Écrivain parmi les plus lus des années 1950, Michel de Saint Pierre était pourtant tombé dans un oubli quasi complet, aucune biographie ne lui ayant été consacrée depuis sa mort en 1987, hormis un recueil d’hommages paru dix ans plus tard. C’est en travaillant sur les éditions de La Table ronde pour sa biographie de Roger Nimier que Thierry Bouclier, avocat à la Cour et déjà auteur d’un essai sur Tixier-Vignancour, a vu ressurgir le nom de cet aristocrate normand au destin singulier : diplômé de lettres classiques, il délaisse pourtant la Sorbonne pour devenir manœuvre aux chantiers navals de Saint-Nazaire, puis simple matelot dans la Marine nationale, avant de rejoindre la Résistance dès 1941.
Journaliste à Témoignage chrétien au sortir de la guerre, romancier consacré par le succès des Aristocrates en 1954 (600 000 exemplaires, adaptation au cinéma avec Pierre Fresnay), Michel de Saint Pierre devient dans les années 1960 l’une des voix les plus engagées de la fidélité à Rome et de la défense de la messe traditionnelle, notamment avec Les Nouveaux Prêtres (1964), tout en menant en parallèle des combats politiques marqués — Algérie française, opposition à De Gaulle, affrontement avec les étudiants de l’Odéon en 1968. À partir d’archives familiales inédites, Thierry Bouclier retrace dans cette biographie, publiée aux éditions Via Romana, le parcours complexe de cet écrivain catholique, entre fidélité et contestation, tradition et modernité. Dans cet entretien, l’auteur revient sur les zones d’ombre et les paradoxes d’un homme trop vite réduit à l’étiquette de réactionnaire.
Michel de Saint Pierre est aujourd’hui largement tombé dans ce qu’on pourrait appeler un purgatoire littéraire, oublié du grand public alors qu’il fut l’un des auteurs les plus lus des années 1950. Qu’est-ce qui vous a personnellement poussé à lui consacrer une biographie, et pourquoi maintenant ?
Thierry Bouclier : J’ai lu la plupart des livres de Michel de Saint Pierre alors que j’avais une vingtaine d’années. J’en gardais un excellent souvenir et trouvais dommage que ce grand écrivain soit tombé dans l’oubli et que ses livres ne soient plus réédités. Aucune biographie ne lui avait jamais été consacrée depuis son décès survenu en 1987, hormis un livre d’hommages paru en 1997 pour les dix ans de son rappel à Dieu. Son nom est revenu à la surface de ma mémoire alors que je faisais des recherches sur les éditions de La Table ronde – auxquelles il a publié plusieurs de ses livres – pour la biographie que j’ai consacrée à Roger Nimier. L’idée de retracer sa vie pour le faire découvrir à ceux qui ne le connaissent pas – et redécouvrir à ceux qui l’ont lu et apprécié – a jailli naturellement.
Vous avez travaillé à partir d’archives familiales inédites. Que vous ont-elles révélé de neuf ou d’inattendu sur l’homme, au-delà de la figure publique de l’écrivain catholique engagé ?
Thierry Bouclier : Une correspondance abondante et riche avec toutes les grandes figures religieuses des années 1960 et 1970. Un homme courageux, ne mettant jamais son drapeau dans sa poche, tout en restant toujours courtois et respectueux envers ses adversaires et contradicteurs.
Il y a chez Saint Pierre un paradoxe saisissant : un aristocrate normand qui délaisse la Sorbonne pour devenir manœuvre aux chantiers navals de Saint-Nazaire, puis simple matelot dans la Marine. Comment expliquez-vous ce choix de vivre « en bas de l’échelle », et qu’a-t-il forgé chez lui ?
