Monsieur le ministre,
Vous avez trouvé le mot. Pendant qu’un adolescent de dix-sept ans agonisait quatre jours durant après avoir été roué de coups dans un guet-apens, pendant qu’une mère apprenait que son enfant ne se relèverait pas, vous, depuis le confort feutré d’une interview au Parisien, vous avez trouvé le mot qui résume votre fonction et votre époque : « exploitation » ou « récupération ».
L’extrême droite « exploiterait » la mort de Louis. Voilà votre première préoccupation. Pas les coups. Pas le guet-apens. Pas les images du crime diffusées comme un trophée. Non : la crainte que des Français en colère ne s’en emparent. Vous êtes ministre de l’Intérieur, c’est-à-dire des morts violentes de ce pays, et votre réflexe devant un cadavre d’enfant n’est pas de désigner les bourreaux, mais de surveiller ceux qui pleurent.
Alors permettez à un père de vous répondre, sans filtre et sans la componction de vos éléments de langage.
Oui, je voudrais qu’on « récupère »
Vous voulez savoir ce que je ferais, moi, si l’on me rendait un jour mon fils ou ma fille brisé sur un chantier, laissé pour mort comme un déchet, violé par un migrant que vos autorités auraient laissé rentrer sur le territoire sans demander mon avis ? Je vais vous le dire, puisque vous semblez ne pas comprendre.
Oui, je voudrais que sa mort serve. Oui, je voudrais qu’on la « récupère », qu’on l’« exploite », qu’on la brandisse. Je voudrais qu’elle déborde de vos communiqués et de vos cellules psychologiques. Je voudrais qu’elle mette des dizaines de milliers de gens dans la rue, qu’elle empêche de dormir, qu’elle dérange vos dîners et vos plateaux. Je voudrais que son nom devienne un caillou dans la chaussure de chaque responsable qui, depuis trente ans, a préféré la paix sociale de façade au courage de nommer le réel.
Vous appelez cela de la récupération. Moi j’appelle cela de la dignité. Une société qui ne se met plus en colère devant l’assassinat de ses enfants, qui ne se révolte pas, qui ne demande pas des comptes, brutalement s’il faut, à ses dirigeants, n’est pas une société apaisée : c’est une société morte, qui a simplement cessé de sentir. Le scandale, monsieur le ministre, ce n’est pas l’émotion populaire. Le scandale, c’est qu’il faille la justifier devant vous.
Le vrai exploiteur, c’est le silence
Vous nous expliquez doctement qu’il n’y a « pas de caractère raciste avéré ». Soit. Encore qu’il y aurait tant et tant à redire sur le sujet, alors que toute une partie de la jeunesse est, par la faute des autorités, sous influence culturelle extra européenne permanente (la culture rap, la culture racaille, américano-africaine pour faire simple) quand elle n’est pas elle-même issue de ses continents. Mais je ne vous parle pas de la couleur des assassins, je vous parle de votre couleur à vous : celle d’un pouvoir qui a fait du déni une méthode de gouvernement. Vous concédez, du bout des lèvres, votre inquiétude devant « la montée de la violence chez les jeunes », devant « cette violence totalement débridée ». Débridée par qui ? Tombée du ciel ?
Cette violence n’est pas un climat. Elle est le produit d’une politique. De votre politique, et de celles de vos copains et amis. De décennies de renoncements, de lois molles, de juges entravés, de frontières-passoires, de quartiers abandonnés, d’une autorité que vous avez vous-mêmes désarmée au nom d’on ne sait quelle modernité. Vous avez construit, brique après brique, la maison qui s’effondre aujourd’hui sur nos enfants — et vous venez nous reprocher de pleurer trop fort dans les décombres.
Ceux que vous accusez de « récupération » sont précisément ceux qui, depuis des années, vous avertissaient. Qui dénonçaient. Qui proposaient. On les a traités d’infréquentables, de paranoïaques, de prophètes de malheur, de racistes, d’extrémistes, alors qu’ils avaient raison depuis des décennies. Et chaque fait divers leur donne raison avec une régularité de métronome. La faute n’est pas la leur. Elle n’est pas la nôtre. Elle est la vôtre, exclusivement la vôtre, et celle de cette caste qui se croit plus républicaine que le peuple dont elle se réclame.
Regardez, pour une fois
Vous vous prétendez les gardiens de la République. Mais la République, monsieur le ministre, ce n’est pas un totem que l’on agite pour faire taire les inquiets. C’est un contrat : votre protection contre notre obéissance. Vous avez rompu votre part. Vous avez encaissé l’obéissance et vous avez cessé de protéger.
Alors je n’ai qu’une exigence, et elle n’est pas tendre. Cessez de regarder la foule avec méfiance et regardez plutôt ce qu’elle regarde. Mettez le nez dans ce que votre gestion a produit. Certes, ça pue. Descendez de l’estrade des donneurs de leçons et venez constater, à hauteur de trottoir, l’état réel du pays. Les Français ne demandent pas votre compassion télévisée. Ils demandent que ça s’arrête. Et le jour où vous craindrez davantage les assassins que les manifestants, ce jour-là seulement, vous serez redevenu un ministre de l’Intérieur.
En attendant, gardez votre mot. Nous garderons nos morts. Et nous n’oublierons aucun des deux.
Yann Vallerie : un père, parmi des millions.
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