Régis Le Sommier et les équipes d’Omerta suivent la guerre en Ukraine depuis Marioupol, en 2022. Quatre années de reportages, des deux côtés du front — d’abord côté ukrainien, puis côté russe. De cette accumulation d’images, un enseignement s’impose sur tous les autres, et il fait l’objet de leur nouvelle vidéo : le drone a changé la nature même de la guerre.
Le documentaire s’ouvre sur une séquence tournée en janvier 2023, entre Kreminna et Svatove, au nord de Bakhmout : un alignement de chars le long d’une clôture, à découvert, sans protection particulière.
Personne, à l’époque, ne mesurait qu’il s’agissait de la dernière fois qu’on filmerait pareille scène. Trois ans plus tard, aucun blindé ne s’expose ainsi à ciel ouvert. La séquence est devenue un document d’archive sur un monde militaire disparu.
Baba Yaga
Six mois plus tard, sur le front de Soledar, l’équipe fait l’expérience directe de ce qu’elle documente.
La journée avait commencé sous la neige — donc, en théorie, sans vol de drone. Puis le soleil est apparu, et avec lui un appareil ukrainien, surgi au-dessus des têtes. Les journalistes sautent dans le fossé, sans savoir quoi faire, avec le sentiment que le soldat qui les guide n’en sait pas beaucoup plus.
Les Russes surnomment ces engins « Baba Yaga », du nom de la sorcière du folklore slave qui vient gâcher la fête. Celui-là était un FPV, qui transmet ses images en direct au pilote — lequel décide seul du moment où il actionne la charge.
Pour une raison que Le Sommier dit ignorer, les pilotes ukrainiens ont choisi de ne pas frapper l’équipe française. Ils ont préféré un camion stationné à une centaine de mètres. Ce sont eux qui détiennent les images de la scène vue d’en haut.
Dans les ruines de Tchassiv Yar, une autre équipe d’Omerta connaîtra la même situation : un drone d’observation, puis d’autres appareils, et une seule consigne hurlée dans la poussière — cours.
Le bricolage face à la mort qui plane
Le documentaire recense les parades employées des deux côtés, car Russes et Ukrainiens font exactement la même chose.
Le vieux fusil de chasse, dont la gerbe de plombs peut casser les rotors. Les brouilleurs, dont l’efficacité s’avère aléatoire. Les détecteurs, qui émettent une musique stridente dès qu’un engin approche.
Et surtout, une adaptation tactique menée en un temps record : le blindé abandonné pour le 4×4, puis pour le quad, puis pour la moto. L’équipe a même filmé des soldats partant au front en trottinette électrique.
Rien de tout cela ne protège vraiment. Quand un drone décide de vous poursuivre, résume Le Sommier, il ne reste qu’à courir et à se cacher.
Une génération de soldats qui n’a plus rien de militaire
La partie la plus intéressante du documentaire tient au portrait des dronistes eux-mêmes.
L’équipe a obtenu, après plusieurs jours d’attente, l’autorisation d’accompagner une unité sur le front de Koursk — là où l’armée ukrainienne avait réalisé sa percée en territoire russe. La base est installée au nord de Soudja, dans un ancien village de vacances.
Le profil de ces hommes n’a plus grand-chose à voir avec celui du fantassin. Vingt-cinq ans de moyenne d’âge, un tropisme informatique assumé, un rythme de vie qui n’a rien de martial : ils se lèvent tard, se couchent plus tard encore, restent des heures rivés à leurs machines, et s’entraînent davantage allongés sur leur lit, simulateur en main, que sur le stand de tir. Une instruction militaire classique leur est malgré tout imposée — supervisée, ici, par un ancien de la milice Wagner.
Parmi eux, Vlad, ancien fantassin du Donbass que ses camarades surnomment « le déserteur » parce qu’il a quitté son unité d’origine. Un choix qui lui a probablement sauvé la vie.
Les Français de Normandie-Niémen
Le documentaire réserve une découverte qui intéressera particulièrement le lecteur français.
Serge tranche sur les autres soldats par son français impeccable — normal, il est français, et c’est même son surnom dans l’unité. Russe seulement depuis septembre dernier, né d’une mère ukrainienne et d’un père français, ancien du Prytanée militaire de La Flèche, il aurait sans la guerre du Donbass mené une carrière tranquille d’officier dans l’armée française.
Il n’est pas seul. Gautier, autre ancien militaire, vient de débarquer de sa Provence natale pour faire ce même choix de combattre du côté russe.
L’unité a été baptisée Normandie-Niémen, en référence aux aviateurs français venus se battre aux côtés des Soviétiques pendant la Seconde Guerre mondiale. Vlad porte d’ailleurs l’étendard français au bras plutôt que le drapeau russe.
Dernière séquence marquante : l’atelier de démontage d’explosifs, dans un lieu dont Omerta n’a pas été autorisé à filmer l’extérieur.
Les dronistes y récupèrent les roquettes de RPG-7, l’armement le plus abondant côté russe, pour en extraire les charges cumulatives — celles dont l’explosion est canalisée en un jet très fin capable de percer un blindage. Ces charges sont ensuite greffées sur les drones.
La consigne tient en une phrase : ne pas avoir peur de démonter des explosifs, ne pas paniquer. Celui qui garde son sang-froid n’a, paraît-il, aucune difficulté.
Pourquoi le voir
Le drone a débordé du théâtre ukrainien. On le retrouve dans la confrontation entre l’Iran et les États-Unis, entre le Hezbollah et Israël. Les armées européennes, française comprise, révisent en urgence des doctrines conçues pour un autre monde.
Le documentaire d’Omerta n’est pas une analyse d’état-major. C’est le travail de journalistes qui ont passé quatre ans à filmer, à courir dans les fossés, et à documenter ce basculement au fur et à mesure qu’il se produisait sous leurs yeux. C’est précisément ce qui en fait la valeur.
« La guerre au bout du joystick », signé Régis Le Sommier, est visible sur la chaîne YouTube d’Omerta. Les images sont extraites du documentaire « Sous le ciel de feu », accessible aux abonnés du média.
[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.
Breizh-info.com, 2026, dépêches libres de copie et de diffusion sous réserve de mention obligatoire et de lien do follow vers la source d’origine.