Le sanctoral des mariniers bretons : une étude plonge dans l’univers religieux des marins du XVIe siècle

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Quels saints peuplaient l’imaginaire des marins bretons à la Renaissance ? Comment choisissait-on le prénom d’un nouveau-né à Quimper sous François Ier ? Une étude de l’historien Pierre-Yves Quémener, Le sanctoral des mariniers bretons au 16e siècle, apporte des réponses précises en croisant trois sources d’une grande richesse : les calendriers nautiques du Conquet, les litanies liturgiques et les registres de baptême de Locmaria-Quimper.

Guillaume Brouscon, un cartographe conquétois de génie

Au cœur de l’étude figurent les guides nautiques produits au Conquet à partir des années 1540 par Guillaume Brouscon. Six exemplaires seulement de ces parchemins sur vélin nous sont parvenus, aujourd’hui dispersés à travers le monde, de la Huntington Library de Californie au Musée Condé de Chantilly. Conçus pour la navigation, ils contenaient un calendrier, des cartes et des cadrans de marée permettant au pilote de déterminer les cycles lunaires, les vents et les marées port par port.

L’identité même de Brouscon reste largement mystérieuse. Son patronyme, qui désignait en breton une espèce de navet sauvage peu comestible, avait une connotation si péjorative que ses propres descendants l’abandonnèrent au profit du surnom « Lyver » — soit « peintre » ou « teinturier » en breton, hommage au talent d’illustrateur du cartographe. L’étude retrace minutieusement cette substitution patronymique à travers les registres paroissiaux de Lochrist.

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Un calendrier au service des marins

L’intérêt majeur de ces calendriers tient à leur caractère à la fois laïque et populaire : ils étaient destinés à des pilotes de navire, et non à une élite. Le calendrier de 1543 recense 81 fêtes, celui de 1546 en compte 93, présentées dans un format iconographique très original où chaque saint est identifié par un symbole — la cloche pour Antoine, le gril pour Laurent, l’hermine pour Yves.

Comme le démontre l’auteur, la finalité première de ces calendriers était d’indiquer aux mariniers les jours chômés, ceux où il était interdit de travailler. À la fin du Moyen Âge, on comptait près de quatre-vingts jours d’obligation par an. Cette profusion fut d’ailleurs vivement critiquée : dès 1413, le théologien Nicolas de Clamanges dénonçait dans un traité que les fêtes ne se célébraient plus à l’église mais à la taverne, contribuant à la misère des paysans. Les autorités finiront par réduire progressivement le nombre de ces jours fériés.

L’étude relève aussi la présence, dans ces almanachs, de treize petits poissons disséminés dans les colonnes : il s’agit des vigiles, les jours « maigres » précédant les grandes fêtes, durant lesquels on consommait du poisson par abstinence de viande.

Des marins cornouaillais et un panthéon céleste cosmopolite

En analysant le choix des saints retenus, Pierre-Yves Quémener parvient à localiser les destinataires de ces guides : il s’agissait selon toute vraisemblance de marchands mariniers du pays de Penmarc’h, dont l’activité commerciale connaissait alors une prospérité exceptionnelle. La présence de saints typiquement cornouaillais comme Vio ou Thumette, honorés dans le Cap Caval, en témoigne, tandis que les grands saints léonards comme Paul Aurélien en sont absents.

Le sanctoral des marins révèle par ailleurs un véritable cosmopolitisme, reflet du brassage culturel propre aux gens de mer. On y trouve des saints venus de tout l’Occident chrétien : David, patron du pays de Galles, témoigne des relations commerciales avec l’Angleterre ; Brigitte l’Irlandaise, des liens avec l’Irlande ; saint Julien du Mans, de la fréquentation des ports de la Manche et de la mer du Nord.

Du calendrier au registre de baptême

La troisième partie de l’étude met en relation ce sanctoral avec les 475 prénoms attribués à Locmaria-Quimper entre 1534 et 1556. Cette paroisse, où l’estuaire de l’Odet remontait jusqu’à Quimper, vivait essentiellement de la pêche et de la construction navale, ce qui en fait un terrain d’observation pertinent.

L’analyse révèle un répertoire très concentré : sept prénoms masculins (Jean, Guillaume, François, Yves, Alain, Pierre, Louis) rassemblent 65 % des attributions, Jean représentant à lui seul le quart des occurrences. Côté féminin, Marie, Jeanne, Marguerite et Catherine dominent largement.

L’étude met surtout en lumière un mécanisme essentiel et aujourd’hui oublié : la transmission homonymique. Dans plus de 80 % des cas, l’enfant recevait non pas un prénom choisi par ses parents, mais celui de son parrain ou de sa marraine. Mieux : ce sont les parrains, et non les parents, qui décidaient du nom. Un acte de 1543 est éloquent : le prêtre Jean Bouch raconte avoir dû imposer lui-même le prénom Jean « en raison de litiges entre les parrains », sans même consulter le père.

La fabrique des saints bretons

L’un des apports les plus stimulants de l’étude concerne la « christianisation » tardive de prénoms bretons traditionnels. La Bretagne étant pauvre en saints du Bas Moyen Âge aux noms typiquement bretons, on assista à un effort pour doter de saints homonymes des prénoms qui n’en avaient pas. Pour pérenniser le prénom Alain, on importa au XVe siècle un saint Alain aquitain qui finit par recevoir le titre d’évêque de Quimper. Pour Tanguy, on inventa de toutes pièces un saint léonard improbable, doté d’une légende le faisant décapiter sa propre sœur Haude sur la foi de rumeurs. Quant à Rioc, il trouva un référent providentiel en la personne d’un obscur moine de Landévennec.

L’essentiel, conclut l’auteur, était de pouvoir continuer à transmettre les noms traditionnels en les pourvoyant au besoin de saints homonymes censés protéger leurs porteurs. Un prénom de saint se portait alors, selon la belle formule de l’étude, « comme on portait un vêtement, une armure pourrait-on dire ».

Riche de centaines de références et magnifiquement illustrée d’enluminures et de gravures anciennes, cette étude offre une plongée érudite mais accessible dans la vie religieuse, sociale et maritime de la Basse-Bretagne à l’aube des temps modernes. Une contribution précieuse à la connaissance d’un patrimoine breton trop souvent méconnu.

Crédit photo : DR (photo d’illustration)
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