Efsy Washington : « Trop à droite, trop en opposition avec la morale dominante » — l’écrivain anonyme qui défie le wokisme éditorial [Interview]

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Depuis trois ans, un romancier publie sous le nom d’Efsy Washington, notamment aux éditions Magnus, sans que personne ne soit parvenu à percer son identité, malgré les groupes de traque et les hypothèses des internautes. Derrière ce masque, une expérience littéraire devenue enquête : sonder de l’intérieur un monde de l’édition que l’auteur juge gangrené par l’autocensure et le conformisme idéologique.

Dans l’entretien qu’il nous a accordé ci-dessous, il décrit un mécanisme de mise à l’écart en trois temps — ne pas éditer, rendre invisible, puis disqualifier l’auteur —, livre les messages embarrassés d’éditeurs parisiens et établit un parallèle avec l’affaire Boualem Sansal. Rencontre avec un écrivain qui affirme avoir retrouvé, sous pseudonyme, « le goût d’écrire librement et sans filtre ».

Breizh-info.com : Commençons par l’évidence : qui est Efsy Washington ? Et surtout, pourquoi avoir choisi non pas d’écrire « sous » un pseudonyme, mais d’« être » un pseudonyme, comme le proclame votre site ?

Je suis romancier depuis pas mal de temps maintenant et j’avais envie de retourner à l’anonymat pour sonder le monde du livre dont je percevais mais sans éléments factuels qu’il était, de plus en plus, soumis à la censure et à l’autocensure. Sous ma véritable identité, par exemple, il m’est arrivé fréquemment de m’autocensurer dans l’écriture de mes manuscrits car je connais les nouveaux codes des éditeurs. Alors j’ai créé Efsy Washington pour retrouver le goût d’écrire librement et sans filtre. Au fond, bizarrement, Efsy Washington est le vrai moi, le moi libre.

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Breizh-info.com : Vous avez lancé votre expérience en exclusivité mondiale en France, avec les éditions Alter Real. Pourquoi la France, et pourquoi cette maison en particulier, pour tenter de répondre à vos deux grandes questions de départ ?

Pour sonder le monde du livre, il me fallait repartir à zéro avec un éditeur de taille modeste mais un excellent éditeur. C’est la raison pour laquelle j’ai choisi Alter Real. En effet, si le premier livre avait été publié par un major de l’édition, l’expérience aurait été faussée car les gros éditeurs ont leurs entrées dans la presse et par ailleurs, ils auraient forcément voulu modifier le manuscrit. Pourquoi la France? Parce que c’est le pays des Lumières et donc, en théorie, le pays de la liberté de création par excellence.

Breizh-info.com : Votre premier roman, Best-Seller, mettait déjà en scène une romancière qui monte une supercherie sur les conseils de son agent pour percer. Avec le recul, où s’arrête la fiction du livre et où commence votre propre expérience d’auteur anonyme ? La frontière existe-t-elle encore ?

Toute l’expérience Washington constitue une gigantesque mise en abyme où la frontière entre l’autofiction et la fiction s’efface, au fil des livres. Best Seller était un roman prétexte, une caricature satirique des livres qui se vendent aujourd’hui comme ceux de Freida MacFadden. Il visait à accrocher un maximum de lecteurs et à les embarquer dans la suite, ce qui a très bien fonctionné. Les cinq livres forment un meta livre à la frontière du réel et dans le dernier, Scopolamine, plus de la moitié du récit rapporte des faits réels, notamment une grande partie de ce qui concerne le monde de l’édition.

Breizh-info.com :  Internet promettait l’accès total à l’information. Trois ans plus tard, votre identité reste pourtant un mystère malgré les groupes de traque, les équations et les hypothèses des internautes. Quelle leçon tirez-vous de cet échec collectif à vous démasquer ?

Que trop d’informations tue l’information. Cela symbolise parfaitement le monde d’aujourd’hui; un sujet en balaie un autre toutes les cinq minutes. Collectivement, nous ne sommes plus en capacité de nous intéresser vraiment à quelque chose, de creuser, de prendre le temps d’approfondir. Une actualité chasse l’autre. Plus rien n’a vraiment de valeur et de saveur. Alors qui s’intéresserait plus de trente minutes à la recherche de l’identité d’un petit auteur, entre deux posts, entre cinq écrans, entre mille autres informations?

Breizh-info.com : Dans votre tribune, vous décrivez un mécanisme de censure invisible en trois étapes : ne pas éditer, rendre invisible, puis disqualifier l’auteur. Pouvez-vous nous expliquer comment vous avez vous-même, concrètement, observé ce schéma se déployer sur vos propres livres ?

