Mike Vivien, apiculteur en Normandie : « Si on améliore l’environnement des abeilles, on améliore celui de l’homme » [Interview]

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Installé à Saint-Pierre-d’Entremont, dans l’Orne, Mike Vivien exploite entre 200 et 250 ruches et une miellerie de 330 m² qu’il a construite lui-même. Cet ancien mécanicien automobile passé chez Toyota s’est lancé en 2020 avec une obsession : préserver l’abeille noire, la sous-espèce autochtone qui a survécu à deux périodes glaciaires. Il collabore aujourd’hui avec le généticien du CNRS Lionel Garnery, dont les analyses ADN ont permis de répertorier 96 haplotypes en France — dont le M39, l’abeille normande. Dans cet entretien, il raconte la danse des saisons, la méthode Mansir, ses ancêtres chevaliers du Mont Saint-Michel, et prend le contrepied du discours ambiant sur la disparition des abeilles.

Breizh-info.com : Vous vous dites passionné d’abeilles depuis l’adolescence, avec votre première colonie dès 2012. D’où vous vient cette vocation, et qu’est-ce qui vous a décidé à en faire votre métier en 2020 plutôt qu’une simple passion ?

Mike Vivien : Mon premier souvenir du monde des abeilles remonte à ma petite enfance, avec les cassettes vidéo de Winnie l’Ourson que ma mère nous mettait le dimanche après-midi. Je me souviens que ce qui m’attirait le plus, c’était le moment où Winnie tombe dans la ruche installée dans le tronc de l’arbre. J’essayais de comprendre, à l’époque, la réaction des abeilles vis-à-vis de Winnie.

Depuis mon enfance, j’adore tous les types de miel. D’ailleurs, mes grands-parents, en vacances à La Roche-Posay, me rapportaient toujours un kilogramme de miel de M. Pichon, un « papyculteur » de la commune. Une fois, en vacances là-bas avec mes parents, ils m’avaient acheté cinq ou six pots de 50 grammes de toutes sortes de miel chez un professionnel du coin. C’était délicieux !

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C’est plus tard, vers 13 ans, en 2009, quand mes parents se sont séparés, que l’idée de faire quelque chose de mon temps libre est arrivée. Une période de questionnement, où l’on se cherche à l’adolescence. L’abeille m’était toujours restée en tête. L’apiculture est donc devenue une révélation : un endroit où la nature s’exprime, où l’on peut l’observer et vivre à ses côtés.

Je me souviendrai toujours du salon de mon père, la première fois où je lui ai parlé d’abeilles. Je lui ai dit : « Papa, je pourrais avoir une ruche à m’occuper ? » Il m’a répondu : « Houlà, une ruche, pourquoi pas. Mais cela implique d’être formé, car ce n’est pas une simple passion, Mike ! »

À la suite de cet échange, mes grands-parents maternels se sont impliqués pour m’aider. Papy Claude est menuisier : il m’a fabriqué mes dix premières ruches et trois ruchettes, que j’utilise toujours. Elles sont en bois de douglas qui a poussé en Normandie, à 15 kilomètres de chez mes grands-parents. Ma grand-mère Monique m’a fait rencontrer un « papyculteur », décédé aujourd’hui malheureusement, qui m’a fait découvrir le monde des abeilles, et notre abeille noire normande. Par la suite, j’ai pris des cours à l’Union apicole ornaise en 2011, pendant une saison, avant d’acheter ma première colonie en 2012.

Du collège au lycée, j’ai eu en moyenne une trentaine de colonies. J’ai fait des études de mécanicien automobile. En 2015, j’ai obtenu mon bac pro, puis je suis arrivé chez Toyota à Flers. Au bout de deux ans, je regardais dehors en me disant : quarante ans ici, dans un garage, très peu pour moi. C’est en 2016 que j’ai pris la décision de m’installer comme apiculteur professionnel.

J’ai entamé une formation au CFPPA de Laval pour me former au métier. J’ai fait des stages chez les plus gros apiculteurs de France, en Sarthe, et rencontré des personnes hors du commun lors de conférences, ce qui m’a permis de choisir mon futur outil de travail. De 2017 à 2020, j’ai travaillé chez plusieurs patrons pour me former sur le tas avant de m’installer. À côté de cela, j’ai créé mon entreprise en consolidant la partie vente, avec le projet de construire ma miellerie de 330 m² en zone artisanale. Une fois prêt, je me suis installé en 2020 avec 200 ruches de production et une miellerie en autoconstruction.


Breizh-info.com : Vous comparez l’apiculture à une danse, où il faut « s’adapter au rythme des saisons ». Concrètement, à quoi ressemble une année de travail, du pic d’activité de mars-octobre jusqu’à l’hiver ?