Thierry Bouclier : Rien ne le prédisposait à suivre une telle trajectoire, surtout qu’il n’a jamais été en conflit avec ses parents. Il s’est toujours plu à dire qu’il ne croyait pas au conflit de générations, qu’il ne l’a jamais connu, ses parents ayant toujours été ses « meilleurs amis ». Il a raconté que l’université, où il a suivi de courtes études de lettres, l’a prodigieusement ennuyé. Il a donc décidé d’aller voir ailleurs. Il avait une âme d’aventurier et de voyageur. Il a donc commencé par les chantiers navals de Saint-Nazaire, comme simple manœuvre, pendant un an. De cette expérience – qui rappelle celle de Simone Weil -, il dira : « […] j’ai découvert, aux chantiers de Saint-Nazaire, un immense repos de l’esprit où je me suis enfoncé avec béatitude, cependant que mes muscles travaillaient dur – et le soir, je tombais dans mon sommeil comme dans des bottes. Ce fut l’une des périodes les plus heureuses de ma vie. » Après les chantiers navals est venu le temps de la marine, là encore comme simple matelot. Une expérience qui l’a profondément marqué, au bon sens du terme : « La mer ? Pourquoi ne pas le dire : je l’ai profondément aimée. Et plus profondément encore, la Marine – ‘‘la Royale’’ comme nous disions et comme ils disent encore. J’ai aimé les bateaux où j’ai vécu. Je les ai aimés comme des êtres de chair et de sang. » Je pense que ces deux expériences lui ont appris qu’il faut connaître la dure réalité du monde pour en parler. Cela influencera son œuvre puisque chacun de ses livres sera précédé, avant tout rédaction, d’une enquête de terrain consacrée au sujet qu’il allait traiter.
Son engagement dans la Résistance dès 1941, couronné de nombreuses décorations, précède de peu son entrée en littérature. En quoi cette expérience de la guerre et du combat clandestin irrigue-t-elle son œuvre romanesque ?
Thierry Bouclier : Comme tous les vrais héros – et les vrais Résistants – il n’a jamais eu pour habitude de faire teinter ses médailles. L’engagement dans la Résistance lui a toujours semblé tellement naturel qu’il ne s’en est jamais vanté. C’est donc un thème qu’il n’aborde pas, hormis dans son roman paru en 1975, Je reviendrai sur les ailes de l’aigle, et consacré à Israël.
Le succès des Aristocrates en 1954 — plus de 600 000 exemplaires, une adaptation au cinéma avec Pierre Fresnay — fait de lui un écrivain à part, capable de décrire de l’intérieur un monde social auquel il appartient sans jamais s’y enfermer. Comment analysez-vous ce regard à la fois complice et distancié sur son propre milieu ?
Thierry Bouclier : Je vois Michel de Saint Pierre comme un homme de traditions, amoureux de l’ancienne France, tout en étant un homme de son temps, profondément ancré dans la modernité. Cette dualité, qui parfois s’affronte et parfois se complète, ressort très bien dans Les Aristocrates.
Saint Pierre débute à Témoignage chrétien, un hebdomadaire réputé progressiste, aux côtés de Pierre Debray. Comment un homme de ses convictions a-t-il pu évoluer dans cet univers, et comment les deux hommes en sont-ils venus à mener ensuite un combat commun contre les dérives postconciliaires ?
Thierry Bouclier : Michel de Saint Pierre écrit dans Témoignage chrétien au lendemain de la guerre, en 1946, dans la continuité de son engagement dans la Résistance. Il va y tenir la chronique cinématographique pendant huit ans. Un membre de la rédaction témoignera : « Dans l’équipe de Témoignage Chrétien, Michel faisait figure d’extraterrestre. Non seulement ses convictions politiques le portaient à l’opposé de celles des autres journalistes – car il ne cachait pas sa fidélité à la cause royaliste – mais surtout, il s’inscrivait dans un tout autre système de valeurs que ces représentants, au demeurant estimables, de la démocratie chrétienne. » Mais lorsque les divergences deviendront trop importantes, notamment sur la question de la décolonisation, il quittera le journal. Quant à Pierre Debray, il était à l’origine communiste, avant de devenir maurassien, de se convertir au catholicisme et de devenir un des premiers à se dresser contre le processus d’autodestruction de l’Eglise.
Les Nouveaux Prêtres, en 1964, provoque un véritable scandale en mettant en scène un jeune clergé gagné à l’engagement marxiste. Avec le recul, quelle portée accordez-vous à ce livre, et que nous dit-il de l’état de l’Église de France au sortir de Vatican II ?
Thierry Bouclier : Ce livre paraît alors que le concile Vatican II n’est pas encore terminé. Il apporte deux enseignements. D’une part, la crise de l’Eglise et du sacerdoce est antérieure au Concile, celui-ci n’en étant pas la cause, mais plutôt son révélateur et son accélérateur. D’autre part, les premiers à défendre la messe, le catéchisme et les sacrements, n’ont pas été les clercs, mais des laïcs, comme Michel de Saint Pierre ou Jean Madiran, parmi beaucoup d’autres. Nous ne sommes plus en 1964, mais le livre mérite vraiment d’être lu ou relu. Il permet de comprendre la situation actuelle de l’Eglise de France et les raisons pour lesquelles le pays est devenu, dans tant d’endroits, un désert spirituel.
