Comment l’Empire romain, qui domina l’Europe et la Méditerranée pendant cinq siècles, s’est-il progressivement délité jusqu’à disparaître ? La question taraude historiens, philosophes et politiques depuis des générations. Les manuels scolaires ont longtemps mis en avant deux explications principales : la pression des peuples barbares aux frontières et la décadence morale d’une civilisation devenue incapable de se défendre. Ces lectures, désormais, paraissent insuffisantes. Un documentaire diffusé par Arte, réalisé par Frédéric Wilner et disponible en ligne jusqu’au 26 février 2027, propose une autre grille de lecture, fondée sur les dernières avancées de l’archéologie, de la paléogénétique et de la dendrochronologie. Sa thèse : c’est le climat et les pandémies qui auraient porté les coups décisifs.
Une enquête de près d’une heure trente, sobre, rigoureuse, et qui présente avec son sujet ancien des résonances troublantes avec notre époque.
Une catacombe romaine livre ses secrets
Le récit débute dans les profondeurs de Rome, sous la catacombe de Saint-Pierre-et-Marcellin, où une équipe d’archéologues français explore une découverte qui sort de l’ordinaire. À la suite d’une fuite d’eau et d’un effondrement, une dizaine de petites pièces ont été mises au jour, contenant des centaines de squelettes empilés, imbriqués les uns dans les autres dans un agencement qui ne correspond à aucun rituel funéraire connu de l’époque.
Les scientifiques estiment qu’il reste plus de sept cents corps à dégager. Les analyses radiocarbone effectuées sur les ossements, les tissus retrouvés et même sur des pépins de raisin trouvés dans l’abdomen de certains individus situent cette inhumation massive entre la fin du Ier et le tout début du IIIe siècle. Aucune trace de violence interhumaine sur les os : ni traumatismes, ni blessures de coups. L’hypothèse de martyrs chrétiens, longtemps avancée, est écartée. Reste l’épidémie. Comme l’explique l’anthropologue chargée des fouilles, dans le cas de grandes épidémies infectieuses, la mortalité est si rapide que les corps ne portent aucune lésion osseuse. C’est précisément cette absence qui devient la preuve.
La peste antonine, ou le tournant de 167
L’épidémie en question est probablement celle que les historiens appellent la peste antonine, qui frappa Rome à partir de l’année 167 après Jésus-Christ. Le documentaire en raconte l’origine probable avec un souci du détail saisissant. Au cours de la guerre opposant Rome à l’Empire parthe, les légions romaines pillèrent et incendièrent la grande cité de Séleucie du Tigre, en Mésopotamie. Au cœur du butin rapporté à Rome figurait une statue d’Apollon — non pas l’Apollon classique des Grecs, mais l’Apollon « aux cheveux longs », dieu de la peste, à la fois guérisseur et destructeur, capable d’envoyer la mort sous forme d’épidémie.
Les Romains firent rapidement le lien entre ce pillage sacrilège et le fléau qui s’abattit ensuite sur la cité. Le médecin Galien, l’un des plus grands praticiens de l’Antiquité, en a laissé un témoignage direct. Son récit, conservé dans les textes parvenus jusqu’à nous, décrit des symptômes terrifiants : fièvres, vomissements et diarrhées de matières noires malodorantes, et surtout d’effrayantes pustules emplies d’un liquide noir qui couvraient le corps des malades. L’hypothèse aujourd’hui privilégiée par les scientifiques est celle d’une première grande épidémie de variole frappant une population dépourvue de toute immunité.
L’épidémie aurait duré une trentaine d’années et touché en particulier les troupes romaines stationnées dans les Balkans. Galien lui-même, appelé en urgence par les empereurs Marc Aurèle et Lucius Verus auprès de leurs armées, décrit les soldats mourant par milliers, comparés par lui-même à des proies dévorées par une bête féroce.
L’armée romaine affaiblie, les barbares à l’offensive
L’impact militaire de cette première pandémie est précisément mesurable. Le documentaire emmène le téléspectateur en République de Serbie, dans la petite ville de Požarevac, où sont conservés deux blocs gravés provenant du camp légionnaire de Viminacium. Ces stèles dressent la liste des soldats partant à la retraite en l’an 195, après vingt-cinq ans de service. Tous ont été enrôlés la même année — 169 — soit précisément au moment où la peste ravageait les camps danubiens.
