Lyon, laboratoire du trouble : quand la rue, le renseignement et le pouvoir se confondent

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Je suis de retour à Buenos Aires, attablé au bar El Mar Azul, à l’angle de Rodríguez Peña et Tucumán. Le zinc est patiné, les voix montent avec cette familiarité portègne qui mêle le rire à la plainte, et pourtant mon esprit demeure ailleurs, encore suspendu aux images de Santiago du Chili, aperçues quelques jours plus tôt, dans ce moment incertain qui suit toujours une prise de pouvoir.

Le Chili venait alors d’entrer dans une nouvelle séquence de son histoire, avec l’arrivée à la présidence de José Antonio Kast. Rien n’était encore véritablement décidé, aucune réforme d’ampleur n’avait été engagée, et déjà la rue s’animait. La jeunesse d’extrême gauche, prompte à flairer les ruptures, descendait dans les artères du centre, invoquant des prétextes encore indistincts, comme si l’événement devait précéder sa propre cause.

Autour du palais de La Moneda, les carabiniers étaient déployés en nombre, silhouettes vert sombre, casquées, immobiles, mais prêtes. Leur présence ne relevait pas de l’apparat, elle procédait d’une mémoire. Le Chili n’oublie pas, et ses forces de l’ordre moins encore.

Je vis alors une scène brève, presque anodine, mais révélatrice. Un jeune militant, visage tendu, s’approcha trop près d’un cordon de carabiniers. Il cria, gesticula, insulta. Ce type d’incident, sous la présidence de Gabriel Boric, se terminait le plus souvent par une dispersion molle, une tolérance embarrassée. Cette fois, la réponse fut autre. Les carabiniers s’élancèrent, poursuivirent le provocateur et l’interpellèrent avec une fermeté qui n’admettait ni réplique ni commentaire.

Le hasard voulut que je sortisse, quelques instants auparavant, d’un long déjeuner dans un cercle militaire, à deux pas de La Moneda. Cinq heures de conversation, lentes et denses, avec d’anciens responsables militaires chiliens, hommes d’un autre temps, pourrait-on dire, mais dont la mémoire des conflits passés demeure d’une précision redoutable. À un moment, la discussion glissa vers la lutte contre la subversion marxiste, sujet qui, ici, n’appartient jamais tout à fait au passé.

L’un d’eux, d’une voix posée, me décrivit les méthodes employées pour infiltrer ces réseaux, l’usage des informateurs, la patience des recoupements, la cartographie des fidélités et des trahisons. Il me tendit un ouvrage, presque confidentiel, El agente y el informante, de A.P. Brunet, qui exposait sans fard ces relations troubles entre police et indicateurs, ce jeu d’ombres où la loyauté se négocie et où l’information circule à double sens.

Je repensai à cette conversation en lisant, quelques jours plus tard, une enquête publiée par l’Observatoire des violences politiques. Le contraste était saisissant. Là où le Chili assumait, dans une certaine clarté tragique, la nécessité de connaître et de pénétrer ses adversaires, la France semblait évoluer dans une zone grise, faite d’ambiguïtés et de connivences tacites.

L’Observatoire, en réalité, plonge ses racines dans un événement antérieur, moins spectaculaire dans ses conséquences immédiates, mais peut-être plus révélateur encore dans sa nature. Il est né à la suite de l’agression d’une réunion publique organisée à Brest autour d’une signature d’ouvrage d’Éric Zemmour. Ce qui aurait dû n’être qu’un moment paisible, presque anodin, de rencontre entre un auteur et ses lecteurs, se transforma en scène de violence, sous la pression conjuguée de groupes d’ultra-gauche, de syndicats et de formations politiques venues perturber, puis empêcher, la tenue de l’événement.

Ce qui frappa alors ceux qui en furent témoins ne fut pas seulement la brutalité des faits, mais leur disproportion. D’un côté, des hommes et des femmes venus faire dédicacer un livre, dans cette liturgie tranquille de la vie intellectuelle française. De l’autre, une mobilisation organisée, déterminée, visant à faire taire, non par la controverse, mais par la force.

De ce contraste naquit une forme d’indignation froide, presque méthodique. Quelques-uns comprirent que l’événement, loin d’être isolé, s’inscrivait dans une série plus large, encore mal perçue, où la violence devenait un instrument politique toléré, parfois même justifié. C’est de cette prise de conscience qu’est né l’Observatoire, non comme une réaction émotionnelle, mais comme la volonté de documenter, de nommer et de relier entre eux des faits que l’on persistait à traiter séparément.

Le meurtre de Quentin Deranque ne fut donc pas l’origine de leur engagement, mais sa confirmation la plus tragique. Il révéla au grand jour, dans sa brutalité nue, ce que leur travail de veille et d’analyse mettait déjà en évidence depuis des mois, à savoir l’existence d’une violence structurée, répétée, et souvent dissoute dans l’indifférence ou les précautions du langage.

