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Dans le texte des frères Grimm, la reine commande à un chasseur de tuer sa belle-fille et de lui rapporter ses poumons et son foie. Elle les fait cuire au sel et les mange. Le chasseur a substitué ceux d’un marcassin, mais elle l’ignore : elle croit dévorer les organes d’une enfant de 7 ans et y prend un plaisir manifeste. Aucune version pour enfants publiée depuis 80 ans ne conserve cette scène.
Le conte s’appelle Sneewittchen, il porte le numéro 53 dans les Contes de l’enfance et du foyer, et il ne ressemble que de très loin au dessin animé de 1937.
1812, 1857 : la mère devient marâtre
Première correction, et elle vient des Grimm eux-mêmes. Dans l’édition de 1812, la femme qui veut faire tuer Blanche-Neige est sa propre mère. En 1857, dans la dernière édition revue par Wilhelm Grimm, la mère meurt en couches et le roi se remarie : c’est une belle-mère qui devient la meurtrière. Le motif du désir maternel dévorant, jugé insoutenable, a été déplacé sur une figure extérieure à la famille. L’édulcoration ne commence donc pas à Hollywood ; elle commence dans le cabinet de travail des collecteurs, à mesure que le recueil savant se transforme en livre pour enfants.
Le reste du récit, lui, tient sa ligne. La reine ne fait pas une tentative de meurtre mais 4. Elle envoie d’abord le chasseur. Puis, apprenant que l’enfant vit, elle se déguise en marchande, la sangle dans un lacet jusqu’à l’étouffement, revient avec un peigne empoisonné, revient encore avec la pomme. La répétition n’est pas une maladresse de conteur : elle dit l’obstination d’une passion qui ne se satisfait jamais, et qui finira par consumer celle qui la nourrit.
Le dénouement est du même métal. Il n’y a pas de baiser : le cercueil de vair est emporté par les serviteurs du prince, l’un d’eux trébuche, le morceau de pomme se décoince et l’enfant respire. Et à la noce, la reine est contrainte de chausser des souliers de fer portés au rouge et de danser jusqu’à tomber morte. Le châtiment est proportionné au crime, exécuté publiquement, et personne dans le conte ne s’en émeut.
Ce que Disney doit à Perrault, et non aux Grimm
L’affaire de la Cendrillon de 1950 mérite d’être remise à l’endroit, car on impute souvent aux studios américains des inventions qui ne sont pas les leurs. La marraine fée, la citrouille changée en carrosse, la pantoufle de verre : tout cela vient de Charles Perrault, publié en 1697, et non des Grimm.
Chez ces derniers, dans Aschenputtel, il n’y a pas de fée. Il y a un noisetier planté sur la tombe de la mère, arrosé des larmes de l’enfant, et des oiseaux qui répondent à ses prières. Il y a surtout les deux sœurs qui se tranchent l’une un orteil, l’autre un morceau de talon pour entrer dans le soulier — le sang qui déborde de la chaussure les trahit. Et à la noce, les colombes leur crèvent les yeux.
Disney a donc puisé chez le Français plus que chez les Allemands. Ce qui n’annule pas le constat de fond : la version de 1950 ajoute des souris bavardes, désamorce le conflit, et remplace un lien avec la mère morte par un dispositif magique sans profondeur théologique.
Une littérature écrite contre l’angoisse, pas malgré elle
L’argument classique en défense des contes non expurgés a été formulé par Bruno Bettelheim dans Psychanalyse des contes de fées en 1976 : l’enfant est déjà habité par des peurs violentes, et le conte lui fournit une forme, un scénario et une issue. Retirer la cruauté ne supprime pas l’angoisse, elle la laisse sans langage.
Tolkien, dans sa conférence de 1939 sur les contes de fées, allait plus loin encore en refusant de les considérer comme un genre enfantin : ils appartiennent selon lui à la littérature adulte, et leur relégation à la nursery est un accident de l’histoire éditoriale. Chesterton, avant lui, défendait l’idée que ces récits ne donnent pas à l’enfant l’idée du mal — il l’a déjà — mais celle de sa défaite possible.
Les contes bretons ont subi le même traitement
Le phénomène n’a rien de spécifiquement germanique. Les collectes menées en Basse-Bretagne au XIXe siècle par François-Marie Luzel, publiées à partir de 1887, restituent un corpus d’une âpreté comparable : meurtres familiaux, pactes, mutilations, morts qui reviennent. Émile Souvestre dans Le Foyer breton (1844) et Anatole Le Braz dans La Légende de la mort travaillaient une matière où l’Ankou n’est pas un personnage décoratif.
Ce fonds a connu la même dérive que les Grimm : passé au tamis de l’école, puis du livre illustré, puis du dessin animé régionaliste, il a perdu en une ou deux générations ce qui en faisait une pensée de la mort et de la justice. Ce qu’il en reste dans les rayons jeunesse tient souvent du folklore aimable.
205,7 millions de dollars pour un budget de 271
L’épisode récent le plus parlant reste le remake en prises de vues réelles sorti le 21 mars 2025, réalisé par Marc Webb, avec Rachel Zegler et Gal Gadot. Le film a rapporté 205,7 millions de dollars dans le monde pour un budget net estimé à 271,6 millions ; Deadline a évalué la perte pour le studio à environ 115 millions. Il affiche 44 % d’avis favorables sur Rotten Tomatoes.
Les polémiques ont porté sur le traitement numérique des 7 nains, sur les prises de position politiques de l’actrice principale, et sur son affirmation que l’intrigue de 1937 devait être « mise à jour » parce que le prince y traquait l’héroïne. Le public a tranché à sa manière.
Pour lire le texte intégral en français, la traduction de référence des Contes pour les enfants et la maison est celle de Natacha Rimasson-Fertin, parue chez José Corti en 2009. Pour le versant breton, les Contes populaires de Basse-Bretagne de Luzel sont disponibles en rééditions courantes.
Crédit photo : DR (photo d’illustration)
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3 réponses à “Blanche-Neige : ce que Disney a effacé du conte des frères Grimm”
Votre article est passionnant mais peut-être auriez-vous pû faire référence aux liens qu’établissent certains entre les mythes ancestraux et les contes (voir la page « aux origines du conte de fées » de la BNF) comme développés dans la visite commentée « si la mythologie m’était contée » du musée des sites archéologiques de Lyon, Lugdunum.
Il est bien dommage que cet article très sérieux soit entaché d’une erreur énorme en confondant vair et verre . Le vair est une fourrure de luxe provenant d’un écureuil nordique aucun rapport avec le verre.
VAIR ou VERRE ?
Charles Perrault, dans sa version de 1697, décrit une « pantoufle de verre ». Plus tard, Balzac et Littré ont avancé que le mot correct aurait dû être « vair », désignant une fourrure d’écureuil, invoquant des considérations de vraisemblance et de coutume pour la danse et les salons.
La version de Grimm, n’utilise pas le terme « vair pas plus que « verre ». Chez Grimm les chaussures sont en or.
Elles sont brodées de soie ou d’or. La pantoufle de verre est propre au récit de C. Perrault. Balzac pensait a une erreur typographique. Le texte de Perrault mentionne bien une pantoufle de VERRE.
Par contre parler dans cet article d’un « cercueil de vair » est bien une grosse erreur.
Peut-être due à l’IA qui hallucine trop souvent et dont il faut se méfier pour ne pas devenir stupide !