Il y a, dans la tribune d’Alain Rivat donnée au Télégramme, quelque chose de presque parfait. Parfait au sens chimique du terme. Nous avons là le spécimen pur du luddite contemporain, non plus l’ouvrier anglais brisant les métiers à tisser, mais le militant breton qui voudrait casser par avance les machines capables d’empêcher notre pays de s’enfoncer dans la dépendance, la cherté et l’intermittence.
Son texte n’est pas une démonstration. C’est une homélie. Le nucléaire y apparaît comme le péché originel, l’éolienne comme une illusion décevante, et la « sobriété » comme l’ultime vertu rédemptrice. Tout cela a l’air raisonnable, presque bonhomme. On parle de prudence, de dangers, de traditions locales. En réalité, c’est toujours la même vieille mécanique idéologique : refuser l’énergie disponible, puis expliquer que la pénurie future sera une sagesse choisie.
L’argument contre les petits réacteurs modulaires tient d’abord à la suspicion. Ils seraient chinois, donc suspects. Ils seraient nouveaux, donc inquiétants. Ils coûteraient cher, donc condamnés. C’est commode. Avec ce raisonnement, la Bretagne n’aurait jamais construit de ports, jamais électrifié ses campagnes, jamais modernisé ses conserveries, jamais envoyé ses enfants apprendre autre chose que la résignation. Toute innovation commence par être coûteuse, imparfaite, discutée. La question sérieuse n’est pas de savoir si les premiers modèles seront miraculeux. La question sérieuse est de savoir si une péninsule, industrielle, agricole, maritime, peut durablement vivre sous perfusion énergétique en espérant que le vent souffle au bon moment.
Car le cœur de l’affaire est là. Alain Rivat oppose au nucléaire non pas une solution, mais une morale. Il invoque « la sobriété ». Voilà le grand mot de notre temps. Dans la bouche de ces prédicateurs, il ne signifie pas tempérance, discernement ou lutte contre le gaspillage. Il signifie rationnement, renoncement, appauvrissement organisé. Or la société de demain ne consommera pas moins d’énergie. Elle en consommera davantage. Les transports s’électrifient, les logements doivent être chauffés, les hôpitaux doivent tourner, les fermes doivent produire, les ports doivent fonctionner, les centres de données se multiplient, l’industrie ne renaîtra pas avec des cierges et des moulins.
On voudrait donc une Bretagne moderne sans énergie moderne. Une Bretagne souveraine, mais dépendante des importations électriques. Une Bretagne industrielle, mais privée de puissance pilotable. Une Bretagne vivante, mais sommée de retourner à la chandelle dès que le ciel est gris et que les anticyclones immobilisent les pales. Il y a là une contradiction si énorme qu’elle en devient presque touchante.
Plus piquant encore, Alain Rivat invoque une « tradition » bretonne antinucléaire. Ah, la tradition ! Ce beau mot, que l’extrême gauche ne cesse de piétiner lorsqu’il s’agit de famille, d’école, de mœurs, d’enracinement, de transmission ou d’identité, devient soudain respectable dès qu’il permet de sanctifier Plogoff et Erdeven. La Bretagne, dans cette rhétorique, n’est pas une terre de marins, d’ingénieurs, de paysans obstinés, de bâtisseurs de ports et de câbles sous-marins. Elle devient un musée militant, figé dans les années 1970, condamné à répéter éternellement les slogans peints sur les banderoles de jadis.
Cette « tradition » n’est pas une tradition. C’est une mémoire militante. Elle a sa liturgie, ses saints, ses lieux de pèlerinage, ses anathèmes. Elle fonctionne exactement comme une religion séculière. Le nucléaire n’y est pas jugé selon ses résultats, ses progrès, ses contraintes ou ses avantages comparatifs. Il est rejeté parce qu’il est le nucléaire. Le débat est clos avant d’avoir commencé.