Ainsi, lorsque survint le drame de Lyon, la structure existait déjà. Ses équipes avaient mobilisé leurs relais locaux, alertées par des informations précises remontées du terrain sur la présence et la dangerosité de certains groupes. Elles avaient anticipé le risque d’affrontements, suivi les mouvements des militants impliqués et commencé à documenter une violence qui, jusque-là, demeurait largement ignorée ou minimisée.

Très vite, ils recueillirent des informations précises sur les groupes impliqués, identifièrent des participants, recoupèrent des images, firent apparaître des liens que nul ne voulait voir. En quelques jours, alors même que l’enquête officielle avançait à pas comptés, plusieurs agresseurs étaient déjà nommés, décrits, situés .

Ce travail, obstiné, presque artisanal dans sa méthode, mais redoutablement efficace, permit de briser ce que ses fondateurs décrivent comme une mécanique bien huilée, faite d’agression, de fuite, d’anonymat et d’impunité . Il révéla aussi des connexions plus profondes, des porosités entre certains milieux militants et des structures politiques établies, notamment à Lyon, où des liens furent établis entre la Jeune Garde et des cercles proches de La France insoumise .

Ce qui frappe, dans cette entreprise, ce n’est pas seulement son objet, mais son existence même. Qu’un tel observatoire ait dû naître hors des institutions, dans une forme de dissidence méthodique, dit beaucoup de l’état du regard porté en France sur la violence politique. Les fondateurs le reconnaissent eux-mêmes, aucune structure publique ne réalise un travail aussi systématique de documentation et de mise en cohérence des violences issues de l’extrême gauche .

Plus troublant encore est ce que révèle, en creux, leur enquête sur les rapports entre certaines branches de l’appareil d’État et les milieux qu’elles sont censées surveiller. Dans la région lyonnaise, le climat politique, dominé par des exécutifs municipaux et préfectoraux bienveillants à l’égard de ces mouvances, semble avoir favorisé une forme de tolérance, voire de collaboration indirecte. Le renseignement, structure par nature sensible aux orientations du pouvoir, adapte ses priorités, affine ses cibles, et parfois détourne son regard.

Carl Schmitt écrivait que le politique commence avec la distinction de l’ami et de l’ennemi. Encore faut-il savoir qui est qui. Lorsque cette distinction se brouille, lorsque l’ennemi d’hier devient, sinon un allié, du moins un interlocuteur acceptable, l’État entre dans une zone d’indétermination qui affaiblit sa propre capacité d’action.

En quittant le Chili, puis en retrouvant Buenos Aires, cette idée ne m’a pas quitté. D’un côté, un pays qui, au prix d’une histoire douloureuse, a conservé le sens aigu de ses lignes de fracture et de la nécessité de les surveiller. De l’autre, une France qui hésite, temporise, et parfois détourne les yeux.

Et voici que, par un singulier effet de miroir, ces deux rives de la Cordillère semblent aujourd’hui se rapprocher. L’arrivée de José Antonio Kast au pouvoir, et la proximité intellectuelle que l’on devine entre lui et Javier Milei, esquissent une recomposition. Ni imitation, ni alignement, mais une convergence de préoccupations, une même volonté de rompre avec les accommodements anciens.

Rien n’est encore joué. Les forces à l’œuvre sont profondes, les résistances nombreuses. Pourtant, à observer ces mouvements, à Santiago comme à Buenos Aires, il me semble que le temps des équilibres fragiles touche à sa fin. Et qu’une autre époque, plus tranchée, plus consciente de ses ennemis, est peut-être en train de naître. Encore faut-il, pour saisir ce basculement, disposer d’yeux qui consentent à voir et d’esprits qui ne reculent pas devant les conséquences de ce qu’ils découvrent. Car toute époque nouvelle commence par un travail de dévoilement, souvent ingrat, parfois dangereux, toujours contesté. C’est précisément à cet endroit, dans cet interstice entre le visible et le nié, que se situe le travail de l’Observatoire. Il ne suffit pas d’en évoquer l’existence, encore faut-il mesurer ce que signifie, en pratique, cette obstination à voir ce que d’autres préfèrent ignorer.

Une enquête récente, consacrée à la Jeune Garde lyonnaise et à ses liens avec la police, en donne une illustration presque clinique, comme une coupe pratiquée dans les chairs mêmes du politique.

Le titre en est brutal, presque naïf dans sa franchise, « Quand les antifas de la Jeune Garde et les autorités collaborent main dans la main ». On pourrait croire à une formule polémique. Il n’en est rien. Tout l’effort du texte consiste précisément à quitter le registre de l’indignation pour entrer dans celui, plus aride et plus redoutable, de la démonstration.

