« On n’a plus rien » : 150 bovins retirés dans le Pays d’Auge, la famille Lemoine dénonce l’antenne voisine

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Le jeudi 2 juillet 2026, des militaires du peloton de sécurisation et d’intervention de la gendarmerie se sont présentés dans une ferme du Pays d’Auge, dans le Calvados, avec un ordre de la Direction départementale de la protection des populations. Mission : évacuer tous les animaux.

Tous. Environ 150 bovins, 37 ânes, une trentaine de volailles, des chats. Jusqu’aux poussins, précise la famille. Sur 2 exploitations totalisant 60 hectares, une famille d’éleveurs a vu disparaître en une journée ce qu’elle avait construit sur un demi-siècle.

Pour les services de l’État, il s’agissait d’une situation d’urgence face à une suspicion de maltraitance. Pour la famille Lemoine, c’est l’aboutissement de 3 années passées à alerter, sans succès, sur ce qu’elle attribue à une antenne-relais de téléphonie mobile.

Deux versions frontalement opposées

Le dossier oppose deux récits que rien, pour l’instant, ne permet de départager publiquement.

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Ce que dit l’administration. Interrogé par France 3, Raphaël Fayaz, directeur de la DDPP du Calvados, décrit des animaux en très mauvais état, affaiblis et amaigris, ainsi qu’une densité excessive dans un espace réduit. Il ajoute que ses services suivaient l’exploitation depuis l’installation de l’antenne, qu’un certain nombre de constats ne se sont jamais améliorés, et surtout — c’est l’argument central — que tous les animaux n’étaient pas exposés à l’antenne, et qu’une fois déplacés, ils se trouvaient dans le même état. Le procureur de Lisieux a décidé du retrait de l’ensemble des animaux.

Ce que dit la famille. Maryse, Jean-Louis et Camille Lemoine soutiennent l’inverse. Depuis la mise en service de l’antenne en 2023, sur leur ancien site de Notre-Dame-d’Estrées, ils affirment avoir perdu 90 bovins en 18 mois. En 2025, ils ont déplacé le troupeau à 20 kilomètres, à Vaudeloges. L’amélioration aurait alors été, selon Camille Lemoine, le jour et la nuit, avec 3 pertes seulement l’hiver dernier. Ils indiquent avoir consulté plusieurs cliniques vétérinaires et administré des traitements — oligo-éléments, vitamines, minéraux, antiparasitaires.

Sur le déroulement de l’intervention elle-même, les versions divergent également. La famille affirme que des gendarmes ont bousculé les parents, âgés de 75 ans, qu’on l’a empêchée de filmer, et que le regroupement forcé de bovins qui ne se connaissaient pas, en présence de 2 taureaux, a provoqué des bagarres au cours desquelles une vache a été blessée — blessure qu’on leur reprocherait ensuite. Ces affirmations n’ont pas, à ce stade, fait l’objet d’une vérification indépendante ni, à notre connaissance, d’une plainte instruite.

Une enquête est en cours pour déterminer les causes de l’affaiblissement des animaux.

Le point aveugle : personne n’était compétent

C’est ici que l’affaire cesse d’être un fait divers normand pour devenir un problème de politique publique.

Il existe en France un organisme dédié à ces situations : le GPSE, Groupe permanent pour la sécurité électrique en milieu agricole, constitué en 2014 sous forme d’association privée. Ses membres fondateurs sont RTE, Enedis et l’Assemblée permanente des chambres d’agriculture, rejoints ensuite par le Syndicat des énergies renouvelables et France énergie éolienne. Sa méthode combine audit électrique, bilan sanitaire et expertise zootechnique.

Sauf que le rapport d’information du Sénat n° 487 (2020-2021) le précise noir sur blanc : le GPSE n’intervient pas sur les troubles supposément liés aux antennes-relais. Son champ, ce sont les courants parasites d’origine électrique, et il n’a d’ailleurs aucune mission de service public.

Un éleveur qui suspecte une ligne haute tension ou un parc éolien dispose donc d’un dispositif capable de croiser expertise électrique, diagnostic vétérinaire et analyse zootechnique. Un éleveur qui suspecte une antenne de téléphonie n’a rien d’équivalent — tout au plus peut-il demander une mesure de champs à l’ANFR, ce qui ne dit rien de l’état de son troupeau.

Ce vide est documenté. Le rapport consacré aux élevages de Nozay recommandait d’élargir le périmètre du GPSE aux ondes hertziennes issues d’antennes de téléphonie mobile, de lui accorder un budget autonome — il est financé par les opérateurs électriques — et de créer un observatoire national. Un second rapport, produit en 2024 par le Conseil général de l’alimentation, de l’agriculture et des espaces ruraux, s’intitule sans ambiguïté « Caractérisation de l’impact sur les activités d’élevage des antennes téléphoniques, installations électriques et éoliennes ». Fondé sur une enquête nationale auprès des éleveurs rassemblant plus de 900 000 données, il constate qu’à leur lecture, il paraît difficile de réfuter tout impact dans certains cas.

