L’ennui, ce grand absent de nos vies hyperconnectées : ce que la science en dit

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À l’heure où le smartphone a pratiquement aboli tout interstice d’ennui dans nos vies quotidiennes, un documentaire disponible en replay sur YouTube et sur ARTE se penche sur ce sentiment longtemps jugé négligeable — et que la recherche scientifique redécouvre depuis une vingtaine d’années avec un sérieux nouveau. À travers le travail de neuroscientifiques canadiens, de philosophes américains, de psychologues viennois, de chercheurs néerlandais et d’universitaires espagnols, le reportage dresse un panorama de ce que l’ennui raconte de nous, de notre cerveau, de notre développement — et pourquoi, loin d’être un simple inconfort à fuir, il pourrait bien être l’un des moteurs cachés de notre créativité et de notre liberté intérieure.

Il y eut un temps, pas si lointain, où les familles s’ennuyaient vraiment. Dans la salle d’attente du médecin, dans les trains de campagne, pendant les longs dimanches de pluie, au fond des classes trop silencieuses, les minutes s’étiraient et l’esprit, privé de distraction, devait bien finir par faire quelque chose de lui-même. Cette expérience ordinaire, que toutes les générations d’avant 2010 ont connue, est devenue, en l’espace d’une décennie à peine, un phénomène rare et presque archéologique. Le smartphone, en entrant dans toutes les poches, a colonisé jusqu’au plus mince interstice de nos vies — rendant l’ennui littéralement introuvable pour beaucoup d’entre nous.

Ce que l’on a gagné en distraction, on l’a probablement perdu en profondeur. C’est ce que suggère un documentaire disponible en ligne, qui réunit les travaux de plusieurs équipes scientifiques internationales autour d’une question aussi vieille que la philosophie et aussi neuve que les neurosciences : qu’est-ce au juste que l’ennui ? Et quel rôle joue-t-il dans nos vies ?

Un cerveau qui s’ennuie n’est pas un cerveau inactif

Au Canada, à l’université de Waterloo en Ontario, le neuropsychologue James Danckert a fait de l’ennui son principal champ de recherche — pour des raisons personnelles puisque son frère, passionné de batterie, avait soudainement perdu tout intérêt pour cette activité à la suite d’un traumatisme crânien. Les travaux menés par Danckert à l’aide d’électroencéphalogrammes et d’imagerie par résonance magnétique ont bouleversé l’idée reçue selon laquelle l’ennui serait un état de passivité, voire de paresse.

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Les mesures sont sans ambiguïté : chez une personne soumise à un stimulus franchement ennuyeux — par exemple une vidéo de linge en train de sécher —, le cerveau ne se « repose » pas. Il active au contraire un réseau dit « par défaut », celui du rêve éveillé, tout en provoquant une réaction physiologique caractéristique du stress — accélération du rythme cardiaque, augmentation de la sudation. L’ennui, dans le cerveau, ressemble moins à une détente qu’à un cri intérieur : sortez-moi de là. Le cortex insulaire, habituellement mobilisé pour l’attention portée aux tâches importantes, se désactive. Le cerveau décroche.

« Les gens qui s’ennuient ne sont pas paresseux, c’est même tout le contraire », résume Danckert. L’ennui serait ainsi, fondamentalement, une réaction d’urgence : un appel à l’action, une sommation adressée à l’individu pour qu’il change de situation, cherche du sens, se dirige vers autre chose. Sans indiquer, toutefois, quoi. C’est cela qui le distingue des autres émotions directrices comme la peur ou la colère.

Une longue histoire intellectuelle

Côté philosophie, Andreas Elpidorou, professeur à l’université de Louisville dans le Kentucky, rappelle que la question de l’ennui n’est ni récente ni superficielle. Le poète latin Lucrèce évoquait déjà ce sentiment d’agitation intérieure qui pousse à vouloir fuir un lieu ou une situation. Sénèque consacrait à son ami Sérénus un traité entier sur ce qui s’apparente à une forme d’ennui existentiel, une langueur face à l’écoulement du temps.

