Récit d’un séjour en Syrie

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J’ai eu la possibilité de retourner en Syrie au cours du mois d’octobre, plus de deux ans après un premier voyage. Notre groupe était piloté par l’association La Communauté Syrienne de France (contact : [email protected]) et grâce à elle nous avons pu, non seulement nous rendre compte de la situation en terme de destruction/reconstruction, mais surtout nous avons pu rencontrer les Syriens.

La situation a visiblement évolué en terme de pacification. Alors qu’il y a deux ans nous avions dû quitter l’autoroute pour faire le trajet Damas-Homs, la voie est aujourd’hui dégagée après la libération de la Ghouta. C’est en traversant cette zone que nous avons eu le premier contact avec des destructions massives, immeubles en ruine qui enserraient l’autoroute de part et d’autre, alors qu’à Damas-centre la guerre n’est pas visible !

La traversée de la grande plaine agricole entre Hama et Alep avec ses constructions typiques en pisé, laisse encore apparaître la trace des combats violents de 2016 entre l’armée syrienne et les combattants de DAESH : les villages de la vallée de Khanasser sont vides de toute population. L’arrivée dans les quartiers périphériques d’Alep permet d’entrevoir la violence des affrontements qui s’y sont déroulés ; les destructions sont massives. Dans le centre-ville paradoxalement la vie semble s’écouler presque normalement et le chantier de réparation de la grande mosquée tourne à plein alors que l’artillerie se fait encore entendre au loin.

Les Alepins que nous rencontrons (essentiellement de confession sunnite) nous permettent de mieux comprendre l’évolution des esprits. En effet si certains, parmi les étudiants entre autres, s’étaient joints aux premières manifestations contre le gouvernement, ils ont compris aujourd’hui qu’il s’agit d’une opération de déstabilisation venant de l’extérieur qui vise à la division du pays. Un témoin nous a d’ailleurs affirmé que son père âgé ayant eu à se rendre à Idleb (zone encore sous contrôle des islamistes), il avait constaté que tous les checkpoints était tenus par des étrangers non Syriens facilement identifiables à leurs accents !

Quittant Alep nous arrivons à la petite ville de Mahrdah très majoritairement chrétienne orthodoxe très proche de la ligne de front avec la « poche » d’Idleb et nous pouvons échanger avec les responsables des forces d’auto-défense. Du fait de cette proximité avec les islamistes, la ville a subi jusqu’à une date récente de nombreux bombardements sur les zones habitées comme en témoigne « l’arbre des martyrs » sur lequel les photos des personnes tuées montre une nette prédominance des civils, femmes, enfants, personnes âgées. Il en va tout autrement dans la ville voisine de Tell Sahab où le lendemain nous rencontrons une association de mères de soldats. Ce gros bourg de 15 000 habitants essentiellement peuplé par la communauté alaouite (c’est la communauté du président Assad) a eu à déplorer 480 morts, essentiellement des combattants de l’armée régulière : un taux de décès équivalent à celui de la France pendant la première guerre mondiale ! Mais quittant Tell Sahab, nous arrivons à Tartous. La ville a été entièrement épargnée par le conflit et, en voyant la jeunesse de la ville « faire la corniche », on peut douter être dans un pays en guerre. Le retour vers Damas par Safita, le Krak des chevaliers, Maaloula donne encore une vision très contrastée de la situation avec, dans des zones libérées depuis plusieurs mois, des secteurs en pleine reconstruction et d’autres encore largement abandonnés.

L’accueil exceptionnel du peuple syrien

Les enseignements que l’on peut tirer de cette situation en Syrie sont de différents ordres. Tout d’abord il faut noter l’accueil exceptionnel du peuple syrien. Malgré les souffrances endurées et la position abracadabrantesque de notre gouvernement, tous les Syriens nous ont accueillis avec une grande gentillesse, établissant naturellement un distinguo entre peuple et État français. Ensuite, on ne peut qu’être frappé par ce contraste saisissant entre des régions entièrement vidées de leur population et d’autres exemptes de toutes traces de guerre. Enfin plus profondément, on ne que remarquer l’instrumentalisation par l’étranger de fractures internes à la société syrienne qui a conduit à remettre en cause le projet laïc porté par le parti Ba’ath. En effet, du fait des combats et des déplacements de populations, on constate une tendance à une polarisation et un certain repli des communautés. Ainsi le village de Maaloula qui était avant la guerre multiconfessionnel est presque exclusivement chrétien aujourd’hui. De même la région limitrophe des régions de Homs et Tartous que l’on appelle la « vallée des chrétiens » a accueilli une part de cette communauté autrefois domiciliée à Homs. A l’inverse la poche d’Idleb concentre aujourd’hui les éléments les plus radicaux de la population suite aux accords de déconflixion dans les autres régions du pays qui prévoyaient généralement une évacuation des combattants (et de leurs familles) qui refusaient les dispositions de réconciliation prévues. Sans préjuger du futur et de l’efficacité de cette politique de réconciliation voulue par le gouvernement, il semble que la Syrie en revienne à la situation qui prévalait, tant pendant le mandat français que pendant la période ottomane : une coexistence et une grande autonomie des communautés sans véritable cohabitation ; modèle que le Liban voisin a perpétué jusqu’à aujourd’hui.

C’est sans doute une leçon sur laquelle le peuple français devrait méditer à l’heure où certains parlent pour notre pays de « partition » ou de vie « face à face ».

Philippe Conte

Source

Photo : Breizh-info.com

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