Dans un article récent, j’ai relaté comment le fait de se voir imposer la monnaie émise par la Banque d’Angleterre était à l’origine de la guerre d’indépendance des colonies américaines qui allaient constituer le socle des États-Unis. Je vous propose aujourd’hui de voir le phénomène inverse, c’est-à-dire comment une situation désespérée peut être rétablie lorsqu’un peuple retrouve sa souveraineté monétaire et retrouve le droit de frapper sa propre monnaie (ou d’émettre des billets) et de fixer par lui-mème le taux du crédit.
L’exemple d’Abraham Lincoln
La guerre de sécession débuta en 1865. Elle opposait les états du nord à ceux du sud des États-Unis.
En apparence, sa cause était l’esclavagisme des Sudistes qui voulaient continuer à exploiter dans leurs plantations des esclaves quasiment non-rémunérés alors que les Nordistes voulaient l’abolition de l’esclavage sur le sol américain.
En réalité, il convient de remonter un peu le temps. En 1836, Andrew Jackson, Président des Etats-Unis et adversaire résolu de toute banque centrale, surtout si elle était aux mains de banquiers privés, provoqua la fermeture définitive de la seconde banque des Etats-Unis.
Voici ce qu’écrit Hong BingSong dans son livre « La guerre des monnaies » (page 86) : «La fermeture de la Second Bank en 1836 conduisit à une intervention soudaine des banquiers internationaux et porta un rude coup à la monnaie métallique en circulation aux États-Unis. Il s’ensuivit une grave crise économique qui dura cinq ans. Bien qu’en 1841, un agent des banquiers internationaux eût tenté à deux reprises de restaurer le système de banque centrale privée, il n’y parvint pas. Les deux parties se trouvaient dans une impasse et il fallut attendre 1848 pour que la santé économique du pays s’améliore. La sortie de crise vint non pas d’une soudaine bienveillance des banquiers, mais de la découverte d’une grande mine d’or à San Francisco…
À partir de 1848, le pays connut une croissance sans précédent de production d’or, qui dura neuf ans. La Californie produisait à elle seule 500 millions de dollars en pièces d’or. En 1851, l’Australie découvrait également un grand nombre de mines d’or, et la production mondiale d’or, qui représentait 144 millions de shillings en 1851, passa à 376 millions en 1861. La monnaie en circulation à l’intérieur du pays passa, elle, de 83 à 253 millions de dollars entre 1840 et 1860. La découverte de mines d’or aux États-Unis et en Australie brisa le contrôle absolu des financiers européens sur l’or. Le gouvernement américain poussa un long soupir de soulagement. Une offre importante de monnaie améliora grandement la confiance des marchés et les banques recommencèrent à accorder massivement des crédits. Beaucoup d’industries d’importance, mines, transport, production de machines, etc., furent fondées pendant ces années dorées.
Les banques internationales prirent très tôt des contre-mesures : le contrôle des finances et leur dissociation intégrale vis-à-vis du monde politique. Bien avant la fin de la crise, elles avaient déjà entrepris d’acheter à bas prix des actifs américains de qualité. En 1853, quand l’économie américaine était florissante, les capitaux étrangers, notamment britanniques, possédaient déjà 46 % de la dette publique du gouvernement fédéral, 58 % des obligations d’État, 26 % des obligations des chemins de fer américains, et elles bridaient à nouveau l’économie américaine ! Une fois en place, la banque centrale privée devait permettre aux banquiers de contrôler l’économie américaine tout comme ils contrôlaient déjà celle d’autres pays en Europe. Dans ces années-là, les banquiers internationaux firent à nouveau preuve d’une grande habileté stratégique en accordant des crédits tous azimuts. Ainsi, travailleurs et entreprises déployèrent tous leurs efforts pour créer de la richesse. »
Quelques lignes plus loin, Hong BingSong continue : « C’est à ce moment que les banquiers internationaux firent leur moisson. Quand ils estimèrent que la saison des récoltes était arrivée, la Banque d’Angleterre – synonyme de Rothschild – et ses agents placés aux États-Unis commencèrent à resserrer drastiquement le crédit, provoquant la Panique de 1857.
