Violence dans la société : mieux ou pire qu’avant ? [Tribune libre]

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J’ai bien lu la tribune de Mr de Lespinay et je l’ai trouvée assez typique de notre époque de techniciens déconnectés qui s’appuient sur des chiffres avec la ferme intention de démontrer une idée, voire une idéologie, en décidant de bannir les sensations et la réalité du monde, de leur raisonnement.

Car dans son raisonnement, il y a deux plans qui sont tronqués : l’un est un argument technique, à savoir qu’il considère des statistiques lissées sans prendre en compte les hauts et les bas intermédiaires ni les constantes physiques. L’autre un postulat philosophique, qui prétend que la diminution de la mort par violence physique est un absolu indépassable pour une société humaine.

D’abord le postulat philosophique : quand il y a moins de pourcentage de morts violentes, le monde va mieux. La paix et/ou la stabilité seraient des absolus indépassables. La guerre et les conflits seraient l’horreur ultime. Ça semble logique, quand on sort du réel, de la complexité du monde et de ce qui fait la grandeur de l’homme.

Une dictature planétaire dotée d’une police efficace avec des armes non létales et aidée d’un système de surveillance global des populations est un gage de stabilité sans pareils. Même avec des prisons gigantesques. Est-ce pour autant un idéal de fonctionnement pour un pays ?

Quand on a le choix entre la soumission à une force injuste, mais qui nous garantit la survie et la paix, et le combat pour la liberté qui peut être mortifère, que faut-il faire ? On préfèrera toujours William Wallace aux autres seigneurs écossais alors qu’il emmène ses fidèles à la mort contrairement aux autres qui les maintiennent dans une vie humiliante. Où est le mieux ? Où est le progrès ?

Les tenants du « plutôt la mort que la souillure » font face à ceux qui préfèrent le ventre bien plein au bout d’une laisse, voire ceux qui se sentent mieux enchaînés sous le fouet que morts.

Un style d’homme en somme. Debout et libre sur la brèche avec les meilleurs, ou grouillant grassouillet dans son cloaque avec les individualistes. Point de compassion ou d’empathie, mais de la peur et du renoncement dans cette société sans morts.

Et d’ailleurs, reprenons l’argumentaire d’une société où la violence et la mort diminuent, en se basant essentiellement sur les courbes de populations lissées sur des milliers d’années. Cela ne correspond à aucune réalité vécue, mais à une vision pleine de lacunes d’une histoire statistique et clairement pas humaine.

Plus les peuples sont en contact, plus ils seraient donc civilisés par l’échange et l’empathie. Racontez-le aux Yougoslaves, aux Brésiliens des favelas, aux Français des quartiers de l’immigration, ou avant aux Vendéens qui ont rencontré les Bleus, ou aux Germains qui ont rencontré Charlemagne. Et j’en passe des millions.

Il y a une vérité : le morcellement des populations est source d’une multiplication des antagonismes. La stabilité d’une zone sous une loi y assure un certain contrôle de la violence, et donc une diminution. Donc en effet, plus les ensembles politiques sont gros, moins le nombre de morts sera important en proportion. Quelle que soit la loi, juste ou injuste. (D’ailleurs, si cette loi est injuste et qu’elle crée des frustrations importantes, la violence qui aura couvé sera d’autant plus importante et destructrice, et s’appliquera sur une zone aussi large que celle où la loi s’exerçait).

De même, lors de la seconde guerre mondiale, où il y a eu des dizaines de millions de morts, le rapport tués/population totale est inférieur à celui d’un duel, ou à celui d’un affrontement entre deux tribus, qui peuvent plus facilement s’éradiquer. Cela n’est pas dû à une plus grande empathie mais au fait que plus la population d’un ensemble est importante, moins la proportion de personnes au contact du conflit violent est importante. Donc l’augmentation de la population mondiale dans des ensembles politiques plus gros amène nécessairement une diminution du rapport tués/population totale, sans amélioration morale ou empathique du monde.

Maintenant, il faut rentrer dans le détail du « ça va mieux » aujourd’hui. Les statistiques des tués sont une chose, celles des suicides, des dépressifs, du bien-être et des conflits qui couvent ont tout autant d’importance. On ne peut se satisfaire de résultats chiffrés quand on voit se dessiner un avenir sombre et qu’on observe une réalité qui se dégrade rapidement.

Comment peut-on dire « ça va mieux » quand en 30 ans, des quartiers sont devenus des zones livrées aux bandes, quand les femmes ne peuvent plus mettre de jupes dans certaines zones, quand le nombre de personnes à la rue augmente, quand le taux des personnes sans emploi explose, quand la police se promène avec des fusils d’assaut et des gilets pare-balle, quand le taux de suicide des policiers, agriculteurs, professeurs et professionnels sociaux explose, quand l’éducation nationale plonge, quand la censure sous toutes ses formes augmente, que l’individualisme est une norme, et j’en passe ? Faut-il appartenir aux bénéficiaires et aux aveugles de la mondialisation heureuse ? Habiter dans les beaux quartiers parisiens ou dans des provinces préservées ? Il ne faut pas se comparer à la préhistoire ou à l’empire, mais à ce qu’on pourrait faire aujourd’hui avec les moyens à notre portée.

Aujourd’hui, le mouvement des gilets jaunes est une preuve factuelle de plus que ça ne va pas : quand des gens qui bossent dur toute la semaine consacrent 6 week-ends d’affilé à manifester, qu’ils passent leurs soirées sur des ronds-points, à se faire cracher à la gueule par les médias et les politiciens, c’est qu’il y a un mal-être qui n’est pas une vue de l’esprit. C’est que la situation se dégrade, alors que les taxes augmentent, et qu’en parallèle les plus riches s’enrichissent de manière démesurée, sans provoquer le ruissellement tant promis et vanté. On peut aussi demander aux Serbes du Kosovo, aux Yéménites, aux Libyens, aux Syriens et Irakiens si ça va mieux grâce au gendarme du monde que Mr de Lespinay encense.

Je propose donc à monsieur Pinker et son chantre de sortir leur nez des statistiques décorrélées des réalités et de regarder ce qu’il se passe en réalité. Aller passer une journée avec la BAC ou simplement les pompiers d’une grande ville, ouvrir une petite entreprise, passer une semaine de travail chez un agriculteur, ou essayer de vivre avec la retraite de ce même agriculteur ou d’un ouvrier qui a travaillé toute sa vie, c’est plus instructif que jouer avec des stats dans son bureau luxueux.

Et je n’aborde même pas les aberrations qui amènent la sécurité sociale à mieux rembourser la chirurgie à un transsexuel que les lunettes d’un paysan. Et tant d’autres problèmes d’idéologies dites sociétales, prônées par ces profiteurs de la mondialisation, mais payées par le peuple, de plus en plus nombreux, des misérables. Mais ce peuple, certes, en proportion, meurt moins violemment qu’avant. La belle affaire ! Non, c’est certain, ça ne va pas mieux.

Jean-Pierre Lamorgue

Précision : les points de vue exposés n’engagent que l’auteur de ce texte et nullement notre rédaction. Média alternatif, Breizh-info.com est avant tout attaché à la liberté d’expression. Ce qui implique tout naturellement que des opinions diverses, voire opposées, puissent y trouver leur place.

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