Ses intitulés de chapitre décrivent, mot pour mot, la situation que nous rapporte la famille Lemoine : un GPSE qui s’active mais un peu seul, des chambres d’agriculture et des groupements de défense sanitaire partagés, des organismes de développement hésitants, des vétérinaires en observation, et des éleveurs en détresse.

Quelque chose a bougé : un groupe de travail inter-organismes réunissant l’INRAE, le BRGM, l’Idele et le GPSE existe depuis 2022. Mais 4 ans plus tard, aucun guichet n’a été ouvert. Un éleveur normand confronté à une surmortalité qu’il attribue à une antenne n’a toujours personne à qui s’adresser.

Ce que dit le précédent de Nozay

Le dossier de Nozay, en Loire-Atlantique, est le plus documenté de ces affaires.

Depuis la construction du parc des Quatre Seigneurs fin 2012, 2 élevages laitiers voisins ont connu simultanément, selon le rapport conjoint du CGEDD et du CGAAER, des dégradations importantes de la quantité et de la qualité du lait produit, des taux de mortalité anormaux et des comportements animaux déroutants — la presse spécialisée a avancé le chiffre de 400 bovins morts. Le rapport a préconisé un arrêt total du parc pendant 10 jours à titre de test, ainsi qu’un plan d’accompagnement à la reconversion ou à la relocalisation des exploitations. Il relevait l’existence d’autres phénomènes a priori comparables sur le territoire. Céline Bouvet, l’une des éleveuses, a cessé son activité laitière après 10 ans de recherches restées vaines. Un ancien éleveur de Haute-Loire, Frédéric Salgues, a lui aussi arrêté après la mise en service d’une antenne-relais.

Deux enseignements, qu’il faut donner dans les deux sens.

D’un côté, le sujet est pris au sérieux par les institutions : rapports du Sénat et du CGAAER, groupe de travail inter-organismes depuis 2022, et programme de 3 ans lancé par l’Ademe en 2024 sur l’impact des éoliennes à proximité des exploitations, assorti d’une expérimentation en Pays de la Loire visant à harmoniser les méthodes de mesure électrique — travaux qui, selon les intéressés, devraient conduire à une révision des seuils.

De l’autre, le diagnostic est redoutablement difficile. Les symptômes observés ne sont pas spécifiques et les difficultés d’élevage sont presque toujours multifactorielles, rappelle l’Académie d’agriculture. Le Sénat formule l’observation la plus utile : dans les cas qu’il examine, le GPSE a été saisi 3 ans après le début des troubles à Nozay, 6 ans dans un autre dossier. À ce stade, le défaut éventuel s’est surajouté à d’autres difficultés, et la dégradation sanitaire du troupeau devient impossible à démêler — et à réparer.

Trois ans. C’est exactement la durée pendant laquelle la famille Lemoine dit avoir alerté sans être entendue.

Ce qu’il reste à établir

Nous ne sommes pas en mesure d’affirmer que l’antenne de Notre-Dame-d’Estrées est responsable de quoi que ce soit. Personne ne l’est, et c’est précisément le problème : à notre connaissance, aucune mesure de champs électromagnétiques par l’Agence nationale des fréquences — pourtant gratuite sur simple demande — n’a été versée au dossier, aucune recherche de courants parasites ou de tensions de contact n’a été rendue publique, et aucun diagnostic vétérinaire concluant n’a été communiqué.

Nous ne sommes pas davantage en mesure d’écarter l’hypothèse d’une exploitation en difficulté économique devenue incapable de nourrir correctement son cheptel. L’argument de la DDPP sur les animaux déplacés retrouvés dans le même état demande une réponse documentée que la famille n’a pas encore apportée publiquement.

Ce qui est en revanche établi, et qui devrait suffire à interpeller, c’est ceci : pendant 3 ans, des éleveurs ont alerté sur une surmortalité anormale. Aucun dispositif public n’était compétent pour instruire leur hypothèse. Aucune expertise contradictoire n’a été diligentée. Et la seule intervention de l’État a finalement été de tout leur retirer, en une journée, sans qu’aucun accompagnement humain ne leur soit proposé — pas même un suivi psychologique, alors que ces situations conduisent régulièrement au pire.

Breizh-Info a pris contact avec la famille Lemoine et publiera prochainement son témoignage détaillé. Nous solliciterons également la DDPP du Calvados. Les mesures de champs électromagnétiques réalisées par l’ANFR sont, pour ceux que la question intéresse, consultables librement sur cartoradio.fr.

Agriculteurs en difficulté : Agri’écoute est joignable 24 heures sur 24 au 09 69 39 29 19. L’association Solidarité Paysans accompagne gratuitement les exploitants en situation critique, y compris juridiquement.

[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.

Breizh-info.com, 2026, dépêches libres de copie et de diffusion sous réserve de mention obligatoire et de lien do follow vers la source d’origine.

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