Mais à leur grande surprise, contrairement à la crise survenue vingt ans plus tôt, celle de 1857 toucha à peine l’économie américaine réelle, qui fut relancée en l’espace d’un an seulement. Constatant que les États-Unis étaient de plus en plus forts et que leurs finances étaient de plus en plus difficiles à manipuler, ils décidèrent de provoquer une guerre civile. Diviser les États-Unis devint la priorité numéro un… »
De nos jours, la controverse sur l’origine de la guerre de sécession subsiste et la thèse humaniste est la plus évoquée. Pourtant, en 1870, Bismark lui-même déclarait :
« Il ne fait aucun doute que la division des États-Unis en deux forces fédérales égales fut décidée bien longtemps avant la guerre civile par les puissances financières d‘Europe. »
Mais revenons à notre monnaie américaine. La guerre fit croître vertigineusement les dettes des deux belligérants. Ils durent trouver le moyen de les financer. En désespoir de cause, Lincoln se tourna vers les banquiers de la City. Ils y virent un puissant moyen d’augmenter la dette nordiste et lui proposèrent un échéancier de prêt dont les intérêts variaient de 24 à 36 %. Il les éconduisit et chercha une autre solution Voici ce qu’écrit Hong BingSong : « À ce moment, son vieil ami de Chicago, Edmund D. Taylor, lui proposa une idée : le gouvernement n’avait qu’à émettre la monnaie lui-même ! Demande au Congrès d‘adopter une loi qui autorise le Trésor à émettre de la monnaie pour payer le salaire des soldats, et pars gagner ta guerre. Lincoln demanda si les Américains allaient accepter cette nouvelle monnaie, ce à quoi Taylor répondit : Sur ce point, ils n‘ont pas le choix, tant que tu as la capacité juridique, le gouvernement lui donnera sa pleine approbation, elle sera aussi bien que n‘importe quelle autre monnaie, puisque la Constitution donne le droit au Congrès d‘émettre et de fixer son prix. Ravi, Lincoln valida cette proposition et en laissa la planification à Taylor. Cette solution novatrice était en rupture avec la tradition d’emprunt et de paiement d’intérêts aux banques. La nouvelle monnaie fut imprimée sur fond vert pour la distinguer des autres billets. Elle fut baptisée Greenback. Cette monnaie n’était pas adossée à l’or ou à l’argent, mais sur la crédibilité du gouvernement.
Pendant la Guerre de Sécession, grâce à l’émission de cette monnaie, le gouvernement surmonta la grave pénurie de devises des premiers jours du conflit et mobilisa de façon efficace les ressources nordistes, posant des bases économiques solides pour obtenir la victoire contre le Sud. Au même moment, parce que cette monnaie à faible coût était légalement devenue la monnaie de réserve du Nord, les crédits accordés par des banques nordistes se développèrent de façon significative, avec pour conséquence que l’industrie militaire, la construction ferroviaire, la production agricole et les échanges commerciaux obtinrent un soutien financier sans précédent. »
Pourquoi une telle monnaie, en réalité pas très éloignée de celle émise par les banquiers, eut-elle des effets aussi bénéfiques ?
La réponse est simple. Les dollars de Lincoln étaient émis sans qu’il y ait d’intérêts à payer en contre-partie. Cela s’appelle « monétiser la dette »
Cela se faisait couramment en France, notamment entre 1945 (nationalisation par de Gaulle de la Banque de France) et jusqu’en 1973 (la loi du 03 janvier interdit à la Banque de France d’émettre des francs contre des bons du Trésor). Ensuite, ce fût essentiellement les banquiers privés qui émirent notre monnaie en contre-partie des dettes garanties par les contribuables français. Ces derniers payaient uniquement les intérêts car les banquiers n’exigeaient pas le remboursement du capital, puisqu’il avait été créé à partir de rien et leur rembourser les auraient conduit à le détruire. Il était préférable pour eux de le laisser continuer à produire des intérêts.
Depuis 1974, la dette publique de la France a cru d’une manière exponentielle.
On en voit aujourd’hui le résultat.
Jean Goychman
Cercle Patria
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