Nikola Kedhi est directeur exécutive de l’Institut conservateur albanais (ACI), un groupe de réflexion fondé en 2024 à Tirana pour doter le centre-droit albanais d’une infrastructure institutionnelle au-delà des partis politiques. Chercheur invité à l’Institut du Danube (2024-2025), Nikola Kedhi a publié de nombreux articles en Europe et aux États-Unis, notamment dans Fox News, Newsweek, The American Spectator, Il Giornale et The European Conservative Magazine.
Notre confrère Álvaro Peñas l’a interviewé dans The European Conservative, traduction par nos soins.
Quels sont les objectifs de l’ACI ?
Nos objectifs consistent à traduire nos principes conservateurs en politiques sur les enjeux qui définissent cette décennie : la sécurité dure et hybride, l’indépendance énergétique, une réforme économique productive, l’État de droit, la protection de la famille et des libertés individuelles, ainsi que la gouvernance de l’intelligence artificielle et des technologies émergentes.
L’ACI a été créé pour être un partenaire de confiance de la famille conservatrice transatlantique et de l’alliance dans son ensemble, dans une région aux équilibres fragiles. Nous pensons également que les think tanks ne doivent pas se contenter de réagir à la politique, mais de la façonner. Nous prévoyons de publier prochainement une doctrine de politique étrangère intitulée « Réalisme fondé sur des principes », une autre doctrine économique visant à faire passer l’Albanie d’une économie d’illusion à une économie productive, ainsi que d’autres études et propositions sur l’éducation, la santé, le développement urbain, la sécurité, les infrastructures numériques et l’intégration à l’UE. La prochaine phase de notre pays a besoin d’une base intellectuelle solide, et non de slogans.
L’ACI était partenaire officiel de l’Union démocratique internationale (IDU) lors de son Forum 2026, qui s’est tenu à Zagreb, en Croatie, à la fin du mois dernier, et qui rassemble les partis de centre-droit. Quelles propositions mettriez-vous en avant issues de ce forum ?
Je suis fier de dire que nous sommes la première organisation albanaise à devenir partenaire de l’IDU, en plus des deux partis politiques albanais, le Parti démocratique et le Parti républicain. Pour nous, ce partenariat à Zagreb n’était pas symbolique. Nous étions là parce que nous voulons être, et avons l’intention de rester, un partenaire fiable pour l’IDU, nos partenaires européens et nos homologues américains.
Plusieurs discussions importantes ont eu lieu et je voudrais souligner certaines conclusions. Premièrement, il faut renforcer les relations transatlantiques en matière de capacité industrielle de défense et de sécurité des infrastructures critiques. Le monde a changé. Dans ce contexte, l’OTAN et la communauté transatlantique au sens large ne peuvent se contenter de déclarations. Elles ont besoin de mesures et d’actions concrètes.
Cela implique un nouveau pacte transatlantique articulé autour de la production industrielle de défense, de la supériorité technologique et de la protection des infrastructures critiques. La question n’est pas seulement de savoir si l’Occident possède les bonnes valeurs, mais s’il dispose de la puissance productive, de la base industrielle et de la résilience institutionnelle nécessaires pour les défendre. Je pense qu’il est aujourd’hui clair que les valeurs sans puissance sont vulnérables, et que les alliances sans capacité industrielle sont fragiles.
Des discussions plus larges ont également porté sur la démographie, les migrations et la transformation technologique qui remodèle nos économies. L’Europe vieillit, les Balkans se dépeuplent, et la transition vers l’intelligence artificielle va redessiner les marchés du travail d’une manière à laquelle le modèle de gouvernance albanais actuel n’est absolument pas préparé. Le centre-droit a besoin d’une réponse cohérente qui aille au-delà de l’ouverture des frontières ou de la dissuasion pure, et qui prenne au sérieux les transitions vers l’IA et l’énergie en tant que questions de souveraineté nationale.
L’intégration des pays des Balkans dans l’UE a été un autre sujet abordé. Est-elle sur le point de devenir une réalité ?
