Notre récent article sur l’explosion du marché parallèle du tabac en France s’appuyait sur le rapport KPMG 2026, commandé par un gros producteur de tabac. Des spécialistes de santé publique et des données publiques indépendantes viennent nuancer — voire contredire — certaines des conclusions de ce document.
Des chiffres très éloignés des données officielles
Le rapport KPMG évoquait 53,6 % des cigarettes consommées en France issues de circuits hors réseau légal. Or les données produites par la Direction générale des douanes et droits indirects et la Mission interministérielle de lutte contre les drogues et les conduites addictives aboutissent à une estimation très différente : entre 11 et 20 % en 2025, soit 17,7 % en moyenne — environ trois fois moins que les chiffres avancés par l’industrie.
Santé publique France et l’Observatoire français des drogues et des tendances addictives confirment pour leur part une stabilité des comportements d’achat depuis 2014 : la grande majorité des fumeurs déclare s’approvisionner chez un buraliste, et la part des achats clairement illégaux reste très marginale.
Un rapport payé par celui qu’il défend
La critique méthodologique est au cœur du débat. Le rapport KPMG repose largement sur des collectes de paquets vides dans l’espace public — une méthode dont les biais sont régulièrement pointés par la littérature scientifique : opacité sur les zones géographiques étudiées, absence de validation externe, non-représentativité des échantillons urbains. KPMG précise d’ailleurs lui-même, dans le préambule de chaque édition, ne pas avoir cherché à établir la fiabilité des sources d’information utilisées.
Autre biais souligné : l’industrie du tabac mélange délibérément achats légaux hors réseau — transfrontaliers ou en duty free, parfaitement autorisés — et achats illicites, contrebande et contrefaçon. Additionner les deux permet de gonfler artificiellement le chiffre global présenté comme « marché parallèle », alimentant un récit alarmiste au service d’un objectif précis : s’opposer aux hausses de fiscalité sur le tabac.
Philip Morris n’est pas seul dans cette démarche. D’autres fabricants, via d’autres cabinets, publient des études aux conclusions similaires — voire supérieures. Une étude commandée par Japan Tobacco International en mars 2026 avançait ainsi 55,4 % de consommation hors réseau.
L’industrie, premier acteur du trafic qu’elle dénonce
Le point le plus troublant soulevé par les critiques de ce type de rapport est peut-être celui-ci : l’industrie du tabac contribuerait elle-même, de manière structurelle, au marché illicite qu’elle prétend dénoncer. Une analyse de l’ONG STOP estime que jusqu’aux deux tiers des cigarettes illicites dans le monde seraient produites par les grands fabricants, qui alimentent délibérément des circuits informels via surproduction et fuites organisées. Le cas du Luxembourg — où les volumes de tabac livrés représentent vingt fois la consommation nationale — est cité comme exemple caractéristique de cette stratégie de surapprovisionnement des marchés frontaliers.
Ce que cela change — et ce que cela ne change pas
Ces éléments de contexte ne remettent pas en cause l’existence d’un marché parallèle du tabac en France, ni la réalité de la contrebande et de la contrefaçon. Ils invitent en revanche à la prudence sur l’ampleur des chiffres avancés par des études dont le commanditaire a un intérêt direct à l’inflation des résultats. La réalité du phénomène est probablement entre les deux : significative, mais bien en deçà de ce que l’industrie présente comme une catastrophe justifiant le gel de toute hausse fiscale.
La question de fond — les effets pervers d’une fiscalité tabac trop brutale sur le développement du marché noir — reste posée. Mais elle mérite d’être tranchée sur la base de données publiques indépendantes, pas de rapports dont l’objectif avoué est de peser sur les décisions politiques.
Photo d’illustration : DR
[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.
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