Le Parlement a adopté définitivement, mardi 21 juillet, la proposition de loi portée par la députée Renaissance Laure Miller interdisant l’accès aux réseaux sociaux aux mineurs de moins de quinze ans. Application au 1er septembre pour les nouveaux comptes, 1er janvier 2027 pour les comptes existants. La France devient le premier pays de l’Union européenne à inscrire une « majorité numérique » dans son droit national.
Sous couvert de protéger les enfants, le pays vient d’acter le principe suivant : nul n’accédera plus à un réseau social sans avoir prouvé son âge à un tiers. Tout le monde. Pas seulement les mineurs. Flicage généralisé, à quelques mois de l’élection présidentielle, et avec la bénédiction d’une droite cocue, comme d’habitude.
Le point que personne ne veut formuler
C’est une conséquence arithmétique du dispositif, pas une interprétation malveillante. Pour établir qu’un utilisateur a plus de quinze ans, il faut vérifier l’âge de tous les utilisateurs — on ne peut pas contrôler seulement ceux qui en ont moins, puisqu’on ignore leur âge avant de contrôler.
Chaque Français devra donc, pour publier une opinion en ligne, passer par une procédure d’identification : France Identité, le dispositif « Je prouve mon âge » de Docaposte, ou une solution privée. Le gouvernement met en avant le « double anonymat » : le tiers de confiance répond oui ou non, sans transmettre d’autres données, et la plateforme ne sait rien de l’identité du demandeur. Le principe est réel et la garantie technique n’est pas de pure façade.
Elle ne règle pourtant pas le problème de fond. Créer un point de passage obligatoire entre un citoyen et sa parole publique, c’est créer une infrastructure. Une infrastructure existe indépendamment de l’usage qu’on en fait aujourd’hui, et elle survit à ceux qui l’ont installée. Chaque intermédiaire supplémentaire dans la chaîne augmente la surface d’attaque : documents d’identité stockés quelque part, bases de données piratables, levée du pseudonymat en dehors de toute procédure judiciaire. Ce risque a été signalé pendant les débats. Il n’a pas été traité.
Le calendrier interroge
Le texte entre pleinement en vigueur au 1er janvier 2027. Les comptes existants — c’est-à-dire tous — devront alors avoir été vérifiés. Nous sommes à quelques mois d’une élection présidentielle.
Personne ne peut affirmer que c’est intentionnel. Mais il faut mesurer l’effet mécanique. Une part non négligeable de la population française n’est pas à l’aise avec les procédures numériques : personnes âgées, ruraux mal connectés, gens qui n’ont jamais installé France Identité et ne le feront pas. Ceux-là ne franchiront pas l’obstacle. Ils sortiront des réseaux sociaux non par choix, mais par découragement technique.
Or ces réseaux sont devenus l’espace de circulation d’une parole politique que les médias installés ne relaient pas. C’est là que se diffusent les contenus qui échappent au filtre éditorial parisien. Retirer de cet espace, à quelques mois d’un scrutin, une fraction de l’électorat qui s’y informait, n’est pas un détail administratif.
L’abstention du Rassemblement national
Le vote mérite d’être regardé de près.
Le RN s’est abstenu. Deux députés seulement ont voté contre : Matthias Renault et Antoine Villedieu. Dans le bloc central, un seul opposant, Philippe Latombe (MoDem). La France insoumise a voté contre après le rejet de sa motion préalable. Le Parti socialiste s’est abstenu tout en annonçant un recours au Conseil constitutionnel — trente socialistes ont néanmoins voté pour, ainsi que dix-neuf écologistes et six communistes.
En comptabilité parlementaire, une abstention ne compte pas. Le texte est passé parce que le RN et le PS se sont abstenus.
