Il fallait s’y attendre. L’empire de la finance mondialiste n’allait pas rester les bras ballants face à la montée de la dédollarisation engagée par la Russie et la Chine au travers des BRICS. Après avoir mis plusieurs siècles pour réaliser leur plan de conquête du monde par la création monétaire basée sur la dette génératrice d’intérêts, financé deux guerres mondiales, être passé de la « Pax Britannica » du dix-neuvième siècle à la « Pax Americana » durant la seconde partie du vingtième siècle, il ne pouvait accepter l’idée d’échouer si près du but.
On parle beaucoup du « piège de Thucydide » qui montre que lorsqu’une puissance dominante est sur le point d’être surclassée par une puissance montante, le réflexe ultime de cette puissance encore dominante est de provoquer une guerre avec sa rivale. L’important est de savoir quelles sont réellement les forces en présence et qui doit combattre qui.
2019, l’amorce du grand changement
En 2022, la Russie déclenchait une « opération militaire spéciale » contre l’Ukraine. Certains y voient une insupportable agression d’un empire russe désirant laver l’affront de la fin de l’URSS alors que d’autres considèrent que c’est la suite logique d’un plan initié par le coup d’État de la place Maïdan de 2014. Que s’est-il passé entre les deux ?
Un évènement, passé totalement inaperçu sauf pour le petit monde des initiés de la finance, s’est produit en août 2019 lors de la réunion annuelle des banquiers centraux à Jackson Hole dans l’État du Wyoming. Dans un discours assez surprenant, Mark Carney, encore mais pour peu de temps gouverneur de la banque d’Angleterre, annonçait qu’il fallait « tuer le dollar ».
Le prétexte avancé pour une telle action était qu’il fallait trouver une nouvelle monnaie internationale qui aurait l’avantage d’être entièrement contrôlée par les banques centrales fonctionnant sur le principe de la banque d’Angleterre créée en 1694. En gros, faisons une monnaie que nous serons les seuls à contrôler et imposons-la au monde entier.
En réalité, la menace d’une autre monnaie, telle que le yuan chinois, comme par hasard, commençait à se préciser et à inquiéter les banquiers mondialistes, bien placés pour connaître les faiblesses du dollar.
En particulier, sa double nature de monnaie domestique américaine et de monnaie internationale utilisée pour le commerce mondial permettait à la Réserve Fédérale de faire supporter le poids de la dette américaine par tous les autres pays de la planète. Toute la seconde partie du vingtième siècle avait été un véritable « âge d’or » pour le dollar et surtout pour les banquiers privés qui possédaient la FED.
Mais leur cupidité pratiquement sans limite les avait conduit à faire fabriquer, afin d’augmenter les marges, les produits industriels là où les coûts étaient les plus bas.
La Charte de La Havane
Grande oubliée de l’histoire, cette charte devait introduire la notion de « commerce équitable ». Elle devait être le complément indispensable de la Charte des Nations Unies. En signant cette charte, chaque pays s’engageait à maintenir un strict équilibre entre ses importations et ses exportations.
Malheureusement, les banquiers mondialistes, ceux-là même qui étaient à l’origine de la création de l’ONU, décidèrent qu’elle avantagerait trop les pays communistes et elle fut enterrée.
Le libéralisme échevelé prôné pas nos banquiers mondialistes les a conduit à transformer en « atelier du monde » les pays dits « émergents »
Quelques décennies plus tard, la Chine est devenue la première économie mondiale en terme de PIB rapporté au pouvoir d’achat. Le commerce international s’effectuant avec des dollars, y compris le pétrole, le besoin en cette monnaie allait grandissant. L’unique façon de l’émettre passait par l’augmentation de la dette américaine qui finit par atteindre des montants astronomiques. Dans ce système, la Chine, pays très exportateur, voyait ses réserves en dollars augmenter au même rythme, ce qui inquiéta les responsables de la banque de Chine, qui prirent conscience de leur fragilité face à ce dollar qu’ils ne maîtrisaient pas.
