Cette semaine, la guerre en Ukraine franchit un seuil symbolique et lugubre : elle aura duré plus longtemps que la Première Guerre mondiale. C’est dans ce contexte que Frank Ledwidge, ancien officier de renseignement militaire britannique, chercheur en stratégie à l’université de Portsmouth et au Royal Air Force College, publie une analyse qui tranche radicalement avec le discours dominant occidental. Sa question centrale n’est pas « est-ce que l’Ukraine peut tenir ? » mais « qu’est-ce qu’il restera de l’Ukraine quand tout cela s’arrêtera ? »
Une guerre d’attrition dont on ne voit que la moitié
Le biais du commentaire occidental est identifié avec précision : on y célèbre les succès tactiques ukrainiens, les frappes de drones en profondeur sur le territoire russe, les innovations technologiques, la résilience remarquable d’un peuple qui résiste à l’envahisseur. Tout cela est réel. Mais dans une guerre d’usure — et c’est fondamentalement ce qu’est ce conflit, comme la Grande Guerre l’était —, les pertes de l’ennemi ne constituent que la moitié du tableau. L’autre moitié, les pertes du camp que l’on soutient, est systématiquement sous-exposée, voire tue.
Ledwidge rapporte une conversation privée tenue dans un club londonien avec un ancien haut fonctionnaire ukrainien bien connecté, qu’il connaît de longue date. À la question directe sur le ratio réel des pertes entre les deux camps, la réponse, après un silence, fut celle-ci : un pour un. Source : l’état-major ukrainien. Que ce chiffre soit exact à la décimale près importe moins que ce qu’il révèle sur la manière dont les décideurs ukrainiens eux-mêmes évaluent la situation — non pas comme un avantage écrasant sur l’adversaire, mais comme une parité douloureuse.
Or la Russie dispose de plus de trois fois la population ukrainienne, d’une base industrielle sans commune mesure, et de revenus d’État adossés à des exportations massives d’hydrocarbures. Pour chaque frappe ukrainienne médiatisée sur une raffinerie ou une base aérienne russe, la Russie délivre plusieurs frappes sur une économie et des infrastructures ukrainiennes sans commune mesure. L’auteur rappelle également que ni l’État russe ni le peuple russe ne sont historiquement réputés pour leur manque de résilience — une résilience que les Ukrainiens ont, eux aussi, manifestée de façon éclatante, mais dans un rapport de forces structurellement défavorable.
La démographie : une catastrophe silencieuse
Ce qui frappe Ledwidge lors de ses nombreuses semaines passées à parcourir l’Ukraine depuis le début de la guerre, c’est l’omniprésence d’une angoisse sourde sur ce qui viendra après. La crise démographique ukrainienne était déjà sévère avant le conflit — l’Ukraine était l’un des pays d’Europe à la décroissance démographique la plus rapide. La guerre l’a transformée en catastrophe.
Des millions de personnes ont quitté le pays. Des millions d’autres se trouvent dans les territoires russophones. Une jeune femme d’Odessa, dont le témoignage est cité par l’auteur, résume ce que beaucoup expriment : aucun de ses amis ne prévoit de rentrer de l’Ouest où ils se sont installés. « Et il n’y a plus d’hommes », ajoute-t-elle. Hors de Kyiv, l’absence des hommes en âge de combattre est immédiatement perceptible dans les rues : ils servent, sont blessés, se trouvent à l’étranger, ou tentent d’échapper à la mobilisation.
Un million de combattants à réinsérer dans un pays en ruines
Le défi de l’après-guerre est vertigineux. Plus d’un million d’hommes, souvent traumatisés et aguerris au combat, devront être démobilisés et réintégrés dans une société civile. Ce processus — désarmement, démobilisation, réintégration, connu sous l’acronyme DDR — est l’un des plus périlleux de toute sortie de conflit. Sans emplois, sans perspectives, sans structures d’accueil pour les blessés et les invalides, ces hommes représentent autant un risque social qu’une promesse de reconstruction.
À cela s’ajoute la remise en état d’un territoire plus grand que l’Angleterre, criblé de mines et de munitions non explosées. Des dizaines de milliers de soldats tombés au combat n’ont pas encore été retrouvés, identifiés, ni rendus à leurs familles. La reconstruction matérielle du pays est estimée à plusieurs centaines de milliards d’euros. Le simple maintien des services publics de base nécessitera des dizaines de milliards annuels supplémentaires. Quant aux forces armées, elles devront être entretenues à un niveau suffisant pour constituer une force de dissuasion crédible dans un environnement qui restera durablement hostile.
D’où viendra l’argent ? D’une économie dévastée ? De la vente de drones ? L’idée que la Russie paiera relève, selon Ledwidge, davantage du vœu pieux que d’une réalité envisageable. Ce qui laisse l’Europe dans le rôle de financeur de dernier recours — sans que ce rôle ne soit clairement assumé ni chiffré.
L’espoir n’est pas une stratégie
La conclusion de l’auteur est sans ambiguïté : le soutien à l’Ukraine est justifié et nécessaire. La résistance ukrainienne mérite reconnaissance et admiration. Mais une politique fondée sur des informations incomplètes — en l’occurrence, sur la seule mise en avant des pertes russes sans évaluation honnête des pertes ukrainiennes et de leurs conséquences — confond l’espoir avec la stratégie.
La Grande Guerre offre un précédent instructif à cet égard : même après des désastres comme le premier jour de la Somme, les gouvernements britannique, français et allemand publiaient les listes de pertes, et les opinions publiques savaient à quel prix humain se payait la guerre. La transparence sur le coût réel du conflit est non seulement une exigence démocratique, mais aussi une condition de toute décision politique sérieuse sur la suite.
La question qui devrait structurer le débat occidental sur l’Ukraine n’est pas de savoir combien de Russes meurent chaque semaine. C’est de savoir quelle Ukraine existera encore quand les armes se tairont — et si ses fondations démographiques, économiques et sociales permettront de reconstruire un État viable.
[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.
Breizh-info.com, 2026, dépêches libres de copie et de diffusion sous réserve de mention obligatoire et de lien do follow vers la source d’origine.