaines de ses photographies. A commander ici.

Breizh-info.com : Tout commence en 1986 devant un poste de télévision : des guérilleros karens lavant le corps d’un des leurs dans un ruisseau. Vous ne connaissiez presque rien de ce pays, et l’année suivante vous quittiez Paris pour la frontière thaïlandaise. Qu’est-ce qui, exactement, s’est joué dans cette image ?

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Thierry Falise : Je ne me souviens plus exactement, il y avait beaucoup d’émotion dans ces images de jeunes, de gamins qui combattaient pour une cause qui me semblait juste. Ce reportage représentait à mes yeux un appel à l’aventure, une occasion de vivre au réel les Bob Morane de mon enfance.

Khun Sa, les Was et le Triangle d’Or

Breizh-info.com : Vous avez interviewé Khun Sa, dont Washington avait mis la tête à prix pour 2 millions de dollars, et vous êtes entré chez les Was. Comment obtient-on concrètement ce genre d’accès ? Et que reste-t-il aujourd’hui de ce Triangle d’Or, alors qu’on dit le pavot remplacé par les laboratoires de méthamphétamine et les centres de cyber-escroquerie de la région de Myawaddy ?

Thierry Falise : L’accès à Khun Sa était relativement facile. Comme je l’écris dans Sept, il était assez mégalo et narcissique, et donc avide de se retrouver dans les médias. Pour les Was, c’était autre chose : un premier contact avait été pris lors d’un passage au QG des Karens, où séjournaient des représentants d’autres minorités en armes, dont un Wa. Après, il a fallu qu’une occasion se présente — ce fut la décision de la branche « politique » de l’UWSA de s’adresser au monde extérieur pour tenter de régler le dossier de la drogue, et donc d’inviter une équipe de journalistes.

Oui, l’opium et l’héroïne ont peu à peu fait place aux méthamphétamines, via les Was et d’autres groupes, même s’il y a toujours des champs de pavot dans l’État shan, et donc de l’héroïne. Les centres de cyber-escroquerie, essentiellement basés sur les frontières thaïlandaise et chinoise, sont venus plus tard.

Breizh-info.com : Dans le mook figurent des jumeaux à la tête d’une armée mystique — Johnny et Luther Htoo, de la God’s Army, que leurs combattants croyaient invulnérables. Que sont devenus ces enfants ?

Thierry Falise : Les jumeaux ont suivi deux destins différents. Luther, après avoir vécu dans un camp de réfugiés, a été « réinstallé » en Suède dans le cadre d’un programme de l’ONU. Il est revenu dans la région il y a quelques années et vit aujourd’hui dans un camp-village karen de l’autre côté de la frontière. Je suis en contact avec lui via Facebook, plusieurs documentaires ont été réalisés sur lui par des confrères. Johnny, d’après ce que je sais, a d’abord rejoint une milice pro-junte. Ensuite, je ne sais pas.

Free Burma Rangers : témoigner ou s’engager

Breizh-info.com : Vous avez été le premier journaliste à suivre les Free Burma Rangers, ces commandos humanitaires qui soignent sous les balles. Comment travaille-t-on aux côtés d’une organisation qui n’est ni neutre, ni désarmée, ni tout à fait une ONG ? Où placez-vous la frontière entre témoigner et s’engager ?

Thierry Falise : C’est très simple. J’ai accompagné — encore récemment, en mai-juin — des missions des FBR, qui étaient et restent à bien des égards une des très rares organisations humanitaires à travailler à l’intérieur, autant auprès des personnes déplacées que des combattants sur le front. Les FBR ne sont évidemment pas neutres, et ne se revendiquent pas comme pacifistes. Comment l’être lorsque l’adversaire recourt à la violence la plus abjecte ? Ils sont accompagnés de rebelles armés, membres des groupes locaux, avant tout pour défendre leurs équipes en cas d’attaque des Birmans.