Prenons mon avant dernier roman, La Gula, comme exemple. Ce livre a connu un véritable succès auprès des lecteurs . Et pourtant personne n’a voulu de ce roman au départ. Sans les éditions Magnus, il serait resté dans un tiroir. Dans le cadre de mon expérience, j’avais envoyé ce texte à presque tous les majors de l’édition de la place parisienne. Tous avaient entendu parler d’Esfy Washington. En recevant ce manuscrit, plusieurs ont répondu par un accusé de réception accompagné de petits mots enthousiastes de leur directeur ou directrice, ce qui est très rare. Je vous livre quelques exemples : « Efsy Washington !!! Ça alors ! Je suis très curieux ! Je regarde et on s’en reparle ! » ; « Nous sommes très heureuses d’avoir l’occasion de lire le nouveau manuscrit de la fameuse Efsy Washington ! Nous revenons vers vous dans les meilleurs délais ! A votre disposition. » ; « Merci d’avoir pensé à nous, nous adorons votre concept ! Hâte de lire ! ».

Nous étions en début d’année 2024, mon expérience littéraire faisait le buzz sur les réseaux sociaux et ces éditeurs étaient intrigués. Et les jours passèrent puis les semaines et les mois et malgré mes relances, mes interlocuteurs si intéressés lors de nos premiers échanges ne me répondirent pas. Pas même pour me dire que le bouquin ne leur avait pas plu. Pas même avec une réponse type habituelle comme « votre manuscrit ne correspond pas à notre ligne éditoriale ». Rien. Silence total. Comme si je n’existais pas. Comme si je n’existais plus. Comme si j’étais devenu invisible, insignifiant au point qu’il n’était pas utile de faire preuve de la politesse la plus élémentaire avec moi.

C’est là que la censure que je dénonce entre en action. La Gula, c’est juste un roman. Politiquement incorrect sous certains aspects il est vrai, mais juste un roman. Pas un essai politique. Certes, il y a de violence, c’est un thriller. Certes, j’y dénonce les dérives du mouvement Me too, comme beaucoup l’ont fait avant moi. Et l’histoire tourne autour de la vie d’un candidat à la présidentielle de 2027. Mais pas un type d’extrême droite. Juste un type très terre à terre doté d’un peu de bon sens. Il pense, par exemple, qu’il serait nécessaire de favoriser la consommation locale pour relancer l’économie française, sauver nos agriculteurs et lutter contre le réchauffement climatique. Il peut dire ici ou là que pour redresser le budget de l’État en faillite, la lutte contre la fraude sociale est une solution à mettre en œuvre sans délai. Il considère aussi qu’il y a un véritable problème de sécurité dans les banlieues et que pour beaucoup, elles sont devenues des zones de non-droit où les trafiquants de drogue règnent en maître et pourrissent la vie des habitants pour la plupart issus de l’immigration. Il n’y a au fond rien de bien original là-dedans, beaucoup de français pensent la même chose. Mais j’ai appris, par la suite, sous ma véritable identité, que le silence des éditeurs venait du fait qu’ils estimaient que mon roman était trop connoté, trop à droite, trop en opposition avec la morale dominante. Un seul de ces éditeurs et pas des moindres m’a répondu ; je cite « J’ai passé un formidable moment de lecture et qui que vous soyez, je vous remercie mais on ne peut plus écrire ce genre de choses, aujourd’hui ». Tout est dit.

En réalité, les majors de l’édition dont je parle ne font que suivre les codes de la presse mainstream gangrenée par le wokisme. Il faut bien comprendre que ces gens sont des marchands, des commerçants dont l’objectif est de faire le maximum d’argent et de garder leur image de marque. Et tant que la morale dominante (c’est à dire celle des médias généralistes) sera progressiste et woke, rien ne changera.

Breizh-info.com : Vous pointez les sensitivity readers et des lignes RSE dictées, selon vous, davantage par le wokisme que par la qualité littéraire. N’y a-t-il pas un risque, en disant cela, de confondre un choix éditorial légitime avec une véritable entreprise de censure ?

Je me trompe peut-être mais il me semble que le rôle d’un éditeur est de publier des livres qui ont une véritable valeur littéraire. Bien sûr, les éditeurs peuvent faire des choix et comme vous le dites, c’est bien légitime. Mais quand la valeur littéraire d’un livre passe au second plan derrière une idéologie, on ne parle plus de littérature mais de volonté d’éduquer le lecteur. Ces pratiques conduisent aussi les auteurs à s’autocensurer pour avoir la chance d’être édité. Quant à parler d' »entreprise de censure », je ne le crois pas; il n’y a pas de complot des éditeurs. La réalité est bien plus pragmatique. Je pense, comme je l’ai dit, que les éditeurs sont des acteurs économiques, qu’ils doivent faire de l’argent pour survivre et qu’ils suivent donc les dogmes imposés par la presse et le monde de la culture en général, parce qu’ils y ont tout intérêt sur le plan financier.

Breizh-info.com : Vous accusez les libraires indépendants, « majoritairement de gauche », de boycotter les auteurs publiés par des maisons classées à droite comme Magnus. Mais un libraire n’a-t-il pas, lui aussi, le droit de choisir ce qu’il met en rayon ? Où placez-vous la limite entre liberté du commerçant et censure ?