Que reste-t-il alors ? Un discours de peur. Les coûts, les retards, les déchets, les catastrophes, l’eau, la chaleur, la Chine, l’EPR, l’uranium, tout est convoqué dans le même sac. Aucun problème n’est nié. Le nucléaire est une industrie lourde, exigeante, coûteuse, qui impose du temps long, de la compétence et de la discipline. Précisément ce que notre époque ne sait plus produire. Cependant, c’est aussi l’une des rares sources capables de fournir massivement une électricité pilotable, décarbonée et stable. Voilà ce que l’antinucléaire ne pardonne pas au nucléaire : il marche trop bien pour que le sermon de la privation reste entièrement crédible.
La Bretagne a besoin d’énergie, non de pénitence. Elle a besoin de puissance, non de contrition. Elle a besoin d’ingénieurs, non de catéchistes. Que l’on discute l’implantation, la sûreté, le financement, le modèle industriel, voilà qui est légitime. Que l’on transforme toute perspective nucléaire en blasphème contre la mémoire militante bretonne, voilà qui relève de la superstition politique.
L’extrême gauche est dangereuse pour la Bretagne non parce qu’elle critique tel ou tel projet, ce qui demeure son droit, mais parce qu’elle a fait du refus une doctrine et de l’intimidation une méthode. Elle dit non au nucléaire, non aux infrastructures, non à l’industrie, non aux frontières, non à l’ordre, non à l’autorité, puis s’étonne que les territoires s’épuisent et que les peuples se sentent dépossédés. Plus grave encore, ce refus n’est pas seulement verbal. Il s’accompagne trop souvent d’une violence politique dirigée contre ceux qu’elle désigne comme ses ennemis, on l’a vu lors des visites d’Éric Zemmour à Brest ou à Nantes, où la contradiction démocratique céda la place au chahut organisé, à la menace et à l’affrontement de rue. Il s’accompagne aussi d’une violence dite écologique, en réalité profondément anti-populaire, lorsqu’un convoi ferroviaire chargé de céréales peut être pris pour cible au nom d’une pureté militante devenue folle. Alain Rivat n’en est certes que le visage paisible, presque inoffensif. Derrière ce visage se tient pourtant une vieille passion française qui a déteint jusque chez nous : préférer la pureté de l’impuissance aux impuretés de la puissance, et appeler vertu ce qui n’est bien souvent qu’un consentement au déclin.
La Bretagne mérite mieux que ce petit bréviaire antinucléaire. Elle mérite un débat sérieux sur son avenir énergétique. Elle mérite qu’on lui parle d’indépendance, de coût réel, de continuité d’approvisionnement, d’industrie, de souveraineté et de long terme. Elle mérite autre chose que cette vieille tisane militante, servie tiède, au nom d’une sobriété qui ressemble furieusement à une défaite maquillée en vertu.
Trystan Mordrel
Photo d’illustration : DR
[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.
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4 réponses à “Bretagne. Le catéchisme antinucléaire au pays des éoliennes”
Excellent article ! Rivat souhaite revenir à l’époque de son grand-père Cro-Magnon ?
le nucléaire est la pire des énergies dont la France a fait son plier énergétique sa part décroit partout sauf en France et en Chine son EPR est un fiasco en Finlande en Angleterre et sa cuve est dangereuse avant sa construction à Flamanville , il faut aussi se rappeller Tchernobyl Three Miles Island Fukushima pour ses adorateurs puis Bure où la France veut cacher sa merde sans compter qu’elle pollue déjà au large de la Hague dans le milieu marin !
Nous retrouvons le fils de son père loin de la tronçonneuse là-bas et du slipway chez nous en effet la presse régionale divague de plus en plus et perd des lecteurs d’où ses campagnes régulières promotionnelles. La référence a une certaine religion est plaisante mais en guise d’hostie nous aurons de la brioche en souvenir de…non c’est dans un blog que j’ai trouvé la référence!
Merci pour ces explications, toutes très justes.