Mike Vivien : Le rythme biologique de l’abeille dépend de la floraison de sa région. La danse se compose donc dans la variété florale de son secteur. En Normandie, il existe une différence naturelle entre la Haute et la Basse-Normandie : les sols très calcaires du nord ne sont pas les mêmes qu’en Basse-Normandie. Selon l’implantation du rucher, on peut avoir une à deux semaines de décalage sur le rythme biologique de l’abeille.

Cela vaut bien sûr pour une abeille peu hybridée, car les hybrides n’ont plus cette notion de saisonnalité — soit du fait de leur sélection intensive, soit du fait du travail de l’apiculteur en intensif, au même titre que l’agriculture conventionnelle industrielle.

La saison commence avec la visite de printemps, en mars, en moyenne aux alentours du 15. Elle peut se terminer vers le 15 septembre en Normandie. Cela dépend des productions : le miel de sarrasin est produit en septembre, le lierre en octobre. Selon les années, nous pouvons avoir des saisons précoces ou tardives en fonction de la météo — température, humidité, pluie. En 2020, la saison a commencé le 5 mars, avec de la chaleur, un pic à 28 degrés et un temps sec ; en 2021, elle a commencé le 15 avril, avec un gel tardif, de la pluie et 13 degrés de moyenne. Ce sont des relevés personnels tirés de mon cahier d’élevage.

Les mois les plus intenses sont avril, mai et juin, car toutes les productions doivent être menées en même temps. Il y a l’élevage de reines pour la production d’essaims, l’élevage de reines pour la sélection de l’abeille noire. Les inséminations de reines demandent six semaines de préparation, car il faut élever les mâles pour qu’ils soient mûrs sexuellement au même moment que les reines inséminées, ou au rucher d’élevage pour faire de la fécondation dirigée. Au même moment, il y a la production de miel, avec la multiplication des essaims en prévention de l’essaimage de printemps. Nous parlons bien sûr du métier d’élevage d’abeilles.

À partir de septembre, la période des ventes démarre avec les foires et les marchés, et se poursuit avec les marchés de Noël. De janvier à février, c’est le temps de préparation de la nouvelle saison : matériel de ruches, cire, cadres. Le conditionnement du miel, lui, se fait toute l’année en fonction des demandes des clients.

Breizh-info.com : Votre combat, c’est la préservation de l’abeille noire, l’espèce autochtone qui a « survécu à deux périodes glaciaires ». Qu’a-t-elle de si particulier, et pourquoi mérite-t-elle d’être défendue face aux autres races d’abeilles ?

Mike Vivien : Mon groupe de sélectionneurs et de recherche, grâce à Lionel Garnery du CNRS à Paris, a démontré, par plusieurs thèses et par l’observation de terrain, que les abeilles autochtones sont les meilleures du fait de leur adaptation naturelle.

Si mon exploitation était en Italie du Nord, je travaillerais avec l’abeille d’Italie du Nord, pas avec celle d’Italie du Sud, car ce n’est pas la même sous-espèce au niveau de son comportement. Lionel Garnery appelle cela des écotypes : c’est le milieu environnemental qui détermine leurs réflexes naturels.

Breizh-info.com : On entend régulièrement que les abeilles sont en danger de disparition. Sur le terrain, dans l’Orne, quels périls observez-vous concrètement — frelon asiatique, pesticides, maladies, climat ? Lequel vous inquiète le plus ?

Mike Vivien : Je ne suis pas inquiet pour l’avenir de l’homme ni pour celui de l’abeille. Je cite Lionel Garnery : « L’abeille n’est pas en danger, nous avons une filière professionnelle qui la protège par l’économie monétaire. »

Aujourd’hui, notre métier nous pousse dans nos retranchements. Il devient extrêmement technique, mais chaque problème a une solution, plus ou moins difficile. Le fait de sélectionner avec les nouvelles méthodes et les connaissances dont nous disposons, grâce à Jérôme Mansir, nous place parmi les seuls à faire une apiculture durable pour les générations futures.

Breizh-info.com : Que se passerait-il, très concrètement, si les abeilles venaient à disparaître ? Le grand public mesure-t-il vraiment ce que cela signifierait pour notre alimentation et nos paysages ?

Mike Vivien : J’aimerais, pour une fois, que l’on me pose la question inverse : que se passera-t-il si nous améliorons l’environnement des abeilles ?