Quant à moi, je ne crois pas non plus à la neutralité — encore faudrait-il se mettre d’accord sur la définition de ce concept : faut-il mettre sur un même pied les deux camps ? Je crois en revanche à la sincérité et à l’honnêteté dans mon travail de reporter et de messager, c’est-à-dire rapporter une réalité tout en replaçant les choses dans leur contexte. Par exemple, lors de mon dernier reportage, tous les jeunes révolutionnaires interviewés sans exception se sont plaints du manque d’unité entre les groupes, et aussi en leur sein. C’est à cette désunion structurelle — avec évidemment l’intervention « pragmatique » de la Chine — qu’ils attribuent l’actuel coup de mou, voire, pour certains plus réalistes, la mise en échec de leur révolution.

Aung San Suu Kyi et les Rohingyas

Breizh-info.com : Vous avez rencontré Aung San Suu Kyi avant d’écrire sa biographie, à l’époque où l’Occident en avait fait une sainte laïque. Puis est venue l’affaire des Rohingyas, et le retournement complet de l’opinion internationale. Quelle est votre lecture aujourd’hui de cette femme ?

Thierry Falise : Je pense qu’Aung San Suu Kyi, en ce qui regarde les Rohingyas, a commis l’erreur de ne faire preuve, au moment où cela était possible, d’aucune empathie pour cette minorité. Une déclaration, un geste d’humanité envers les Rohingyas aurait peut-être suffi. Son intervention à La Haye reste pour moi incompréhensible, d’autant qu’elle et Min Aung Hlaing ne pouvaient pas « se sentir ».

Comme je l’écris dans Sept, sans doute avons-nous, en Occident, sous-estimé sa nature profonde de citoyenne d’ethnie majoritaire bamar et son appartenance à l’élite bamar, qui a toujours fait preuve de comportements xénophobes et nationalistes envers les autres communautés ethniques. Elle reste aujourd’hui populaire auprès, disons, de la génération des Bamars de plus de 40 ans. Chez les jeunes révolutionnaires, son image est plutôt celle d’un personnage historique qui a fait de bonnes et grandes choses pour son pays, mais qui est devenue un symbole et non plus une raison de combattre.

Breizh-info.com : Septembre 2007 : des moines retournent leur bol à offrandes, refusant l’aumône des militaires. Pouvez-vous expliquer à un lecteur français ce que signifie ce geste dans une société bouddhiste, et pourquoi il a terrifié la junte davantage qu’une manifestation de rue ?

Thierry Falise : C’est l’une des rares et principales manifestations non violentes auxquelles les bonzes peuvent recourir pour marquer leur opposition à une situation ou à quelqu’un. Disons que dans la hiérarchie des manifestations d’opposition, le bol retourné se retrouve dans le haut du tableau, et est donc très rarement utilisé. Ce qui, dans ce cas, démontre une audace et une détermination beaucoup plus importantes qu’une marche de rue, et suscite logiquement davantage d’inquiétude chez la cible de cette manifestation.

Breizh-info.com : Le cyclone Nargis, en 2008, a fait environ 140 000 morts — vous y avez consacré un livre entier, Le Châtiment des Rois. Les généraux ont refusé pendant des semaines l’aide internationale. Combien de ces morts sont imputables au cyclone, et combien à cette décision politique ?

Thierry Falise : En réalité, il y a eu très peu de nouvelles victimes dans les semaines qui ont suivi le cyclone. La grande majorité des gens sont morts tout de suite, certains plus tard en raison de blessures, mais il n’y a pas eu par exemple d’épidémie ou de famine, comme certaines ONG l’annonçaient. Les difficultés étaient davantage matérielles : manque de tout — hébergement, nourriture, soins —, rizières et autres champs impossibles à cultiver. C’est là qu’une aide de la junte ou extérieure plus hâtive aurait pu atténuer la situation.

Ce que le coup d’État de 2021 a changé sur le terrain

Breizh-info.com : Depuis le coup d’État de 2021, vous y retournez à pied, sous les drones et les obus. Qu’est-ce qui a changé par rapport aux guerres que vous couvriez dans les années 1990 ? Et quel est aujourd’hui le rapport de force réel entre la junte et la constellation qui lui fait face ?

