L’histoire commence par une méprise. Un habitant de La Paz recueille un chaton errant près d’une forêt et le nourrit pendant des mois de nouilles, de riz et d’œufs — avant de comprendre que son pensionnaire n’a rien d’un chat de gouttière et de le confier à un refuge. 10 ans plus tard, l’animal est devenu le premier représentant connu d’une espèce que la science ignorait : le tilcayo. Baptisé Leopardus tilcayo, il constitue la première nouvelle espèce vivante de félin nommée et décrite depuis plus d’un siècle, selon une étude publiée jeudi dans la revue Current Biology.
1,4 kg pour 46 cm : plus petit qu’un chat domestique
Le tilcayo — nom que lui donnaient déjà les communautés locales, conservé par les chercheurs en hommage à ce savoir ancestral — vit dans les Yungas boliviennes, ces forêts de montagne noyées dans les nuages où les Andes rencontrent le bassin amazonien. L’animal mesure environ 46 cm et pèse 1,4 kg, soit moins qu’un chat domestique moyen. Son pelage brun clair est marqué de rosettes aux formes irrégulières, décrit Paola Nogales-Ascarrunz, biologiste bolivienne qui a dirigé les recherches.
On sait encore très peu de choses de son mode de vie. Des restes de petits rongeurs retrouvés dans ses excréments suggèrent la composition de son régime, et les pièges photographiques indiquent une activité plutôt nocturne. L’un des 2 seuls individus vivants examinés est un mâle de 10 ans — celui-là même recueilli à La Paz — qui vit aujourd’hui au refuge de Senda Verde, dans les Yungas.
5 espèces de chats-tigres au lieu de 2
Le tilcayo appartient au groupe des chats-tigres, petits félins tachetés d’Amérique centrale et du Sud longtemps considérés comme une espèce unique. Ce sont des espèces dites cryptiques : impossibles à distinguer à l’œil nu, elles ne se révèlent que par la génétique. C’est justement en constatant que les chats boliviens ne correspondaient pas aux descriptions établies — pour la plupart fondées sur des spécimens brésiliens — que l’équipe a creusé la question.
Les chercheurs ont analysé l’ADN de 38 félins échantillonnés dans plusieurs pays sud-américains, dont 8 spécimens de musée. Verdict : les chats-tigres forment en réalité 5 espèces génétiquement distinctes. La lignée du tilcayo s’est séparée des autres il y a environ 1,4 million d’années — un écart considéré chez les félins comme une frontière d’espèce. « Personne ne l’avait jamais proposé comme un animal distinct », reconnaît Jonas Lescroart, biologiste de l’université d’Anvers et co-auteur principal de l’étude. L’équipe décrit au passage une nouvelle sous-espèce péruvienne, Leopardus tigrinus antisuyo, nommée d’après une province de l’Empire inca.
Les Yungas, un écosystème sous pression
La liste rouge de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) classe aujourd’hui les chats-tigres en 2 espèces « vulnérables » aux populations déclinantes. Les chercheurs lui ont transmis leurs résultats : la prochaine évaluation examinera les 5 lignées séparément, et des espèces comme le tilcayo pourraient alors être considérées comme menacées d’extinction.
L’enjeu est immédiat pour les Yungas, l’un des écosystèmes les plus menacés de la région : déforestation, expansion agricole, incendies d’origine humaine et activités minières y grignotent les forêts de montagne. Les priorités identifiées par les chercheurs : restaurer les parcelles brûlées, protéger la forêt native restante et maintenir les corridors entre habitats. Eduardo Eizirik, l’un des auteurs seniors de l’étude, y voit une leçon plus large : de nombreuses espèces inconnues risquent de disparaître avant même d’avoir été découvertes — y compris dans un groupe aussi emblématique que les félins.
Photo d’illustration : Wikipedia (cc)
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