Il faut que je vous avoue quelque chose. La dernière fois que mon cœur a battu pour les Bleus, j’avais dix ans, un maillot trop grand sur les épaules, et une confiance d’enfant dans le fait que la France allait se qualifier pour la Coupe du monde 1994. Le 17 novembre 1993, au Parc des Princes, il restait quelques secondes. La France menait le match qu’il ne fallait surtout pas perdre. David Ginola envoie un centre dans le vide. Contre-attaque bulgare. Kostadinov arme sa frappe. La lucarne de Bernard Lama. Terminé.
J’ai pleuré, cette nuit-là, comme on pleure à presque dix ans. Ce que je ne savais pas encore, c’est que je venais d’assister à la fin de quelque chose : la fin de mon enfance de supporter des Bleus. Après, plus rien n’a jamais été pareil. Mais je n’ai compris pourquoi que des années plus tard.
L’été où tout le monde est devenu expert
La France gagne sa Coupe du monde à domicile en 1998. Et là, sous mes yeux, un phénomène que je n’avais jamais vu : des gens qui, six mois plus tôt, auraient été incapables de citer trois joueurs de Ligue 1, se mettent soudain à vibrer, à klaxonner sur les Champs, à pleurer devant Zidane. Des gens qui ne connaissaient rien au football, rien à ce sport, rien à cette ferveur — et qui, du jour au lendemain, se découvraient une passion nationale.
Le mot est arrivé un peu plus tard : les footix. Le supporter de circonstance, celui qui apparaît tous les deux ans quand il y a une compétition et un drapeau à agiter, et qui disparaît dès la fin du tournoi. Le footix, ce n’est pas un amateur de foot. C’est un consommateur d’événement national. Et 1998 en a produit des millions.
Ce qui m’a frappé, ce n’était pas la joie — la joie, c’est légitime, c’est beau, une victoire ça se fête. C’était l’instrumentalisation. Le récit fabriqué par-dessus. Le fameux slogan « black-blanc-beur », vendu par les éditorialistes et les politiques comme la preuve vivante que la France allait bien, que le modèle marchait, que le vivre-ensemble avait trouvé son étendard sur une pelouse. Une équipe de football transformée en argument politique. Un résultat sportif transformé en catéchisme républicain.
Pendant ce temps, je devenais Breton
C’est là, doucement, sans coup de tonnerre, que quelque chose s’est mis en place chez moi. Pendant que la France entière se drapait dans son récit universaliste, je prenais conscience, année après année, d’une chose simple : je ne me sentais pas de cette histoire-là. Je suis Breton. Pas par folklore, pas par posture. Par appartenance réelle à une terre, une histoire, une langue, une manière d’être au monde qui n’a jamais eu besoin de Paris pour exister.
Et le jour où l’on comprend qu’on est d’abord Breton, la sélection nationale française cesse mécaniquement d’être « la nôtre ». Ce n’est plus mon équipe. Ça ne l’a jamais vraiment été, en fait. J’avais juste mis dix ans à m’en rendre compte, un soir de novembre 1993.
Une équipe qui ne parle plus à son pays
Et puis il y a autre chose, qu’il faut avoir le courage de dire, parce que de plus en plus de Français le pensent tout bas. Cette sélection ne ressemble plus culturellement au pays qu’elle est censée incarner. Je ne parle pas de sport — sur le terrain, ils sont excellents, peut être même les meilleurs, personne de sérieux ne le conteste. Je parle de ce que dégage cette équipe, de ce qu’elle donne à voir, de ce qu’elle renvoie.
Des joueurs milliardaires qui s’expriment comme s’ils sortaient d’un mauvais clip, qui cultivent les codes d’une contre-culture — celle du rap, de la rue, de l’esbroufe — bien plus qu’ils n’incarnent quoi que ce soit d’une France profonde, rurale, ouvrière, populaire. Un rapport au maillot qui tient plus du contrat publicitaire que de la fierté d’appartenance. Une Marseillaise marmonnée du bout des lèvres, quand elle est chantée. Un patriotisme qui, visiblement, ne veut plus dire grand-chose pour beaucoup d’entre eux.
Et le résultat, c’est que des millions de Français — pas des militants, des gens ordinaires — ne se reconnaissent tout simplement plus dans cette équipe. Pas par aigreur. Par étrangeté. Ils regardent ces onze joueurs et ne voient plus un miroir, mais une vitrine déconnectée, une multinationale du ballon qui joue sous un drapeau auquel elle semble parfaitement indifférente.
Ce que je supporte, moi
Alors oui, je supporte les autres. Toutes les autres.
Je supporte les équipes qui chantent leur hymne à pleins poumons, les yeux qui brillent, la main sur le cœur, parce qu’ils croient encore à quelque chose. Je supporte les nations celtes, mes cousines, qui montent sur le terrain comme on défend une cause. Je supporte les sélections sud-américaines, subsahariennes, où le maillot pèse encore un poids charnel, où une défaite est un deuil national et une victoire une communion. Je supporte tous ceux qui ont gardé un rapport vivant, sincère, presque tribal, à leur drapeau et à leur peuple.
Je supporte, en somme, tout ce que l’universalisme français prétend avoir dépassé, et qu’il n’a fait que remplacer par du vide et du marketing.
Ce n’est pas de la haine. C’est un divorce, tranquille et assumé. On m’a présenté pendant des années une équipe en me disant : « C’est la tienne. » Et à force de la regarder, j’ai fini par comprendre qu’elle ne serait jamais la mienne — et que je n’en voulais pas.
Alors quand les Bleus entreront sur la pelouse ce samedi soir, je serai devant mon écran, une bière à la main, à chercher qui joue contre eux. Et peu importe le nom sur l’autre maillot, ce sera le mien pour la soirée.
Allez le Paraguay…et toutes les autres équipes du Monde qui défieront les Bleus !
YV
Photo d’illustration : DR
[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.
Breizh-info.com, 2026, dépêches libres de copie et de diffusion sous réserve de mention obligatoire et de lien do follow vers la source d’origine.