Si on améliore l’environnement des abeilles, on améliore celui de l’homme, des oiseaux, des insectes. Nous aurions des parcelles de terre non stérilisées par les produits phytosanitaires qui donnent le cancer aux hommes. Nous aurions des hommes plus heureux de faire quelque chose de naturel, à taille humaine — des fermes de quelques hectares, et non des exploitations agro-industrielles dépendantes du pétrole. Une meilleure qualité de l’air, de l’eau.

Quant à la disparition des abeilles, ce n’est pas un problème : avant la colonisation européenne du monde au XVIIe siècle, il n’y avait pas d’abeille domestique, Apis mellifera, sur les continents américains ni en Australie. Ce sont les colons qui ont apporté leurs abeilles avec eux.

Breizh-info.com : Vous collaborez avec le CNRS et le généticien Lionel Garnery pour cartographier les races d’abeilles en France. Qu’apporte ce regard scientifique à votre travail quotidien, et qu’est-ce que vos ruches, en retour, apportent à la recherche ?

Mike Vivien : Ce n’est pas moi, mais Lionel Garnery, qui cartographie les colonies d’abeilles depuis plus de quarante ans. Notre groupe a pour but de sélectionner et de diffuser l’abeille noire sur l’ensemble du territoire national.

Les analyses ADN de Lionel Garnery ont permis de trier les colonies de lignée M — l’abeille noire — des autres lignées. Nous avons ainsi pu éliminer les colonies exotiques non désirées qui, par la sélection naturelle, auraient été remplacées par la lignée M. Nous avons 96 haplotypes, c’est-à-dire des numéros de famille, répertoriés par Lionel Garnery. Ils sont inféodés à leur environnement : le M19 est une abeille des Landes, le M39 l’abeille normande.

Ensuite, nous avons trois sujets d’étude en cours, où ce sont nos colonies qui sont travaillées par Lionel Garnery.

Breizh-info.com : L’abeille noire de Normandie est menacée notamment par l’hybridation avec des races importées. Est-ce un combat perdu d’avance face à la mondialisation des élevages, ou peut-on encore préserver des lignées locales pures ?

Mike Vivien : Non, elle n’est pas menacée. Il reste encore plein de coins de France où l’on trouve de l’abeille noire pure. Moi-même, je suis le professionnel qui possède le plus de lignées pures de France, grâce à la sélection selon la méthode Mansir.

Le problème de l’abeille de race se pose partout dans le monde, à cause de l’apiculture intensive industrielle qui prône l’hybridation comme moyen de produire plus de miel — sauf que c’est faux !

Nous sommes du côté de la science. La méthode Mansir permet de sélectionner toutes les abeilles de race hybridées. C’est une solution universelle de sélection.

Breizh-info.com : Vous vous revendiquez « Normand pure souche », avec une devise familiale et un ancêtre du côté d’Avranches. En quoi cet enracinement local nourrit-il votre manière de faire de l’apiculture ?

Mike Vivien : Mes ancêtres étaient chevaliers de la défense du Mont Saint-Michel. À leur manière, ils ont défendu leurs principes et leurs valeurs au péril de leur vie ; c’est ce que je fais dans mon domaine de prédilection. C’est un lointain écho de mes ancêtres chevaliers normands.

Breizh-info.com : Au-delà du miel, vous produisez vinaigre et hydromel sous la marque Les Ruchers Mon Secret. Comment vit-on aujourd’hui du métier d’apiculteur, entre passion et réalités économiques, face notamment à la concurrence des miels d’importation ?

Mike Vivien : Je fais mon métier par passion. La diversification était plus une aventure de découverte qu’une réelle ambition économique au départ. Au centre de formation, au CFPPA de Laval, personne, aucun professionnel, ne me disait que mon projet allait aboutir.

Aujourd’hui, j’ai une exploitation qui fonctionne avec de l’abeille noire, la race locale. Je collabore avec Lionel Garnery sur trois sujets d’étude en cours, et plusieurs livres sont en cours d’écriture.

Breizh-info.com : Vous dites ressentir « un sentiment de plénitude » au travail, au point de ne pas vouloir que les journées se terminent. Qu’est-ce que les abeilles vous ont appris, sur la nature et peut-être sur les hommes, que vous aimeriez transmettre ?

Mike Vivien : Je pourrais parler des heures sur ce sujet, des hommes comme de l’abeille. Ce que j’ai appris, c’est qu’il y a un temps pour toute chose. Que la vie est belle, coûte que coûte, et qu’il faut prendre le temps de la regarder.

L’écriture d’un livre est pour moi une découverte, un endroit où je m’amuse. C’est surtout un endroit où je pourrai voir mes enfants, mes petits-enfants — et plus, je l’espère

Propos recueillis par YV

[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.

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