Bien sûr que les libraires ont le droit de choisir ce qu’ils mettent en rayon. Ils sont libres. Mais quand des groupes de libraires appellent au boycott de tous les livres publiés par Bolloré, par exemple ou quand ils ne sont qu’une poignée à avoir les livres de Magnus en rayon, ils confondent littérature et militantisme associatif. En ce sens, ils privent des auteurs d’être visibles et privent des lecteurs d’avoir accès au débat, à la diversité et à la contradiction, ce qui est normalement le fondement de l’acte littéraire. A ce niveau là, on peut parler de boycott et si « boycott » et « censure » ont deux définitions différentes, dans le dictionnaire, il n’en demeure pas moins que les effets sont les mêmes: le livre est invisible et aucun lecteur ne tombera dessus par hasard. Tout ceci relève de la liberté des libraires aussi mais quand on confond littérature et militantisme, on ne peut pas se plaindre ensuite d’avoir des difficultés économiques. Concernant l’appel au boycott des livres publiés par Fayard, je vais vous livrer une anecdote qui résume tout. Lors d’un salon, sous ma véritable identité, je discutais de ce boycott avec un collègue romancier ouvertement communiste et que je trouvais, jusqu’alors, particulièrement brillant et humaniste. Je lui dis « tu penses quoi de ce boycott. Je trouve que ça revient à censurer nos collègues qui écrivent du polar chez Fayard, alors qu’ils n’ont rien à voir avec Bardella ou Bolloré… ». Il me répond « Oui, tu as raison, c’est bien de la censure mais tant que c’est dans ce sens là, ça me va… ».

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Breizh-info.com : Vous établissez un parallèle entre votre situation et la cabale qui a visé Boualem Sansal. N’est-ce pas une comparaison audacieuse, voire risquée, entre un écrivain mondialement reconnu et menacé, et une expérience littéraire que vous menez vous-même de manière délibérée ?

Je n’ai pas la prétention de comparer ma petite expérience à la situation de Boualem Sansal mais au fond, les mécanismes sont exactement les mêmes. En effet, Boualem Sansal est un personnage public et il était évident que son livre, La Légende, allait être publié par un major de l’édition, parce qu’il y a beaucoup d’argent à faire avec son histoire. Cela devait être Gallimard et si cela avait été Gallimard, tout se serait bien passé pour Boualem. Pourquoi? Parce que Gallimard aurait fait un « travail éditorial » sur son livre pour le rendre politiquement correct. Le bouquin aurait fait l’unanimité, toute la presse aurait trouvé cela génial. Mais Sansal a eu l’audace de quitter Gallimard, pour des raisons qui le regarde, pour partir chez Grasset. Cela a déjà créé un petit scandale dans la presse parce que Grasset, c’est Bolloré… Mais cela allait encore car chez Grasset, il y avait Olivier Nora, un rempart à Bolloré, selon la presse généraliste. Si Nora était resté chez Grasset, il aurait lui aussi fait un « travail éditorial » sur le livre de Sansal. Traduction: il aurait viré des passages trop polémiques. C’était moins bien que Gallimard mais cela restait convenable pour la presse et le monde de la culture. Mais que fait Bolloré? Il vire Nora! Conséquence: Sansal peut sortir son livre tel qu’il le veut, sans le fameux « travail éditorial ». Et là, rien ne va plus! Comme Sansal, par sa notoriété, a passé les étapes 1 et 2, on passe à l’étape 3: on le disqualifie et le bashing commence, avant même la sortie du livre. Pourtant qu’a-t-il fait, lui? Il a juste changé d’éditeur…

Breizh-info.com : Vous estimez que c’est précisément cette censure invisible qui a poussé un acteur comme Bolloré à s’intéresser à l’édition et à la presse. Ne craignez-vous pas qu’en dénonçant un monopole idéologique, on ne fasse que remplacer une orientation par une autre, tout aussi marquée ?

C’est le risque, quand on change les règles du jeu et c’est ce qu’on peut observer aux Etats-Unis, par exemple. La littérature doit se débarrasser des idéologies et remettre la qualité littéraire au centre de son système de valeur, si elle veut survivre. Sinon, elle sera un terrain d’affrontement politique, pendant quelques temps et puis elle disparaitra ou se résumera à quelques livres insipides.

Breizh-info.com : Vous concluez votre tribune par un avertissement glaçant aux « nouveaux censeurs » : ils créeraient les conditions de leur propre disparition. Concrètement, à quoi ressemble selon vous la « réaction » que vous annoncez ? Et au fond, quand cette expérience prendra-t-elle fin — le jour où l’on vous démasquera, ou le jour où vous l’aurez décidé ?

La connerie appelle la connerie. Aux States, le même phénomène de censure « progressiste » a été observé pendant des années. Cela a généré une réaction et aujourd’hui, le camp adverse adopte le même comportement, ce qui est logique car la liberté de création n’est plus considérée comme une valeur commune à laquelle il ne faut pas toucher, l’autre camp l’ayant bafouée. La littérature y est donc devenue un champ de guerre idéologique. Avec 4 ou 5 ans de retard, comme d’habitude, c’est ce qui arrivera en France, si on continue dans ce sens. Quant à votre dernière question, je n’ai pas la réponse. Nous verrons.

Propos recueillis par YV

Crédit photo : DR (photo d’illustration)
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