Deux constats s’imposent. D’abord, le nombre de soldats recrutés cette année-là est trois fois supérieur à la normale : il fallait à tout prix compenser les pertes massives provoquées par l’épidémie. Ensuite, les noms inscrits sur la stèle révèlent un changement radical de recrutement. Marcus Aurelius, Titus Aurelius, Valerius… autant de noms accolés à des surnoms barbares (Mucio pour un Thrace, Dasius pour un Illyrien) qui trahissent leur véritable origine. Pour la première fois, Rome enrôle massivement des hommes issus des peuples vaincus, qu’elle naturalise précipitamment afin d’en faire des légionnaires. Le signe sans équivoque d’une armée romaine déstabilisée, contrainte de puiser dans des viviers qu’elle aurait dédaignés en temps normal.
C’est cette armée affaiblie, hétérogène, qui va laisser passer pour la première fois les barbares à travers la frontière. En l’an 170, les Costoboques, une tribu venue du sud des Balkans, parviennent jusqu’en Grèce et pillent le sanctuaire d’Éleusis, l’un des hauts lieux religieux du monde antique. Le choc psychologique est considérable. Athènes était en paix depuis plus de deux siècles. Le sanctuaire d’Éleusis, où l’on célébrait les mystères agraires de Déméter, n’avait jamais été profané. Désormais, les chefs barbares savent que la frontière romaine peut être franchie. Ils reviendront.
La crise monétaire du IIIe siècle et l’engrenage des dévaluations
Le documentaire montre ensuite, à travers le cas du trésor de Nanterre — mille neuf cents pièces de monnaie romaine découvertes au début du XXe siècle — la spirale dévaluative dans laquelle s’enfonce l’Empire à partir du IIIe siècle. L’empereur Caracalla, en 215, crée une nouvelle monnaie, l’antoninien, censée valoir deux fois plus que l’ancien denier mais sans contenir deux fois plus d’argent. Au fil des décennies, la quantité d’argent diminue, le bronze prend le dessus, et la monnaie romaine n’est plus que l’ombre d’elle-même.
Cette dévaluation accompagne une seconde pandémie, sans doute une fièvre hémorragique partie d’Égypte à partir de 251, qui frappe à nouveau l’Empire tout entier. La concomitance entre crise sanitaire, crise économique et pression militaire externe devient explosive. En l’espace de trente ans, l’Empire connaît une vingtaine d’empereurs et d’usurpateurs, la plupart ne régnant que quelques mois. La province crée son propre empereur lorsque celui de Rome est occupé ailleurs. L’unité politique se fissure.
La leçon des cernes du bois : un climat qui bascule
L’apport peut-être le plus original du documentaire réside dans son exposé patient des travaux des dendrochronologues — ces scientifiques qui « lisent » dans les cernes du bois les variations du climat à travers les siècles. Le procédé est démontré pas à pas. Les arbres vivants donnent accès aux trois derniers siècles. Les bois utilisés pour construire de vieux moulins remontent encore deux cents ans plus loin. Les fouilles archéologiques fournissent du bois médiéval. Et le bois subfossile, extrait des carrières de gravier où il a été préservé sous la nappe phréatique sans contact avec l’oxygène, permet de remonter sur plusieurs millénaires.
À l’Université Mendel de Brno, en République tchèque, les scientifiques mesurent chaque cerne, extraient le carbone et l’oxygène, et reconstituent ainsi avec une précision saisissante l’évolution du climat européen. Le constat est sans appel. La période allant du Ier siècle avant Jésus-Christ jusqu’aux environs de 150-180 après Jésus-Christ — ce que les historiens appellent désormais l’« optimum climatique romain » — fut une époque généralement sèche, chaude et surtout stable. À partir de l’an 200, les fluctuations se multiplient. Le climat devient plus humide, potentiellement plus frais, et surtout imprévisible.
Cette imprévisibilité est, pour une société agraire, la pire des situations. Les rendements baissent, les récoltes deviennent aléatoires, l’économie s’affaiblit. Saint Cyprien, évêque de Carthage au IIIe siècle, écrit déjà que les rayons du soleil sont moins brillants qu’autrefois et que le monde n’est plus qu’un vieillard au bord de la tombe.
