Voici un nouvel extrait de La Légende de la mort en Basse-Bretagne, recueillie par Anatole Le Braz, pour accompagner jour après jour les lecteurs de Breizh-info.
Le Diable et l’Enfer
Il fut un temps où tous ceux qui mouraient à Tréguier, le dimanche, entre messe et vêpres, appartenaient de droit au diable et étaient damnés.
Voici pourquoi.
C’était à l’époque où l’église de Tréguier, encore inachevée d’ailleurs, était en construction. La nef était terminée ; mais il ne restait plus d’argent pour la tour. Le clergé résolut alors d’avoir recours à la bourse du diable. Pôlic[219] promit son aide, mais en y mettant la condition énoncée ci-dessus.
Les prêtres acceptèrent. La tour fut bâtie, et il n’y en a pas dans le pays qui puisse rivaliser avec elle.
Toutefois, on ne tarda pas à trouver qu’on avait fait un marché onéreux en la payant, si élégante fût-elle, du salut de tant d’âmes. On ne pouvait rompre le pacte ; on tâcha du moins de l’éluder. On s’y prit d’une façon bien simple. À peine le prêtre officiant avait-il lancé l’Ite missa est, qu’un des chantres entonnait le premier psaume de vêpres. Le diable, c’est le cas de le dire, n’y vit que du feu[220].
Les damnés sont à jamais perdus. On n’entend plus parler d’eux.
Les morts ne reviennent jamais de l’enfer. Mais des vivants y sont allés, et en sont revenus.
On ne sait de l’enfer que ce qu’ils nous en ont rapporté.
J’ai connu à Duault un franc luron qu’on appelait Glaoud-ar-Skanv (Claude le Léger). Il passait pour être à demi païen, préférait la messe de l’auberge à celle de l’église, et ne disait de prière ni le matin, ni le soir.
On l’en plaisantait, dans le pays :
Pa c’ha da gousked Glaoud-ar-Skanv,
He lemm he dok da diwezan.
« Quand va se coucher Claude le Léger, — c’est son chapeau qu’il ôte le dernier. »
Un soir qu’il était soûl et jurait à faire crouler le ciel, il eut maille à partir avec le diable.
Pôlic vint à lui, l’enleva en croupe et l’emporta en enfer.
La vieille mère de Glaoud fut bien désolée. Elle aimait son fils qui se conduisait honnêtement envers elle et qui était d’ailleurs son unique soutien. Elle se mit à sa recherche par monts et par vaux. Mais elle eut beau frapper à tous les cabarets, à six lieues à la ronde, personne n’avait vu Glaoud-ar-Skanv. La pauvre femme, désespérée, résolut de s’adresser à Notre-Dame de Loquétou, en Locarn, qui est bien la sainte la plus puissante de toute la région. Il n’y a guère que Monsieur saint Servais qui ait autant d’influence auprès de Dieu.
— Voyons, se dit la vieille Maharit, la mère de Glaoud, qu’est-ce que je pourrais offrir à Notre-Dame de Loquétou, pour me la rendre favorable ?
Elle fit le tour de sa maison, cherchant des yeux quelque objet qui eût chance de plaire à la Vierge de Locarn. Hélas ! c’était une maison de pauvre, qui ne contenait qu’un misérable lit, un bahut, deux bancs et une table boiteuse. La Vierge de Locarn avait mieux que tout cela.
Voilà Maharit bien en peine.
— Hé mais ! s’écria-t-elle soudain, en se frappant le front, j’ai encore ma génisse !
Elle courut à la crèche.
La génisse était là, une jolie génisse au poil roux, moucheté de blanc, qu’elle avait achetée à la dernière foire de Bré, du fruit de ses longues économies. Elle la héla doucement :
— Viens, Koantik ! viens, ma chère petite bête !
Et la génisse vint, croyant que c’était pour recevoir sa provende de chaque matin.
Maharit lui passa une longe autour du cou et s’en alla par la grande route, du côté de Locarn. Croyez que ce lui était un dur crève-cœur de se séparer de Koantik. Il fallait qu’elle aimât bien son chenapan de fils et qu’elle séchât d’envie de le revoir !
Elle entra dans la chapelle avec la génisse, et, l’ayant attachée à la balustrade du chœur, elle dit à Notre-Dame :
— Notre-Dame de Loquétou, celle que voici est Koantik, ma génisse. Si Dieu la préserve, ce sera une bonne vache avant peu. Je vous la donne, quoi qu’il m’en coûte, à la condition que, dans huit jours, par votre intercession, mon fils Glaoud soit de retour chez son maître, le fermier de Kerbérennès.
Maharit récita ensuite cinq Pater et cinq Ave, puis s’en retourna vers Duault, laissant Koantik, qui meuglait lamentablement, à la garde de Notre-Dame de Loquétou.
Huit jours après, comme les gens de Kerbérennès étaient en train de manger la bouillie du soir, dans la cour de la ferme, ils virent arriver un homme à la peau brûlée et qui sentait le roussi terriblement.
Tout d’abord, ils ne le reconnurent point.
Mais lui salua le fermier par son nom.
Aussitôt, ce fut un éclat de rire universel.
— C’est Glaoud-ar-Skanv ! C’est Glaoud-ar-Skanv !
Glaoud, seul, ne riait pas.
— Va prendre ta cuillère[221], lui dit le maître de Kerbérennès ; tu arrives à temps pour le souper. Tout en mangeant, tu nous conteras d’où tu viens.
— D’où je viens ? répondit Glaoud-ar-Skanv. D’un lieu où je vous souhaite à tous de ne jamais aller… de l’enfer ! Sans ma brave femme de mère, j’y serais encore.
À partir de ce moment, personne n’eut plus goût à la bouillie. On entoura Glaoud. On toucha ses vêtements, ses mains, son visage. Pensez donc ! Un homme qui revenait vivant de l’enfer !
La vieille Maharit fut avertie en toute hâte. Elle accourut aussi vite que le lui permettaient ses jambes de soixante-dix ans. Glaoud l’embrassa avec effusion, et lui jura que désormais il vivrait en chrétien, dévot à Dieu et à ses saints, mais surtout à la Vierge de Locarn. Ce fut une scène touchante. Tout le monde pleurait.
Cette nuit-là, il y eut grande veillée à Kerbérennès.
Glaoud-ar-Skanv raconta son voyage. Il avait retrouvé dans l’enfer des hommes de la paroisse qui lui avaient fait part de leurs tourments. La chose la plus affreuse qu’il eût vue, c’étaient des gens dont on cardait la chair comme de l’étoupe entre des peignes aux dents aiguës et chauffées au rouge. Son récit dura plusieurs nuits. Un poète local mit l’aventure en complainte. Malgré toutes mes recherches, je n’ai malheureusement jamais pu me la procurer.
Photo : DR
[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.
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