Lorsque le Canada a légalisé l’aide médicale à mourir en 2016, à la suite de l’arrêt Carter contre Canada rendu par la Cour suprême l’année précédente, les autorités fédérales avaient présenté ce dispositif comme une avancée encadrée, réservée aux malades en phase terminale dont la souffrance était jugée insupportable. Près de dix ans plus tard, ce qui devait demeurer une option exceptionnelle est devenu, selon les termes mêmes utilisés par l’institut Cardus dans un rapport récent, « une pratique courante ». Le Canada représente aujourd’hui le deuxième taux d’euthanasie le plus élevé au monde rapporté au nombre total de décès.
Des chiffres officiels qui donnent le vertige
Le sixième rapport annuel de Santé Canada sur l’aide médicale à mourir, publié à l’automne 2025, fait état de 16 499 décès par AMM survenus au Canada au cours de la seule année 2024 — soit environ 5,1 % de l’ensemble des décès enregistrés dans le pays cette année-là. Un Canadien sur vingt meurt désormais par injection létale administrée par un médecin ou une infirmière praticienne. Depuis la légalisation du dispositif en 2016, le bilan cumulé atteint officiellement 76 475 personnes. Si la trajectoire ascendante se maintient, le seuil symbolique des 100 000 morts cumulés sera franchi autour du dixième anniversaire du programme, en juin 2026.
L’évolution annuelle est éloquente : 5 400 décès par AMM en 2019, 7 400 en 2020, 10 000 en 2021, 13 200 en 2022, 15 343 en 2023 et 16 499 en 2024. Le taux de croissance annuel, qui atteignait plus de 30 % entre 2019 et 2022, a ralenti à environ 7 % en 2024, sans pour autant amorcer de véritable stabilisation. L’âge moyen des bénéficiaires s’établit autour de 77 ans. Trois provinces concentrent l’essentiel des cas : le Québec (qui à lui seul rassemble plus du tiers des décès par AMM), l’Ontario et la Colombie-Britannique.
Un cadre légal en expansion continue
Le dispositif canadien repose sur un protocole en deux temps. La voie un (track one) est réservée aux personnes dont la mort naturelle est jugée raisonnablement prévisible. La voie deux (track two), entrée en vigueur en mars 2021 avec l’adoption de la loi C-7, ouvre l’aide médicale à mourir aux personnes souffrant de conditions chroniques jugées « graves et irrémédiables », sans qu’aucune mort imminente ne soit requise.
Une extension supplémentaire, prévue pour mars 2027, doit ouvrir le dispositif aux personnes dont la seule pathologie qualifiante est la maladie mentale — dépression, trouble bipolaire, schizophrénie, syndrome de stress post-traumatique. Le projet a déjà été reporté plusieurs fois sous la pression de l’opinion publique et d’une partie du corps médical. Le Québec, de son côté, a pris une longueur d’avance en autorisant depuis l’automne 2024 les demandes d’euthanasie anticipée — c’est-à-dire la possibilité, pour une personne diagnostiquée avec une maladie comme l’Alzheimer, de consigner par écrit son souhait d’être euthanasiée plus tard, lorsqu’elle ne sera plus en mesure de l’exprimer.
Un profil démographique singulier
Pour la première fois en 2023, Santé Canada a publié des données sur l’origine ethnique des bénéficiaires de l’AMM. Parmi les 9 619 personnes ayant répondu à la question (sur 15 343 cas recensés cette année-là), 95,8 % se sont identifiées comme caucasiennes. La deuxième identité ethnique la plus déclarée — Asiatique de l’Est — ne représente que 1,8 % des réponses. Cette homogénéité reflète probablement, selon les analystes, la persistance dans certaines communautés d’un rapport familial à la vieillesse fondamentalement différent : prendre soin de ses parents jusqu’à leur dernier souffle y reste une obligation morale forte. Le dispositif canadien apparaît rétrospectivement comme une option culturellement très située, qui prospère dans les segments les plus sécularisés de la société et là où le lien intergénérationnel s’est défait.
Autre donnée frappante du rapport 2024 : près de la moitié des personnes décédées par AMM cette année-là ont déclaré se sentir comme une charge perçue pour leur famille, leurs amis ou leurs proches aidants. Ce chiffre, en continuité avec celui des années précédentes, interroge directement la qualité du libre consentement présenté comme central dans le dispositif.