Au IVᵉ siècle, les Pères du désert développèrent une analyse spirituelle approfondie de ce qu’ils appelaient l’acédie — ce démon de midi qui saisissait les moines en pleine prière, leur susurrant d’abandonner la cellule, de chercher des distractions « en apparence irréprochables ». L’Église latine, reprenant ces travaux, intégra l’acédie — traduite en français par « paresse » — à la liste des sept péchés capitaux. Ce qui témoigne du sérieux avec lequel les civilisations prémodernes prenaient ce phénomène aujourd’hui banalisé.

Au milieu du XIXᵉ siècle, une étude française sur plus de 4 000 cas de suicide identifiait déjà l’ennui comme l’une des causes possibles de passage à l’acte. En 1986, la psychologie scientifique moderne s’en est emparée avec le Boredom Proneness Scale, premier outil quantitatif de mesure de la disposition individuelle à l’ennui.

Trois causes principales, selon les chercheurs

Les études menées à l’université de Vienne par le psychologue Thomas Götz identifient trois causes principales de l’ennui : le manque de stimulation, le surmenage paradoxalement, et surtout le sentiment que l’activité entreprise est dénuée de sens. La répétition d’une même tâche, ou l’obligation d’être quelque part sans en avoir envie, figurent parmi les déclencheurs les plus fréquents.

Contre toute attente — et à rebours d’un préjugé très répandu chez certains parents —, les travaux du Pr Götz montrent que l’ennui scolaire n’a rien de stimulant. Plusieurs centaines d’études convergent : l’ennui en classe est associé à une baisse des résultats, à une chute de la motivation, à une déconcentration accrue et, à long terme, à une désaffection pour les matières concernées. L’idée selon laquelle l’ennui boosterait automatiquement la créativité des enfants relève, selon le chercheur, du mythe parental rassurant. La réalité est plus nuancée : un enfant qui s’ennuie en classe est un enfant dont l’apprentissage souffre, et cela doit alerter sur une inadéquation entre la proposition pédagogique et les capacités réelles de l’élève — trop facile pour les uns, trop difficile pour les autres.

L’expérience glaçante du choc électrique

Plus troublant encore : certaines études ont montré jusqu’où l’ennui peut nous conduire. La psychologue Erin Westgate de l’université de Floride à Gainesville, reprenant une expérience fondatrice du psychologue social américain Timothy D. Wilson publiée en 2014, a laissé des participants seuls dans une pièce pendant 15 à 20 minutes, avec pour seule consigne de laisser vagabonder leurs pensées. Ils disposaient cependant d’un petit dispositif leur permettant de s’auto-administrer une légère décharge électrique.

Le résultat a sidéré les chercheurs : 25 % des participantes et près de 70 % des participants ont appuyé sur le bouton, préférant la douleur physique à la seule compagnie de leurs pensées. « Je ne pensais pas que les gens s’infligeraient une décharge électrique », confesse Erin Westgate. La disparité entre les sexes s’expliquerait, selon la chercheuse, par une tendance masculine plus marquée à la recherche de sensations fortes.

Cette expérience, pour spectaculaire qu’elle soit, révèle quelque chose de profond : dans nos sociétés contemporaines, l’intériorité silencieuse est devenue un lieu à ce point inconfortable qu’une proportion significative d’individus préfère s’infliger une douleur plutôt que d’y séjourner, même brièvement.

Smartphone : le faux remède

Le professeur Jon Elhai de l’université de Toledo (Ohio) a spécifiquement étudié la relation entre la prédisposition à l’ennui et la surconsommation d’écrans. Ses résultats, publiés depuis 2016, établissent une corrélation solide : les personnes présentant une forte disposition à l’ennui sont aussi celles qui utilisent le plus intensément leur smartphone, souvent avec des conséquences négatives sur leurs études, leur travail, leurs relations amicales. Symptômes dépressifs et anxieux accompagnent fréquemment ce surusage.

Mais le smartphone est-il une vraie réponse à l’ennui ? Pas vraiment, conclut Elhai. Les usages actifs et interactifs — messages avec des proches, visioconférences, création — peuvent effectivement alléger la sensation d’ennui. En revanche, les usages passifs — scroll infini sur Instagram ou TikTok, consommation de courtes vidéos — non seulement ne soulagent pas l’ennui, mais l’entretiennent voire l’aggravent, tout en modifiant durablement notre capacité d’attention.