Partisan de l’Algérie française, plaidant auprès de De Gaulle la cause des combattants proscrits, affrontant les étudiants activistes à l’Odéon en 1968 : vous décrivez des positions politiques « plus complexes qu’on peut le penser ». Pouvez-vous préciser cette complexité que l’étiquette de « réactionnaire » ne suffit pas à résumer ?
Thierry Bouclier : Michel de Saint Pierre a publié en 1963 un vigoureux Plaidoyer pour l’amnistie en faveur des anciens partisans de l’Algérie française, emprisonnés ou encore dans la clandestinité pour échapper à la prison. En 1965, il s’est engagé aux côtés de Jean-Louis Tixier-Vignancour lorsque celui-ci s’est présenté à l’élection présidentielle en tant que candidat de l’opposition nationale et adversaire résolu du général de Gaulle. Et en 1968, il est allé personnellement rendre visite à ce dernier à l’Elysée pour lui demander la grâce de tous les prisonniers politiques. Il a été un compagnon de route du Parti des forces nouvelles fondé en 1974 par d’anciens responsables du mouvement Ordre nouveau et a failli être tête de liste aux élections européennes de 1977 d’une liste commune entre le Parti des forces nouvelles et le Front national. En 1982, il a apporté tout son soutien au lancement du quotidien Présent. Il a donc été très engagé à droite, à une époque où il y avait beaucoup de coups à prendre et peu d’avantages à gagner. Mais dans le même temps, il a toujours eu beaucoup d’estime pour Georges Pompidou – avec lequel il avait travaillé avant que celui-ci ne fasse de la politique – et était très proche de son beau-frère, Michel Poniatowski, ministre de Giscard d’Estaing. S’il s’est opposé aux enragés de 1968, il comprenait les problèmes de la jeunesse et que des réformes étaient nécessaires dans une société bloquée. L’étiquette de réactionnaire, si elle veut dire passéiste ou dépassé, ne lui convient certainement pas.
Ses combats pour la messe tridentine, le catéchisme et la liberté de l’enseignement le situent dans la fidélité à Rome tout en le plaçant en rupture avec une partie de l’Église de son temps. Comment tenait-il cette position, entre fidélité et contestation ?
Thierry Bouclier : Fidélité à la messe traditionnelle et à l’enseignement de toujours de l’Eglise, fidélité dans le même temps à Rome et au Saint Père. Une ligne de crête difficile à tenir ! Mais Michel de Saint Pierre s’y est toujours accroché. Proche et admirateur de Mgr Lefebvre, il lui a écrit à plusieurs reprises en 1986 – toujours avec respect et courtoisie – pour tenter de le dissuader de procéder à des sacres sans mandat pontifical. Décédé en 1987, il n’a pas assisté aux sacres de 1988, et encore moins à ceux de 2026. Il était sur une position qui est celle défendue par la Fraternité sacerdotale Saint Pierre ou l’Institut du Christ Roi Souverain Prêtre. Le fondateur de ce dernier, Mgr Gilles Wach, était un de ses grands amis, aumônier de son association Credo. C’est lui qui a célébré la messe de ses obsèques, selon le rite de Saint Pie V, en y prononçant un éloge magnifique.
Vous inscrivez Saint Pierre dans une lignée d’écrivains catholiques allant de Léon Bloy à Jean de La Varende. Pensez-vous que son œuvre puisse ressurgir de ce purgatoire, et si un lecteur d’aujourd’hui ne devait découvrir qu’un seul de ses livres, lequel lui conseilleriez-vous ?
Thierry Bouclier : L’essentiel de son œuvre n’étant pas daté, celle-ci peut être redécouverte et retrouver toute sa place dans la littérature française. Permettez-moi de citer plusieurs ouvrages. Ses deux romans, Les Nouveaux Prêtres, et sa suite, La Passion de l’abbé Delance, sont toujours d’actualité pour ceux qui s’intéressent à la crise de l’Eglise qui se poursuit malheureusement. Ceux qui aiment la belle littérature peuvent se plonger dans L’Accusée, qui est un très beau roman, avec les univers durs et impitoyables de la justice et de la prison. Ceux qui ont apprécié le film sur Charette, produit par le Puy du Fou, ont intérêt à lire sa très belle biographie, Monsieur de Charette, chevalier du Roi. J’ajouterai son roman Les Cavaliers du Veld, consacré à l’épopée des Huguenots en Afrique du Sud, qui me rappelle, à certains égards, Le Grand Sud de A.D.G, sur les bagnards de Nouvelle-Calédonie.
Propos recueillis par YV
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