Un sentiment d’isolement croissant
Les rapports successifs de Santé Canada révèlent une autre tendance préoccupante. La souffrance déclarée par les bénéficiaires comme motif principal de leur demande évolue : selon les chiffres rapportés par l’institut Cardus à partir du dernier rapport officiel, près de 58 % des bénéficiaires de la voie un et plus de 63 % des bénéficiaires de la voie deux ont déclaré souffrir de « détresse émotionnelle, anxiété, peur ou souffrance existentielle » en 2024. Ces chiffres marquent une augmentation significative par rapport aux 39 % et 35 % respectivement enregistrés en 2023.
Autrement dit, le motif premier de la demande d’euthanasie n’est plus la douleur physique réfractaire que les médecins seraient incapables de soulager, mais bien souvent une forme de désespoir existentiel face à la solitude, à la perte d’autonomie ou à la dégradation des conditions matérielles. Le dispositif s’éloigne ainsi progressivement de sa justification initiale — abréger les souffrances physiques des malades en phase terminale — pour devenir une réponse au mal-être existentiel d’une partie vieillissante de la population.
L’affaire Roger Foley
Le cas le plus emblématique des dérives possibles du dispositif est sans doute celui de Roger Foley, dont l’histoire a été largement documentée par les médias canadiens et fait l’objet de témoignages devant le Parlement fédéral. Cet ancien gestionnaire chez Dominion Securities, atteint d’une ataxie cérébelleuse — une maladie neurologique dégénérative incurable — est hospitalisé depuis 2016 au London Health Sciences Centre, en Ontario. Faute de financement public pour des soins à domicile autogérés, qu’il réclame depuis des années, il vit confiné dans une chambre d’hôpital.
Roger Foley a témoigné en 2020 devant le Comité permanent de la justice et des droits de la personne de la Chambre des communes que l’aide médicale à mourir lui a été proposée à plusieurs reprises sans qu’il ne l’ait jamais sollicitée. Il a versé au dossier des enregistrements audio de conversations avec des membres du personnel hospitalier, dans lesquels on lui suggère ouvertement de considérer cette option, tout en l’avertissant que son maintien à l’hôpital lui coûterait plus de 1 500 dollars canadiens par jour. « L’aide à mourir est plus facilement accessible que des soutiens adéquats au handicap pour vivre », a-t-il déclaré aux députés. Il considère ces propositions répétées comme une forme de coercition. À 49 ans, dépendant de tiers pour manger, se laver et accomplir ses fonctions vitales, il poursuit son combat pour vivre.
Le scandale des vétérans
L’affaire qui a le plus profondément ébranlé l’opinion canadienne est celle des vétérans à qui des fonctionnaires d’Anciens Combattants Canada ont suggéré l’aide médicale à mourir alors qu’ils sollicitaient une aide pour leur trouble de stress post-traumatique ou d’autres pathologies. Une enquête interne du ministère, rendue publique en mars 2023, a officiellement confirmé quatre cas avérés, tous imputés à un même employé qui a depuis quitté le ministère. Le ministre Lawrence MacAulay a qualifié devant le Parlement ces faits de « totalement inacceptables » et a présenté des excuses publiques aux vétérans concernés.
Parmi ces vétérans figure la caporale à la retraite Christine Gauthier, paralympienne canadienne, qui a témoigné devant le Comité permanent des anciens combattants de la Chambre des communes : alors qu’elle réclamait depuis cinq ans une rampe d’accès pour fauteuil roulant à son domicile, un fonctionnaire lui avait suggéré l’aide médicale à mourir comme alternative. Plusieurs organisations de défense des vétérans, dont la Légion royale canadienne, ont publiquement contesté la version officielle d’un incident isolé, évoquant un climat plus général de découragement et de retraumatisation au sein de la communauté militaire.
L’Alberta tente d’imposer un coup d’arrêt
Face à la trajectoire d’expansion continue du dispositif fédéral, la province de l’Alberta a déposé le 18 mars 2026 un projet de loi visant à restreindre significativement l’aide médicale à mourir sur son territoire. Présentée par la première ministre conservatrice Danielle Smith et son ministre de la Justice Mickey Amery, la Safeguards for Last Resort Termination of Life Act — projet de loi 18 — prévoit plusieurs garde-fous majeurs.
Si elle est adoptée, la loi limiterait l’accès à l’aide médicale à mourir aux seuls patients dont la mort est jugée raisonnablement prévisible dans un délai de douze mois. Elle interdirait toute AMM dont la seule pathologie qualifiante serait la maladie mentale, anticipant ainsi l’extension fédérale prévue pour 2027. Elle interdirait également aux professionnels de santé d’aborder le sujet de l’AMM avec leurs patients tant que ces derniers ne l’ont pas eux-mêmes soulevé — répondant directement aux cas comme celui de Roger Foley. Enfin, elle empêcherait les médecins de référer leurs patients hors de la province pour obtenir une AMM à laquelle ils n’auraient pas droit en Alberta — répondant cette fois à la pratique documentée du doctor shopping d’une province à l’autre.