Les neurosciences le confirment : la sur-stimulation permanente par les réseaux sociaux recâble nos cerveaux pour privilégier les changements rapides et les récompenses immédiates. Confrontés ensuite à des environnements classiques — un cours magistral, une conversation longue, un livre, une balade —, nous devenons structurellement plus vulnérables à l’ennui. Le smartphone ne guérit pas : il nous rend plus dépendants de lui.

L’ennui dès le berceau, et l’ennui au soir de la vie

À l’université Radboud de Nimègue, aux Pays-Bas, la chercheuse Sabine Hunnius étudie l’apparition de l’ennui chez les nourrissons. Ses travaux montrent que, dès les premiers mois, le bébé se détourne des stimuli dont il n’a plus rien à apprendre — et se tourne vers ceux qui lui promettent une nouvelle découverte. L’ennui infantile est ainsi le moteur même de l’apprentissage, un mécanisme d’économie cognitive redoutablement efficace. La recommandation scientifique qui en découle est limpide : limiter le nombre de jouets proposés aux jeunes enfants, privilégier les interactions humaines, proscrire les écrans avant un an — dont les contenus, conçus pour capter l’attention plutôt que pour enseigner, saturent le cerveau sans rien lui apprendre.

À l’autre bout de l’existence, la philosophe espagnole Ros Velasco, de l’université Complutense de Madrid, a conduit une étude auprès de plus de 400 personnes âgées résidant dans une vingtaine d’EHPAD espagnols. Plus de la moitié ont déclaré souffrir d’ennui. Plus préoccupant : près de 30 % ont confié souhaiter que leur vie s’arrête à cause de cet ennui, et 3 % ont reconnu avoir activement pensé au suicide.

La cause principale, selon la chercheuse, tient au rétrécissement forcé de ce qu’elle appelle le « catalogue d’options » — c’est-à-dire l’éventail des activités qu’un individu peut mobiliser pour donner du sens à son temps. Avec la perte d’autonomie, la diminution des facultés cognitives et, surtout, les protocoles rigides des maisons de retraite qui interdisent souvent aux résidents des gestes simples — coudre, cuisiner, jardiner — sous prétexte de sécurité, ce catalogue se réduit jusqu’à devenir indigent. L’ennui qui en résulte est d’une nature particulière : il est l’ennui de ceux à qui on a retiré, au nom de leur protection, la possibilité de rester eux-mêmes.

Une reconquête culturelle ?

Le documentaire diffusé sur ARTE a le mérite d’offrir, sur une durée et avec un sérieux que les formats courts ne permettent pas, une réflexion documentée et accessible sur ce que l’ennui nous dit de nos sociétés. Il rejoint, sur un mode scientifique, une intuition que philosophes, moralistes et pédagogues nous ont transmise depuis des siècles : l’intériorité silencieuse, la contemplation sans but, la capacité à demeurer seul avec ses pensées constituent une richesse humaine fondamentale — celle-là même que nos technologies contemporaines s’emploient méthodiquement à détruire, non par malveillance intentionnelle, mais par leur logique économique propre, fondée sur la captation permanente de notre attention.

Réapprendre à s’ennuyer — vraiment, sans écran, sans échappatoire — est peut-être, pour nos enfants, pour nos vieillards et pour nous-mêmes, l’un des gestes culturels les plus urgents de notre époque. Le vide intérieur n’est pas l’adversaire à abattre. Il est, comme le suggéraient déjà les Pères du désert du IVᵉ siècle, le lieu où quelque chose peut advenir. À condition qu’on accepte, enfin, d’y séjourner.

Photo : DR

[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.

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Une réponse à “L’ennui, ce grand absent de nos vies hyperconnectées : ce que la science en dit”

  1. guillemot dit :

    La réception passive de tout ce qui est fourni au cerveau par les nouveaux moyens de communication engendre plutôt le crétinisme que la création.

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