Des Huns mis en mouvement par le climat
Le documentaire poursuit son enquête en Sibérie, dans la région de l’Altaï, où les chercheurs travaillent sur du bois ancien préservé dans les hautes montagnes. Les résultats sont édifiants : la courbe climatique de l’Eurasie intérieure, à cinq mille kilomètres à l’est des Alpes, se superpose presque parfaitement à celle de l’Europe centrale.
C’est là, dans les steppes asiatiques, que se trouve la clé d’une autre énigme. Au cimetière de Pazyryk, les archéologues observent que les tombes nomades disparaissent progressivement au IVe siècle. Le territoire se dépeuple. Pourquoi ? Parce que les conditions de l’élevage se détériorent avec le refroidissement. Les peuples nomades de l’Asie intérieure se mettent en mouvement, poussés par la nécessité. Parmi eux, les Huns.
Armés d’un arc composite révolutionnaire — fait de plusieurs matériaux aux propriétés complémentaires, à la fois plus résistant et plus puissant que les arcs simples — ces cavaliers vont arriver aux portes de l’Empire romain. Leur progression bouscule les peuples germaniques qu’ils repoussent vers l’ouest. Les Goths, pris en étau, demandent à Rome l’autorisation de passer le Danube. Mal accueillis, exposés à la cupidité des fonctionnaires romains, ils se révoltent. En l’an 378, à Andrinople, l’empereur Valens engage la bataille trop tôt, sans attendre les renforts d’Occident. La défaite est totale. Des dizaines de milliers de soldats romains sont tués, l’empereur lui-même périt sur le champ de bataille. C’est, selon les historiens, la plus grande défaite de l’histoire romaine.
À partir de là, l’effondrement de l’Empire d’Occident n’est plus qu’une question de temps. Le sac de Rome en 410 par les Wisigoths, la conquête de l’Afrique du Nord par les Vandales en 429 : autant d’étapes d’une descente aux enfers que rien ne semble pouvoir arrêter.
Le coup de grâce volcanique de 536
Reste pourtant un dernier espoir. Au début du VIe siècle, l’Empire d’Orient, qui a survécu, tente de reconquérir l’Occident perdu. L’empereur Justinien, dont la langue maternelle est le latin, rêve de reconstituer l’unité romaine. En 534, ses armées reprennent l’Afrique du Nord. En 536, elles débarquent en Sicile et entament leur marche sur Rome avec succès. Tout semble possible.
C’est alors que se produit l’inattendu. Le soleil cesse de briller. Pendant douze à dix-huit mois, sa lumière est si faible qu’à midi sa puissance équivaut à peine à celle de la lune. Les contemporains décrivent un voile qui couvre le monde.
L’explication arrive aujourd’hui d’une carotte glaciaire prélevée au mont Colle Gnifetti, à la frontière italo-suisse, et analysée par l’Université du Maine aux États-Unis. Grâce à un laser permettant d’effectuer plus de quarante mille mesures par mètre dans la glace, les scientifiques ont identifié dans la couche correspondant à l’année 536 une quantité massive de soufre et de poussières de verre volcanique. La composition chimique a permis de localiser l’origine : une éruption gigantesque, probablement en Islande, suivie d’autres en 540 et 547. La conjonction de ces trois éruptions a fait chuter les températures d’environ deux degrés. Ce fut l’époque la plus froide des deux mille dernières années.
La peste de Justinien achève le travail
Comme si cette catastrophe climatique ne suffisait pas, une nouvelle pandémie surgit en 541, dans le delta du Nil. C’est la peste de Justinien, première pandémie attestée de peste bubonique. À l’Institut Max-Planck en Allemagne, les généticiens travaillent sur des dents anciennes, où ils parviennent à extraire l’ADN du bacille Yersinia pestis, le germe de la peste. Le procédé est minutieux : la dent est coupée en deux, la poudre osseuse est dissoute, l’ADN extrait, puis comparé à des séquences connues par une technique de « capture par hybridation » qui agit comme un filet à molécules.
Les chercheurs ont retrouvé l’ADN du bacille pesteux sur des squelettes de la péninsule ibérique, de France, d’Allemagne, d’Angleterre. La peste justinienne, qui sévit par vagues pendant près d’un siècle, aurait emporté au moins un tiers de la population de l’Empire.
