Juillet 1911, quelque part dans les Andes péruviennes. Un professeur de Yale de 35 ans, parti à la recherche des dernières capitales incas, se hisse sur un plateau montagneux et découvre, sous un enchevêtrement de lianes et d’arbres, des murs de pierre d’une facture extraordinaire. Hiram Bingham III vient de tomber, sans le savoir encore, sur le Machu Picchu — l’une des plus grandes découvertes archéologiques de tous les temps. Retour sur le destin singulier de cet universitaire devenu explorateur, puis aviateur, puis sénateur.
Un fils de missionnaires qui refuse la vocation familiale
Rien ne prédestinait Bingham aux sommets andins. Son grand-père, Hiram Bingham premier du nom, né en 1789 dans une famille de fermiers du Vermont, avait délaissé la charrue pour l’évangélisation : formé au séminaire, il fit partie du tout premier contingent de missionnaires débarqués à Hawaï en 1820, où son influence sur la christianisation et la scolarisation de l’archipel fut considérable. Ses parents poursuivirent dans cette voie, et c’est à Honolulu que naquit en 1875 Hiram Bingham III, dans une famille respectée mais sans fortune.
Le jeune homme, lui, ne se sentait aucune vocation religieuse. Parti étudier sur le continent américain — Phillips Academy, puis Yale, puis un master d’histoire à Berkeley obtenu en 1900 —, il épousa la même année Alfreda Mitchell, héritière de la fortune Tiffany. Un mariage qui lui donna les moyens de ses ambitions d’aventurier. Il se spécialisa ensuite dans l’histoire sud-américaine, à Harvard puis à Princeton, avant de revenir enseigner à Yale, où il gravit tous les échelons jusqu’au rang de professeur titulaire.
1911 : la cité que personne n’avait signalée
Le déclic se produit fin 1908 : après un congrès scientifique à Santiago du Chili, Bingham rejoint Buenos Aires et refait l’ancienne route commerciale espagnole jusqu’à Lima. Le voyage fait naître une obsession : retrouver les dernières capitales des grandes civilisations disparues du continent. De retour à Yale, il monte la première de ses 3 expéditions péruviennes, à la recherche de Vitcos et de Vilcabamba, ultimes refuges du pouvoir inca face aux conquistadors.
À l’été 1911, en gravissant les hauteurs, son équipe met au jour un ensemble palatial dont personne, à sa grande stupéfaction, ne lui avait jamais parlé. Bingham croit d’abord avoir trouvé Vitcos ; il s’agit en réalité du Machu Picchu. La même expédition finira d’ailleurs par localiser la véritable Vilcabamba, sur le site d’Espiritu Pampa — mais la modeste capitale déchue ne soutient pas la comparaison avec la cité perchée. Bingham publiera d’ailleurs, contre l’évidence, que le Machu Picchu était Vilcabamba, tant l’idée de la « cité perdue des Incas » collait à son rêve.
La consécration internationale vient avec la deuxième expédition, menée avec la National Geographic Society : en avril 1913, le magazine consacre un numéro entier à la découverte, avec 250 photographies. Le mythe du Machu Picchu est né.
De l’Astre des Andes au Sénat américain
La suite de sa vie ressemble à un roman. La Première Guerre mondiale interrompt sa troisième expédition ; Bingham apprend à piloter, entre dans l’aviation militaire américaine avec le grade de commandant et dirige, comme lieutenant-colonel, la plus grande école de pilotage de l’armée, installée à Issoudun, en France. La passion aéronautique ne le quittera plus : il présidera la National Aeronautic Association de 1928 à 1935.
Puis vient la politique, avec un épisode resté fameux : élu gouverneur du Connecticut en 1924, il remporte dans la foulée une élection partielle pour un siège de sénateur. Il prête serment comme gouverneur le 7 janvier, démissionne, et devient sénateur le 8 — soit un mandat de gouverneur d’exactement 1 jour. Réélu en 1926, il siège à la commission des finances, préside celle des territoires, défend l’industrie aéronautique et combat la Prohibition.
Mort en 1956, Bingham avait pris soin de graver lui-même sa légende avec un best-seller publié en 1948 sur la cité perdue des Incas et ses bâtisseurs. Si son nom s’est estompé dans la mémoire américaine, le Pérou, lui, n’a pas oublié : la route qui mène au Machu Picchu porte aujourd’hui le nom de Hiram Bingham.
Illustration : DR
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