Cette position tranche avec une décennie de discours. En 2014, David Rachline, alors délégué national à la communication numérique du FN, réclamait la sanctuarisation des libertés numériques dans la Constitution. Lors des débats sur la loi Avia, Jordan Bardella dénonçait une majorité qui voulait « affaiblir la liberté d’expression en France » et « museler les réseaux sociaux ». Marine Le Pen déclarait sur RTL n’être pas favorable à l’interdiction de l’anonymat en ligne, qu’elle qualifiait de faux débat. Plus récemment encore, le député Aurélien Lopez-Liguori s’alarmait de la levée de l’anonymat contenue dans la loi SREN.
On peut comprendre le calcul : s’opposer frontalement à une mesure présentée comme protégeant les enfants expose à une caricature immédiate. Il reste que l’abstention, ici, valait adoption. Et que ce sont les électeurs de ce parti qui figureront parmi les premiers pénalisés par le dispositif. Une fois de plus le RN a trahi ses électeurs.
L’exemple australien, ou l’inefficacité démontrée
Dernier élément, et non le moindre : ça ne marche pas.
L’Australie a interdit les réseaux sociaux aux moins de seize ans fin 2025. Plusieurs mois après, environ 85 % des centaines d’adolescents australiens interrogés par des chercheurs continuent d’utiliser les plateformes qui leur sont interdites. La majorité utilise toujours son propre compte.
Les méthodes de contournement sont d’une banalité désarmante : un VPN pour simuler une connexion depuis l’étranger, une fausse date de naissance renseignée avant l’entrée en vigueur, le compte d’un parent ou d’un frère aîné, ou une image générée par intelligence artificielle pour tromper la vérification par selfie.
Interrogée sur ce précédent, la ministre déléguée au Numérique Anne Le Hénanff reconnaît qu’« aucun système n’est infaillible » et qu’il y aura des contournements, tout en affirmant que le recours obligatoire au tiers de confiance rendra le dispositif français plus robuste. Peut-être. On notera surtout qu’un adolescent de quatorze ans installe un VPN en trois minutes, là où un homme de soixante-dix ans renoncera devant France Identité.
Voilà le résultat prévisible : les mineurs que la loi prétend protéger passeront outre ; les adultes qu’elle n’était pas censée viser seront exclus.
Ce qui aurait pu être fait
L’inquiétude parentale est légitime. Les effets du scrolling infini, des mécanismes de récompense et des notifications nocturnes sur des cerveaux en développement sont documentés. Personne ne conteste le problème.
Mais il existait une autre voie, que la ministre elle-même évoque du bout des lèvres : s’attaquer au modèle économique. Interdire le défilement infini pour les mineurs, sanctionner réellement la publicité ciblée vers les jeunes — déjà interdite mais peu respectée —, encadrer les mécanismes addictifs. Ces mesures visent les plateformes, pas les citoyens. Elles n’exigent aucune identification généralisée.
Le législateur a choisi la solution inverse : contraindre soixante-huit millions de personnes plutôt que quelques entreprises. C’est révélateur d’un réflexe devenu constant — quand un problème naît d’un modèle industriel, on régule l’utilisateur.
Le Conseil constitutionnel sera saisi. Il lui reviendra de dire si le contrôle de l’identité de tous les utilisateurs de réseaux sociaux est compatible avec le bloc de constitutionnalité. Il est composé des copains de ceux qui ont voté cette loi. Il ne devrait donc y avoir aucun problème.
La société de contrôle est en marche
Photo d’illustration : DR
[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.
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Une réponse à “Réseaux sociaux interdits aux moins de 15 ans : le contrôle d’identité généralisé passe sans opposition”
Il y a une évidence qui n’est jamais soulignée. Pour brider les opinions, il n’est pas nécessaire de les surveiller. Il suffit de persuader qu’elles peuvent être écoutées par un tiers à l’insu de celui qui les énonce. La peur de prononcer des paroles dissidentes suffit pour que l’on se taise. Il en résulte que le système n’a pas besoin d’être performant, il lui suffit de montrer que, de temps en temps, on se fait choper.