Elle semble proche sur le papier, mais bien plus éloignée dans les faits, et le contraste entre le Monténégro et l’Albanie le montre clairement. En avril, l’UE a approuvé la création d’un groupe de travail ad hoc chargé de commencer à rédiger le traité d’adhésion du Monténégro, Podgorica visant une adhésion à part entière d’ici 2028. Le Monténégro s’achemine vers l’intégration, mais pas l’Albanie. Le rapport de la commission des affaires étrangères (AFET) du Parlement européen, adopté le 5 mai, est clair : les progrès de l’Albanie dans l’ouverture des chapitres de négociation sont considérés comme positifs, mais tout dépend de la suite des événements. Les députés européens soulignent la nécessité de rétablir l’État de droit et de lutter contre la corruption, et le rapport lui-même note que l’Albanie a perdu 11 places en un an dans l’indice de perception de la corruption 2025 de Transparency International. Il soulève des inquiétudes concernant l’utilisation abusive des ressources administratives, le flou entre l’État et le parti au pouvoir, les allégations d’achat de voix, les pressions exercées sur les électeurs, les pressions judiciaires et la mise en œuvre des décisions de la Cour constitutionnelle. Ce ne sont plus des arguments de l’opposition. Ce sont les propres termes du Parlement européen.
Le rapport de l’AFET indique clairement que la crédibilité de l’élargissement dépend d’une conditionnalité stricte, de progrès fondés sur le mérite et de la mise en œuvre effective des réformes, et non de l’adoption formelle de la législation. Pour nous, c’est la bonne ligne de conduite. L’intégration signifie d’abord respecter les normes pour notre propre bien, et ensuite pour la force du continent. Ce ne sont pas des devoirs qui nous sont imposés de l’extérieur.
La situation en Albanie a justifié une résolution qui qualifie l’Albanie d’« autocratie électorale » et d’« État narco ». La situation est-elle vraiment si grave ?
Il y a eu 8 résolutions internationales sur l’Albanie au cours des 14 derniers mois. Le classement 2026 de l’Institut V-Dem classe l’Albanie parmi les « autocraties électorales ». Le rapport de l’OSCE/BIDDH sur les élections de mai 2025 mentionne le flou entre l’État et le parti, l’utilisation des ressources de l’État à des fins électorales, les pressions exercées sur les électeurs et, pour la première fois, l’influence des groupes criminels. Un rapport du Département d’État américain identifie l’Albanie comme une plaque tournante du trafic de drogue. La résolution du Parlement européen appelle à une intensification de la lutte contre le blanchiment d’argent et les réseaux de trafic de drogue.
D’autre part, le Parquet spécial a mis en examen la vice-Première ministre pour corruption dans le cadre d’appels d’offres portant sur des infrastructures majeures. La majorité parlementaire a refusé de lever son immunité, ce qui a été un facteur déterminant dans le ralentissement du processus d’intégration à l’UE. Le gouvernement a alors fait adopter des amendements visant à protéger les ministres, et même le Premier ministre, contre toute suspension judiciaire pendant les enquêtes.
Parmi les autres exemples graves, citons l’opération menée contre l’Agence nationale pour la société de l’information (AKSHI) — l’organisme qui gère l’infrastructure numérique et de surveillance de l’État —, qui a mis au jour des activités menées dans le cadre d’une organisation criminelle structurée, ainsi que la concession du port de Durrës à des opérateurs liés à des entités sanctionnées associées à la Russie. Un contrat d’infrastructure de surveillance a été signé avec un fournisseur étranger dont les liens avec les services de renseignement militaire ont été signalés au Congrès américain.
En janvier et février, de graves troubles ont éclaté à Tirana. Les manifestants ont réclamé la démission du gouvernement pour cause de corruption, et la vice-Première ministre Belinda Balluku ainsi que cinq autres ministres ont été contraints de démissionner. Pensez-vous que ces manifestations pourraient se reproduire ?
Les manifestations ne sont pas terminées. Elles se poursuivent, sous différentes formes, depuis décembre. La question n’est pas de savoir pourquoi les gens manifestent. C’est pourquoi ils ne manifestent pas davantage. L’Albanie d’aujourd’hui est ce que l’on pourrait appeler une « société de l’exil ». Depuis 2014, plus de 1,1 million d’Albanais ont fui vers la seule zone Schengen. Dans sept de nos régions, les décès dépassent désormais les naissances. Malheureusement, les vestiges de la dictature communiste, cet instinct de se retirer de la sphère publique parce qu’elle est dangereuse, continuent de façonner la façon dont les Albanais perçoivent le risque politique. Briser ce schéma est véritablement difficile.