Ce qui apparaît d’abord, au fil des pages, c’est l’étrange statut de cette organisation, à la fois marginale dans son discours et centrale dans ses effets. La Jeune Garde, loin de n’être qu’un groupuscule agité, semble avoir bénéficié, durant des années, d’une forme d’immunité de fait, liée à sa proximité avec certains relais institutionnels, municipaux et préfectoraux . Loin d’un affrontement frontal entre l’État et ses adversaires, on découvre ici une zone de contact, presque une zone de coopération.

Le cas de Safak Sagdic, cofondateur du mouvement, est à cet égard éclairant. Figure de l’ombre, au passé militant chargé, il est décrit comme ayant entretenu des relations suivies avec les services de renseignement, dans un échange discret où l’information circulait contre protection . L’image est presque trop parfaite, un homme arborant sur le bras les signes d’une haine proclamée de la police, tout en alimentant celle-ci en données sensibles.

On retrouve ici, transposée dans les rues de Lyon, cette ambiguïté que les officiers chiliens me décrivaient, mais sans la franchise tragique qui caractérise les sociétés conscientes de leurs conflits. Là-bas, l’informateur est une figure connue, assumée, presque inscrite dans la grammaire du pouvoir. Ici, il devient une ombre honteuse, dissimulée sous les oripeaux d’une radicalité de façade.

L’enquête ne s’arrête pas là. Elle décrit avec minutie les méthodes employées par ces groupes, non plus seulement dans la rue, mais dans la collecte de l’information. Le vol de téléphones, l’accès forcé aux données personnelles, la constitution de fichiers à partir d’agressions ciblées apparaissent comme des pratiques structurées, assumées, presque professionnelles . L’ennemi n’est plus seulement frappé, il est cartographié, disséqué, archivé.

Plus troublant encore est l’usage qui aurait été fait de ces informations. L’Observatoire décrit un système dans lequel ces données, parfois obtenues de manière illégale, auraient alimenté des procédures administratives, notamment des dissolutions d’organisations jugées adverses . Ainsi se dessine une chaîne discrète, allant de la rue à l’institution, de la violence brute à la décision bureaucratique.

Il faut mesurer ce que cela signifie. Ce n’est plus seulement l’existence d’une violence politique qui est en cause, mais son intégration partielle dans les mécanismes mêmes de l’État. Une forme de délégation implicite, où certains acteurs, parce qu’ils vont dans le sens du moment politique, se voient tolérés, voire utilisés.

Un épisode, rapporté dans l’enquête, résume à lui seul cette situation. Un responsable de la Jeune Garde, craignant une confrontation, sollicite directement un élu municipal chargé de la sécurité. Des forces de police sont alors mobilisées pour sécuriser son déplacement. Quelques instants plus tard, des violences sont commises par les mêmes militants, dans un espace préalablement sécurisé par ces forces . La scène, presque absurde, a la netteté d’un symbole.

Il ne s’agit pas ici de trancher, ni de juger. Il s’agit de constater. Et ce constat, l’Observatoire le porte avec une persévérance qui force l’attention. Là où le discours public se contente souvent d’euphémismes, de périphrases prudentes, il oppose des faits, des noms, des dates, des mécanismes.

Je repense alors à cette remarque d’Ernst Jünger, selon laquelle les sociétés modernes tendent à recouvrir la guerre de voiles administratifs, à en dissoudre la violence dans des procédures. Ce que révèle ce travail, c’est peut-être l’inverse, une violence qui, loin d’être dissoute, circule à travers les structures, s’y infiltre, les utilise, parfois les oriente.

Entre Santiago et Lyon, entre les carabiniers casqués et les bureaux feutrés des préfectures, une même question demeure, lancinante, celle du rapport entre l’ordre et la force, entre l’État et ceux qui prétendent le contester tout en s’en servant.

Et moi, revenu à Buenos Aires, un verre posé devant moi, je mesure combien ces scènes, si éloignées en apparence, participent d’un même moment historique. Celui où les lignes se brouillent, où les fidélités se déplacent, où les mots eux-mêmes changent de sens.

Il appartient à ceux qui regardent encore de tenter d’y voir clair.

Balbino Katz

Envoyé spécial de Breizh info en Argentine

[email protected]

Photo d’illustration : DR

[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.

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Une réponse à “Lyon, laboratoire du trouble : quand la rue, le renseignement et le pouvoir se confondent”

  1. Colombo dit :

    Le carburant de l’extrême gauche c’est l’anti fascisme, racisme, discrimination, nazisme et autres bêtises préfabriquées….mais les méthodes fascistes d’infiltration par des sous groupes politiques qui collaborent avec certaines autorités d’Etat, les dénonciations anonymes, les violences tolérées ou ignorées représentent un fascisme de collaboration avec nos ennemis islamo narcos gauchistes !

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