Quand le ciel se dégage, les Argentins regardent la boue

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Il faut bien un peuple paradoxal pour se passionner plus pour des valises non déclarées que pour la décrue historique de l’inflation. L’Argentine en est là. Alors que le thermomètre économique se stabilise pour la première fois depuis des décennies, et que les projections électorales semblent sourire à Javier Milei, le pays s’enfièvre d’un scandale de tarmac, de bagages évitant la douane et de téléphones échappant aux regards officiels à l’ombre des ailes d’un jet Bombardier privé.

Le paradoxe tient à cela : les malheurs du Président ne sont plus économiques, ils sont purement politiques. Et c’est peut-être plus grave. Le professeur d’économie devenu Président, prophète du « feu purificateur » et contempteur de la caste, découvre à ses dépens que gouverner, ce n’est pas vociférer dans un talk-show, c’est manœuvrer dans un marigot.

L’affaire Arrieta, du nom de la communicante passagère d’un avion privé et propriétaire de dix valises mystérieusement exemptées de contrôle douanier, n’aurait dû être qu’un incident technique. En régime normal, l’affaire eût été traitée dans la routine. Mais à force de vouloir incarner seul la Vérité, Milei a placé sa parole dans une hauteur stratosphérique, où la moindre contradiction devient chute.

Ainsi, après avoir nié que les valises aient existé, puis juré qu’elles avaient été fouillées, voilà le président obligé de reconnaître l’oubli, tout en ironisant sur la rigueur des contrôles américains, comme s’il suffisait d’un sceau de Miami pour blanchir l’opacité des pratiques locales. L’argument eût ravi un collégien. Il navre un peuple adulte.

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Mais ce qui aurait dû rester un couac devient un révélateur. Car derrière Arrieta se profile Leonardo Scatturice, propriétaire du Bombardier en question, intermédiaire-clé entre le gouvernement libertarien et l’univers trumpien, animateur d’une société de technologie qui a reçu, dit-on, 70 millions de dollars de contrats publics, en pleine cure d’austérité. Derrière Scatturice, c’est Santiago Caputo, le « Mago », cerveau de la communication présidentielle, qui chancelle. Et derrière lui, c’est Karina Milei elle-même, la sœur tutélaire, qui s’interroge.

Quand le pouvoir devient un théâtre d’ombres, la lumière fait mal. L’État, réduit à sa plus simple expression par décret, n’a plus de corps, mais des réseaux. Le pouvoir n’a plus de ministres, mais des magiciens, des lobbyistes, des communicants, des agents doubles, des cousins. La République devient club. La gestion, intrigue. La verticalité, simulacre.

Ce n’est pas que les Argentins soient revenus à la politique faute de panique économique. C’est que le vide, enfin perceptible, les ramène à l’essentiel : à qui profite l’austérité ? Qui échappe à la scie budgétaire ? Et qui dicte encore les choix d’un président qui se disait incorruptible car inclassable ? La réponse, hélas, semble moins morale que logistique : ce sont ceux qui savent tirer profit du chaos.

Dans Der Arbeiter, Ernst Jünger évoquait la figure du Travailleur souverain, maître de la technique et du danger. À Buenos Aires, le pouvoir actuel ressemble moins à un maître qu’à un passager clandestin de la technique : il agit sans État, gouverne sans légitimité territoriale, décide sans cadre. Le résultat est prévisible : tout se joue dans les coulisses, et la salle s’impatiente.

Il est piquant de constater qu’au moment même où les statistiques célèbrent la réussite du plan monétaire, la baisse réelle de l’inflation, le gouvernement Milei touche ce que Carlos Pagni, dans La Nación, nomme son plafond opérationnel. Il ne s’agit pas d’un effondrement. Plutôt d’une stagnation du possible. Une paralysie organique. Comme un corps sans nerfs.

D’où l’angoisse, sourde mais croissante, qui gagne les cercles du pouvoir. Elle ne tient pas à une menace sociale imminente, mais à une vérité de fond : les Argentins savent désormais que Milei peut échouer pour des raisons qui ne tiennent ni au FMI, ni à la CGT, ni aux prix des hydrocarbures. Il peut échouer tout seul. Par incapacité à construire un pouvoir durable. Par refus de se lier. Par orgueil mal dompté.

L’épisode de sa fâcherie grotesque avec sa vice-présidente Victoria Villarruel, pour des questions de préséance et d’ego blessé, suffit à montrer à quel point ce pouvoir peut vaciller non par l’extérieur, mais de l’intérieur même de son psychisme. Ce n’est plus un gouvernement : c’est un tempérament à ciel ouvert.

Et cela, dans un pays où l’on pardonne tout sauf la solitude, pourrait bien lui être fatal.

— Balbino Katz chroniqueur des vents et des marées

Photo d’illustration : DR
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Une réponse à “Quand le ciel se dégage, les Argentins regardent la boue”

  1. Renan dit :

    le terrain culturel est l’ame d’un pays et ne se change pas comme çà sur une image de tronconneuse ……pour nous ceci est une chance sinon les voyoux au pouvoir auraient gagné !!!!!

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