Et pourtant, le centre-droit et les citoyens libres de ce pays résistent, et ils ont besoin de la solidarité de nos partenaires européens et américains, car ce qui est défendu à Tirana, ce n’est pas seulement la démocratie albanaise. C’est la frontière orientale de l’ordre démocratique européen.
Les conservateurs albanais, menés par le Parti démocratique, ont une vision pour ce pays, et nous avons les politiques, l’équipe et le plan pour la concrétiser. Entre 2005 et 2013, sous la direction de centre-droit de l’actuel chef de l’opposition Sali Berisha, nous avons pris la bonne direction : adhésion à l’OTAN, réforme énergétique, construction du gazoduc transadriatique qui a renforcé la sécurité énergétique de l’Europe et réduit la dépendance vis-à-vis de la Russie, libéralisation des visas, baisses d’impôts et politiques encourageant la production. Cette période est la preuve que ce pays peut avancer, et avancer rapidement, lorsqu’il est gouverné avec sérieux.
En 2021, Berisha s’est vu interdire l’entrée aux États-Unis. Il a accusé George Soros et le secrétaire d’État de l’époque, Anthony Blinken, d’être responsables de cette interdiction. La situation a-t-elle changé avec l’élection de Trump à la présidence ?
La situation a évolué. Le département d’État, sous la nouvelle administration, a indiqué que la décision du secrétaire Blinken de déclarer Berisha persona non grata était considérée comme un acte politique de l’administration précédente.
La mesure de 2021 a toujours été motivée par des considérations politiques : le département d’État de Biden, avec l’encouragement actif du Premier ministre albanais et du réseau plus large qui opère autour de lui, comme l’Open Society Foundation, a utilisé la mesure de persona non grata non pas comme un instrument de lutte contre la corruption, mais comme une arme politique contre le leader conservateur de l’opposition albanaise. La victoire de Trump n’a pas effacé cette injustice du jour au lendemain, et nous ne prétendons pas le contraire, mais elle a mis fin à la couverture bipartisane américaine dont le gouvernement socialiste avait bénéficié pendant plus d’une décennie. La relation se reconstruit sur une base plus honnête, avec la reconnaissance que le centre-droit albanais est l’allié naturel des États-Unis dans cette partie de l’Europe. C’est là le véritable changement, et il est plus important que n’importe quelle décision individuelle en matière de visa.
Que pensez-vous de l’accord sur les migrations conclu par Edi Rama avec Giorgia Meloni ?
Le partenariat stratégique entre l’Albanie et l’Italie n’a pas été inventé par Edi Rama. Il a été entériné dans la Déclaration de partenariat stratégique signée et entrée en vigueur le 12 février 2010 entre les gouvernements Berisha et Berlusconi. Le ministère albanais de l’Europe et des Affaires étrangères continue de se référer à cette déclaration comme fondement du partenariat stratégique entre les deux pays. Cela importe car cela montre à quoi ressemble une véritable politique d’État.
L’accord actuel sur les migrants, tel qu’il a été négocié, s’est révélé un échec opérationnel. Le coût annoncé s’élève à environ 670 millions d’euros pour la période 2024-2028, tandis que les centres ont peiné à fonctionner comme prévu initialement. Rama et Meloni ont signé un accord phare qui a abouti à un centre presque vide et à un fardeau diplomatique.
Qu’a réellement reçu l’Albanie en échange ? Un peu de bonne volonté de la part de l’UE, une séance photo avec la Première ministre Meloni, et un précédent consistant à accueillir le traitement des demandes d’asile d’un autre pays sur le sol albanais sans véritable contrôle parlementaire.
Le problème plus profond réside dans la méthode. Rama traite la politique étrangère comme une image de marque personnelle. L’Albanie peut être un partenaire sérieux de l’Italie, de l’Union européenne et de l’alliance transatlantique, y compris en matière de migration, mais seulement si nous négocions en tant qu’État doté d’une stratégie, et non comme une scène pour le théâtre diplomatique d’un seul homme.
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