Le documentaire montre les conséquences concrètes de cette double catastrophe — climatique et sanitaire — à travers deux sites archéologiques du désert du Néguev, en Israël actuel : les villes romaines de Halutsa et de Shivta. La première était une grande cité de vingt mille habitants, dotée d’un théâtre, d’un gymnase, de bains publics. La seconde produisait un vin blanc réputé dans tout l’Empire. Dans les deux cas, les fouilles montrent un abandon brutal et organisé au milieu du VIe siècle. À Shivta, les habitants ont scellé eux-mêmes les portes de leurs maisons avec des pierres avant de partir. Personne n’est jamais revenu.
L’énergie nécessaire pour cultiver la vigne dans un climat devenu hostile, alors que les routes commerciales étaient désorganisées par l’épidémie, n’avait plus de sens. C’est l’image, en miniature, de la fin d’un monde.
Une leçon pour notre temps ?
Le documentaire de Frédéric Wilner ne tire aucune leçon politique explicite, et c’est l’une de ses qualités. Il se contente de présenter, méthodiquement, les preuves accumulées par les sciences contemporaines : carottes glaciaires, dendrochronologie, paléogénétique, archéologie. De cette accumulation se dégage une image — celle d’une civilisation puissante, organisée, militairement dominante, qui n’a pas été abattue par sa seule décadence ou par la pure barbarie de ses adversaires, mais qui s’est trouvée prise dans une combinaison de facteurs en grande partie extérieurs à sa volonté : épidémies venues d’Orient, refroidissement climatique, éruptions volcaniques aux conséquences planétaires.
Cette grille de lecture renouvelle profondément la compréhension de la chute de Rome. Elle relativise les explications purement morales ou politiques sans pour autant les annuler — car la manière dont une civilisation répond aux chocs extérieurs dépend précisément de sa cohésion intérieure, de la solidité de ses institutions, de la qualité de son administration et de la résilience de ses populations. L’Empire romain n’a pas été tué par le climat ni par les microbes : il a été affaibli par eux jusqu’au point où ses faiblesses internes — fragilité de la frontière, recrutement militaire défaillant, dévaluation monétaire, fragmentation politique — ne lui ont plus permis de surmonter les épreuves.
Le documentaire de Frédéric Wilner, accompagné d’animations en 2D et 3D et porté par des intervenants de premier plan venus de France, d’Allemagne, d’Angleterre, des États-Unis et d’Israël, offre ainsi un panorama saisissant des dernières découvertes scientifiques sur la chute de Rome. Disponible jusqu’au 26 février 2027 sur la plateforme d’Arte, il mérite largement les quatre-vingt-dix minutes qu’il demande. À ceux qui s’intéressent à l’histoire longue des civilisations, il offre matière à réflexion bien au-delà du seul cas romain.
Photo d’illustration : Breizh-info.com (création IA)
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4 réponses à “« Qui a tué l’Empire romain ? » : un documentaire d’Arte explore des hypothèses climatiques et sanitaires d’une chute longtemps mal comprise”
Il y a bien plus à détruire dans une civilisation élaborée que dans une civilisation primitive. Tout dysfonctionnement peut donc causer beaucoup de dégâts. Telle est la leçon évidente…
bref,cce qu’on vit actuellement en europe ! le rêve de tout historien ! on a même nos « cesars »
Période favorable de l’Empire romain -300 0 +400, d’après une de mes sources favorites Bulletin de la Société Archéologique du Finistère, au pied des remparts de Brest dans l’espace de la Marine on a retrouvé un bouclier d’une tribu des auxiliaires romains venant d’outre Ukraine portant un triskell.Ces peuples étaient branchés sur le Cosmos pas sur les élucubrations verbo gazeuses d’un crétin qui n’avait rien d’un beau grand Gaulois car ce n’était qu’un avorton difforme sémite.
Articles passionnant à lire, surtout de bon matin 🙂, même si tout amateurs d’histoires qui ce sont amusés depuis quelques années à faire le parallèle entre la fin de la Rome antique et la fin de l’empire judeo-anglo-saxon sont déjà arrivé, plus ou moins à ses conclusions. La différence, c’est que de nos jours les « pestes » sont calculé et organisé, tout comme les invasions barbares, seul la création de monnaie de singe elle reste similaire mzis en olus élaboré😁.