Thierry Falise : La grande différence par rapport aux décennies des précédentes dictatures militaires est l’usage massif de l’aviation et des drones contre la résistance. On a aussi vécu, jusqu’à récemment, une guerre dite « conventionnelle », par rapport à la guérilla à laquelle les groupes ethniques armés nous avaient « habitués » dès le lendemain de l’indépendance de 1948. J’ai ainsi découvert ce type de conflit dans l’État karenni, où la plupart des déplacements s’effectuaient en véhicule motorisé — alors que chez les Karens et d’autres, seule la marche permettait d’aller d’un endroit à l’autre — dans des zones urbaines équipées de routes ou de pistes carrossables. J’ai aussi vécu ce que je n’aurais jamais pensé connaître en Birmanie : une guérilla urbaine, lorsque la KNDF a occupé la moitié de Loikaw, avec snipers, drones et toute l’armada idoine.

Difficile, voire impossible, de donner des chiffres précis sur le rapport de forces. La constellation des groupes armés d’opposition — organisations ethniques, PDF, etc. — est beaucoup trop hétéroclite pour oser des comparaisons sérieuses. Simplement, comme je le dis plus haut : si tous ces mouvements étaient unis et coordonnés sous un unique commandement, ce qui est une utopie dans ce pays atteint de divisionnite aiguë, la junte pourrait s’inquiéter.

Breizh-info.com : Le titre de votre mook parle de guerre oubliée. Elle l’est, alors qu’elle est probablement la plus meurtrière d’Asie. À quoi tient cette invisibilité ? Et que répondez-vous à un rédacteur en chef qui vous dirait que ses lecteurs ne s’y intéressent pas ?

Thierry Falise : Tout d’abord, le titre n’est pas de moi. Je n’ai jamais trop aimé ce concept de « guerre oubliée », auquel je préfère celui de « guerre ignorée ». Ignorée pour toutes les raisons que vous donnez. Si la Birmanie a pu, pendant quelques années, se faire connaître en Occident et sur la scène internationale, c’est sans doute quasi uniquement en raison d’Aung San Suu Kyi et de son histoire.

La réponse à un rédacteur en chef est simple : comment peut-il savoir si la Birmanie n’intéresse pas ses lecteurs, puisque son journal n’en parle pas… Tout est aussi question d’angle et d’originalité. La Birmanie, comme tout autre pays, peut intéresser des lecteurs lointains à condition de proposer des histoires originales. J’ai tout de même publié dans les magazines féminins Marie-France et Marie-Claire des reportages sur la Birmanie, via l’angle d’infirmières karens qui risquaient leur vie pour aller, avec les FBR, aider les déplacés dans la jungle. Mais c’était au temps où il y avait encore une presse écrite florissante.

Ce que 75 ans de résistance ethnique lui ont appris

Breizh-info.com : Vous racontez des peuples qui se battent depuis 75 ans pour ne pas disparaître — Karens, Môns, Kachins, Was —, chacun avec sa langue, ses écoles, parfois son administration parallèle, face à un État centralisateur qui n’a jamais admis leur existence. Que vous ont appris ces peuples sur la manière dont une identité survit à l’écrasement ?

Thierry Falise : Ces peuples continuent à résister et à maintenir leur identité, entre autres parce que leur ennemi est d’une grande incompétence et d’une brutalité qui alimentent, d’une génération à l’autre, la haine qu’ils ressentent. Ou alors, il faut, comme les Was, affirmer son identité par la force ou la menace de la force — derrière les Was, il y a aussi les juteux commerces de la drogue et, de plus en plus, des terres rares. Je ne serais pas étonné que l’Arakan Army, qui s’affirme comme une menace notamment grâce à sa force et à son organisation, signe avec la junte un accord semblable à celui conclu avec les Was. À suivre.

Breizh-info.com : Et si vous deviez retenir une seule image de ces 40 années ?

Thierry Falise : Peut-être celle, symbolique, d’un jeune maquisard karen marchant en armes sur une piste de jungle. C’est hélas une image que je rencontre depuis 40 ans chaque fois que je me rends dans ces régions. J’imagine que j’ai peut-être croisé le père ou le grand-père de ce jeune. Et c’est plutôt désespérant.

Propos recueillis par YV.

Thierry Falise, « Birmanie, la guerre oubliée », Sept Mook #54, Éditions Sept, 172 pages. Disponible en librairie et sur www.sept.info

[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.

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