Pour Mickey Amery, il s’agit de « ramener le cadre légal aux intentions originelles du gouvernement fédéral en 2016 ». Selon Inclusion Alberta, organisation de défense des personnes handicapées, le système actuel conduit à proposer la mort comme alternative aux soutiens dont auraient besoin les personnes en situation de handicap pour mener une vie de qualité. L’organisation espère que d’autres provinces suivront l’exemple albertain.
Une contagion internationale
Le modèle canadien essaime à l’étranger. Aux États-Unis, treize États et le district de Columbia ont légalisé une forme d’assistance au suicide ou d’aide médicale à mourir, généralement plus restrictive que le modèle canadien — limitée aux personnes effectivement terminales. Des projets législatifs d’expansion sont en cours dans plusieurs États supplémentaires.
Au Royaume-Uni, le débat parlementaire sur l’assistance au suicide a été particulièrement vif en 2024 et 2025, conduisant à l’adoption d’un projet de loi pour l’Angleterre et le Pays de Galles dont les modalités d’application sont en cours d’élaboration. En Écosse, un projet législatif distinct est en discussion. Aux Pays-Bas et en Belgique, des enfants peuvent désormais être euthanasiés dans certaines conditions, ce qui place ces pays au-delà du cadre canadien actuel.
Le Comité des droits des personnes handicapées des Nations unies a publié au printemps 2025 un rapport se disant « extrêmement préoccupé » par la politique canadienne relative à l’aide médicale à mourir de voie deux, interrogeant l’existence de garanties adéquates pour soutenir les personnes handicapées qui pourraient se sentir sans autre option.
Une question civilisationnelle
Au-delà des chiffres et des protocoles, le débat soulève une question proprement civilisationnelle. Une société qui présente la mort administrée comme une réponse acceptable au vieillissement, à la maladie chronique, au handicap, voire à la précarité sociale, fait un choix qui dépasse largement le seul domaine de la santé publique. Elle modifie les fondements mêmes du métier de médecin, depuis Hippocrate engagé à ne jamais administrer la mort. Elle bouleverse la relation entre les générations. Elle redéfinit ce que signifie prendre soin.
L’argument du libre choix individuel mérite par ailleurs un examen critique. Lorsque les soins palliatifs manquent, lorsque les délais d’accès aux médecins spécialistes s’allongent, lorsque le logement adapté manque, lorsque l’aide à domicile manque, lorsque la famille s’est éloignée, le « choix » de mourir n’est plus tout à fait un choix libre. Il devient une issue de secours signalée par les seuls panneaux encore éclairés dans le couloir. C’est ce que dénoncent les opposants canadiens au dispositif, qu’ils soient médecins, juristes, militants associatifs ou familles de victimes, dont la voix monte désormais dans le débat public.
Une partie du monde occidental se prépare, peut-être trop vite et sans en mesurer toutes les conséquences, à adopter un modèle dont les premiers retours d’expérience devraient au minimum inviter à la prudence. Le projet albertain montre qu’un autre chemin reste possible. Aux autres sociétés démocratiques d’en tirer les enseignements pendant qu’il en est encore temps.
Armand Le Gall
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5 réponses à “Canada, capitale mondiale de l’euthanasie : enquête sur un programme devenu eugéniste”
On voit bien toutes les dérives possibles de l’aide à mourir qui devient davantage une incitation à mourir et finalement, une autorisation de tuer les plus faibles et les plus pauvres.
Évidemment, tuer est moins coûteux pour un état, que soigner et prendre en charge.
Merci pour ce très bon article !
Svp, pouvez-vous appeler les choses par leur nom?
“Assassinats de masse” correspond davantage que “eugénisme”.
Assassinats de masse.
Avant de dire que c’est de l’eugénisme, mon ex-femme n’a même pas réussi à obtenir l’aide médicale à mourir (Eutheunasie) pour son Cancer qu’elle a depuis 6 ans.
Mais de quoi vous vous mêlez ??? Le Canada n’est pas en France et encore moins en Bretagne que je sache! Occupez vous donc de ce qui se passe dans votre pays qui va si bien avant de venir donner des leçons de morale aux autres !!! Et lâchez nous les baskets !