La naissance des BRICS
Le terme BRICS vient de la Goldman Sachs pour désigner un ensemble de pays regroupant le Brésil, la Russie, l’Inde, la Chine et ensuite l’Afrique du Sud. Ces pays, situés sur quatre continents différents, n’avaient à priori pas grand-chose en commun au départ. Certains d’entre-eux étaient même historiquement très antagonistes. Ce n’est qu’au fil du temps que l’on découvrit que le lien entre tous ces pays, rejoints par d’autres année après année, étaient leur volonté commune de s’affranchir du dollar dans leurs échanges commerciaux internes. A long terme, on vit se dessiner le projet d’une monnaie commune qui, contrairement au dollar, ne serait plus fiduciaire mais aurait sa propre valeur intrinsèque. Sans grand mystère, cela impliquait que cette monnaie future, comme de Gaulle l’avait évoqué dès 1962, soit convertible en or pour une part restant à terminer. Dans l’immédiat et d’une façon transitoire, les BRICS s’accordèrent sur l’emploi de leurs monnaies nationales pour leurs échanges commerciaux. La conséquence fut la diminution de l’emploi du dollar en tant que monnaie internationale, et c’était le plus inquiétant pour les banquiers mondialistes.
La guerre en Ukraine et la dédollarisation
Dès le début des opérations militaires russes, les sanctions économiques s’abattirent sur la Russie. Le but était clair. Comme l’a annoncé le ministre français des finances Bruno Lemaire, l’économie russe serait « à genoux dans trois semaines ».
Privée d’accès au système SWIFT, la Russie ne devait plus pouvoir vendre ses produits et devait péricliter rapidement, pensaient probablement les financiers mondialistes. Mais apparemment le coup avait été anticipé. La Russie avait pris des accords pour livrer son pétrole, notamment en Chine, avec un paiement en monnaie chinoise. Depuis, les BRICS ont développé leurs système qui devient un concurrent de plus en plus dangereux pour les banquiers mondialistes qui n’admettent pas d’être « doublés » dans ce qu’ils considèrent comme leur domaine réservé.
De plus, début 2026, les BRICS+ ont présenté le prototype de leur future monnaie appelé « Unit » dont les premières études remontent à 2023.
Une guerre peut en cacher une autre
Nous avons, en apparence, deux guerres géographiquement distinctes. La première entre la Russie et l’Ukraine, la seconde entre les États-Unis et l’Iran. Dans la réalité, il y en a une autre qui les surplombe toutes les deux. C’est celle, beaucoup plus cachée, qui oppose les banquiers mondialistes aux pays « du grand sud ». Celle-ci, essentielle, à pour objet l’établissement d’un nouvel ordre mondial qui remplacerait l’ordre monopolaire actuel qui a fait de la finance mondialiste du dollar la puissance dominante depuis 1945.
Les partisans de cette nouvelle organisation d’un monde « multipolaire » représentent aujourd’hui environ 85 % de la population mondiale et sur le plan économique environ 65 % du PIB mondial en pouvoir d’achat. Autant dire que la partie est d’ores et déjà gagnée pour eux. Ce n’est qu’une question de temps et le temps travaille pour eux.
En 1991, lorsque, dans ses mémoires, David Rockefeller remerciait les dirigeants des grands médias pour avoir su garder le silence sur la mise en place d’un gouvernement mondial, étape ultime de ce monde monopolaire, personne n’aurait pu imaginer que ce projet risquait d’être mis à mal par des nations considérées comme insignifiantes à l’époque.
C’est aujourd’hui le cas.
Cohabitation ou lutte à mort ?
Le rapport des forces en présence est difficile à établir car les choses évoluent vite. L’ordre mondial aujourd’hui incarné par la City et Wall Street va-t-il accepter d’être progressivement supplanté par un nouvel ordre respectant les souverainetés nationales et qui rendrait le monde « Westphalien » ?
A contrario, pensant que la puissance militaire et financière de l’Occident lui permettrait encore de remporter une victoire militaire sur le reste du monde, les partisans de la « vitrification totale » vont ils être suffisamment puissants pour déclencher l’Apocalypse nucléaire ?
Voici les termes du piège de Thucydide face auxquels l’Humanité risque de se trouver confrontée.
Nous sommes bien loin d’un simple conflit de territoires entre l’Ukraine et la Russie et la guerre entre l’Iran et les États-Unis est incompréhensible si on ne la replace pas dans ce contexte de lutte contre le dollar dont les pétrodollars sont peut-être le terrain le plus fragile.
Jean Goychman
Cercle National des Economistes
Photo d’illustration : DR
[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.
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